PROJET DE REMANIEMENT MINISTÉRIEL EN ANGLETERRE
20 mai 191 5.
Le ministère anglais est sur le point de subir un remaniement analogue à celui qui s'est produit dans d'autres États belligérants à la suite de la guerre. Il va cesser d'être un Cabinet de parti pour devenir un gouvernement national. Certes le ministère Asquith était national au premier chef, en ce sens qu'il mettait toute son énergie à défendre des intérêts exclusivement nationaux. De son côté l'opposition lui prêtait le concours le plus dévoué et le plus désintéressé. Mais par sa composition il était libéral-radical sans mélange. Or, en des temps comme ceux-ci, il n'est pas sans inconvénient que le gouvernement d'un État engagé dans une guerre pour l'existence
porte, r.e fût-ce qu'en apparmce, un caractère de parti, Malgré tout son patriotisme, l'opposition est naturellement encline à viser l'adverssire politique quand elle critique la gestion de tel ou tel département ministériel. A la longue il peut en résulter le désarroi dm s les services techniques et l'énerveraent cbns l'opinion. C'est précisément ce que certains Anglais croyaient avoir remarqué en Gycx de-Bretagne, notamment depuis le torpillage de la Lnsitania. Ils l'avaient signalé avec une certaine âpreté.. La question des munitions surtout préoccupait le public. Hier même le Times déclarait que l'insuffisance des gros projectiles explosifs avait occasionné de lourdes pertes à l'armée britannique dans les récerts combats du Nord. Au Parlement se produisaient des interpellations dont la gravité n'échappait à personne.
Les critiques formulées contre l'administration de tel ou tel ministre ne pouvaient pas être négligées. Afin de supprimer les prétextes de défiance et d'imprimer à l'effort collectif une direction plus féconde, il importait d'effectuer quelques changements de personnes. Dès lors l'idée se présentait naturellement de profiter de la circonstance pour faire entrer dans le Cabinet des représentants de l'opposition. M. Asquith était certain de trouver chez les chefs du parti conservateur et unioniste assez de patriotisme et d'abnégation pour qu'ils acceptent de se charger de quelques portefeuilles dans un Cabinet de coalition qui continuerait d'être présidé par lui. Il est encore trop tôt pour citer des noms. Aujourd'hui nous nous bornerons à reproduire ce que nous écrit à ce sujet notre correspondant de Londres : « Il y a en ce moment trois des membres du ministère, et non des moindres, qui sont fort attaqués, à qui l'on reproche, à l'un ses tendances, à l'autre son activité incohérente, au troi-
l'intervention de l'italie 223
sième tout le contraire. Enfin ce qui a fort ému le morde parlementaire, c'est que l'on prétend que le chef d'un des services nationaux les plus importants se serait retiré sous sa tente ou dans sa cabine, en signe de protestation , et refuse d'en sortir. » Cette dernière phrase vise Lord Fisher qui ne s'entend plus du tout avec M. Winston Churchill. Comme c'est aujourd'hui un fait de notoriété publique, on ne peut plus le passer sous silence.
Si des hommes comme le chef et l'ancien chef de l'opposition entrent dans le Cabinet, il n'est pas douteux que le trouble qui commençait de se manifester dans le public disparaîtra, et que la préparation militaire sera poussée avec un redoublement d'activité. Mais, il fautbien le dire, le mal dont souffrent actuellement nos voisins et alliés réside moins dans les personnes que dans les choses. Depuis des siècles la Grande-Bretagne vit sur des traditions. Elle ne possède pas d'organisation dans l'acception me dénie du mot. Ce qu'on appelle sa Constitution est un ensemble de règles et de précédents qui ne sont officiellement formulés dans aucun recueil. Son administration est une des choses les plus complexes au monde. Son armée permanente n'existe qu'en vertu d'une loi renouvelée chaque année. Enfermée dans son île et protégée par sa flotte, la Grande-Bretagne vivait au milieu d'institutions toutes spéciales-,, plutôt juxtaposées que coordonnées. Brusquement l'assaut de la barbarie scientifique de la Germanie p russifiée l'a mise aux prises avec la plus formidable organisation militaire qui ait jamais existé. Elle a superbement affronté le danger. Mais, en face d'un adversaire comme l'Allemagne, il ne suffit pas d'héroïsme, de sang-froid, de labeur patient. Il est indispensable de s'organiser méthodiquement, avec réflexion, sans à-coups. Nous ne le savons.
que trop en France. On l'a reconnu aussi en Angleterre.
VOTE DE PLEINS POUVOIRS AU CABINET SALANDRA. — L 'ITALIE ET LA TRIPLICE.
21 mai 1915.
Par 407 voix contre 74, la Chambre des députés italienne a voté hier le projet de loi conférant de pleins pouvoirs au gouvernement dans l'éventualité « d'une guerre nationale ». Cette décision a été prise au cours d'une séance qui marquera dans l'histoire. Elle est la conclusion logique de la situation où l'agression austro-allemande contre l'Europe civilisée avait placé l'Italie. Quand les gouvernements allemand et austro-hongrois ont préparé leur grande entreprise d'hégémonie, ils savaient fort bien qu'ils ne pouvaient être suivis dans cette voie par leur partenaire de la Triple-Alliance. En ce qui concernait l'Italie, ce pacte avait un caractère strictement défensif. De plus, le 3 juillet 1902, à l'occasion d'un renouvellement de la Triple- Alliance, M. Delcassé avait pu déclarer à la tribune du Palais-Bourbon, avec l'autorisation expresse du Cabinet de Rome, « qu'en aucun cas et sous aucune forme l'Italie ne pourrait devenir ni l'instrument ni l'auxiliaire d'une agression contre notre pays ». Il ne suffisait pas de déclarer défensive la plus odieuse des agressions pour obliger l'Italie à se joindre aux envahisseurs de la Belgique et du nord de la France. Et, de fait, ni M. de Bethmann-Hollweg ni le comte Berchtold ne semblent avoir eu cette prétention à la fin de
juillet et au commencement d'août 19 14. Tout au plus espéraient-ils que le Cabinet de Rome observerait une attitude assez ambiguë, politiquement et militairement, pour que la France jugeât nécessaire de garnir sérieusement sa frontière des Alpes. C'était, on le sait, tout ce que Bismarck attendait de l'adhésion de l'Italie à l'alliance austro-allem.çnde. Guillaume II et François-Joseph Ier ne doutaient pas, d'ailleurs, que leurs armées obtiendraient dès le commencement de la guerre des victoires foudroyai. tes qui mettraient les neutres à leur discrétion.
En dehors des conditions générales du traité triplicien, il était une stipulation particulière qui rendait incontestablement à l'Italie sa liberté d'action après l'ultimatum austro -hongrois du 23 juillet à la Serbie. C'était l'article 7. Il imposait à l'Autriche-Hongrie l'obligation : i° de s'entendre préalablement avec l'Italie avant d'apporter une modification quelconque au statu quo balkanique ; 20 de donner à l'Italie des compensations au cas où elle-même occuperait, ne fût-ce que provisoirement, de nouveaux territoires balkaniques. Au début de la guerre libyque, l'Italie avait dû renoncer devant les injonctions de Vienne au projet de bombarder les côtes turques, dans l'Adriatique et dans la mer Egée. Réciproquement elle se trouvait en droit l'été dernier de protester contre l'invasion de la Serbie. Dès le bombardement de Belgrade, dans les premiers jours d'août, elle aurait pu dénoncer la Triple- Alliance ou réclamer des compensations. N'ayant pas même été avertie par ses alliées, elle était fondée à déclarer désormais sans objet un pacte dont ses cosignataires ne respectaient ni la lettre, ni l'esprit. Le Cabinet de Rome s'abstint alors de toute mesure irréparable. Matériellement et moralement, Gauvain. — T. VIII. 15
lft pays était surpris par la conflagration euréopenne dans un état qui ne lai permettait pas de prendre instantanément des décisions d'une importance vitale.
Les événements prouvèrent ensuite la persistance de l'Austro- Allemagne dans ses sentiments de dédain et de mauvaise volonté à l'égard de l'Italie, ainsi que la longanimité de celle-ci. Cela devint plus évident que jamais à la fin de l'année. Au commencement de décembre, quand les troupes de François-Joseph envahirent de nouveau la Serbie avec l'intention bien arrêtée de l'écraser, le comte Berchtold ne tint aucun compte des observations du Cabinet de Rome sur l'application de l'article 7 du traité triplicien. Il repoussa toute proposition d'échange de . vues en déclarant que, la guerre contre la Serbie étant défensive, l'article 7 ne devait pas être pris en considération. Ce fut le commencement d'une longue discussion diplomatique, exposée dans le Livre Vert dont on publie aujourd'hui une analyse détaillée. Jusqu'au dernier moment, c'est-à-dire jusqu'aux premiers jours de ce mois de mai, le Cabinet de Vienne essaya de berner celui de Rome. 11 espérait toujours intimider l'Italie par des succès militaires. L'offensive austro-allemande dans les Carpathes et en Galicie rentrait certainement dans ce plan, de même qu'elle était destinée à contenir la Roumanie.
C'est après avoir épuisé toutes les tentatives d'arrangement que, le 4 mai, le gouvernement italien dénonça l'alliance avec l' Autriche-Hongrie. Sa résolution a été ratifiée par les acclamations populaires et le vote enthousiaste du Parlement. L'It?.lie a brisé définitivement ses anciens liens. Elle entre, avec toutes ses forces et de tout son cœur, dans la voie nouvelle où la poussent irrésistiblement ses destinées. Elle sera bientôt suivie de la Rou-
manie. Le peuple roumain, lui aussi, veut, maigre tout, réaliser son unité nationale.
LE REMANIEMENT DU CABINET BRITANNIQUE. — ARGU- MENTS POUR OU CONTRE LA FORMATION D'UN MINIS- TÈRE DE COALITION.
22 mai 1915.
On ne sait pas encore quelle sera la composition du ministère anglais remanié. La seule chose certaine est que le premier ministre et le ministre des affaires étrangères conserveront leur poste. La « redistribution » des portefeuilles constitue une opération des plus délicates dans des circonstances comme celles-ci. Elle sera bien facilitée par les chefs de l'opposition qui mettent sans hésiter l'intérêt national au-dessus des intérêts de parti. Toutefois il n'est pas commode de concilier les convenances personnelles, les nécessités techniques et les désirs de l'opinion publique. Quoique les ministères de coalition, nous dirions en France : de concentration, ne soient pas inconnus en Grande-Bretagne, la formation de celui-ci soulève outre-Manche quelques objections de principe qui ne sont pas sans intérêt pour les autres pays parlementaires.
La première objection, c'est qu'un ministère de coalition n'a plus de contrôle à redouter de la part de l'opposition, et qu'en conséquence les garanties constitutionnelles sont compromises. On oppose à cela deux réponses. En premier lieu, depuis le commencement de la guerre, le Cabinet Asquith n'a pas pris une seule dispo-
sition importante sans avoir consulté les chefs de l'opposition et sans s'être assuré leur approbation préalable. Ensuite les circonstances sont tellement exceptionnelles qu'on ne saurait se conformer strictement aux traditions constitutionnelles. Il vaut mieux, dit-on, pour la rapidité des décisions à prendre, consulter les chefs de l'opposition dans le Cabinet lui-même qu'en dehors. De plus, ces personnages, tant qu'ils ne font point partie du gouvernement, n'assument aucune responsabilité lorsqu'ils donnent un avis, alors qu'il est désirable qu'ils ne puissent donner des conseils ou des avis qu'en engageant leur responsabilité. Ces arguments ont une grande force. Néanmoins ils ne convainquent pas tout le monde ; certains hommes politiques persistent à croire que le système proposé fausse le régime constitutionnel. Cela nous amène à la seconde objection.
En temps normal l'opposition formule ses critiques contre la politique ou l'administration du gouvernement par la bouche de ses chefs autorisés. On sait, en effet, qu'en Angleterre chaque parti possède un état-major quasi officiel dont chaque membre a mission de jouer un rôle déterminé. Cette pratique a de grands avantages tant pour le gouvernement que pour l'opposition. Le premier n'est pas sans cesse harcelé par des francs-tireurs parlementaires qui lui font perdre son temps et énervent l'opinion ; de leur côté, les chefs du parti qui aspire au pouvoir restent maîtres de la direction des opérations parlementaires. Avec un ministère de coalition il n'en va plus de même. Les sujets de critique ne disparaissent malheureusement pas, non plus que l'envie de les exposer publiquement. Dès lors que les chefs de l'opposition ne sont plus là pour s'acquitter de cette tâche avec les précautions habituelles, ce sort les membres irrespon-
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sables devant leur parti qui s'en chargent. Il peut en résulter de graves inconvénients. Le gouvernement est moins protégé contre des embûches, et l'opposition moins disciplinée. Sans doute il est invraisemblable que, dans des temps comme ceux-ci, les dangers théoriques prévus par les défenseurs du strict régime constitutionnel se réalisent. Toutefois, du point de vue parlementaire et britannique, les objections se comprennent. On peut encore en présenter une autre. Dans la vie politique anglaise, lorsqu'un ministère vient à démissionner, il est presque automatiquement remplacé par un autre dont le président et les principaux membres sont connus d'avance. Les crises ministérielles ne donnent point le spectacle lamentable que nous voyons trop souvent ailleurs. Le chef reconnu de l'opposition est appelé psr le roi à constituer le nouveau Cabinet, et il .choisit comme ccllabcrateurs ses amis politiques déjà désignés pour ainsi dire ministres in petto. Au contraire, si un ministère de coalition quitte le pouvoir pour une raison ou pour une autre, il peut laisser le souverain et le pays dans un cruel embarras. Ces considérations d'ordre parlementaire paraîtront peut-être hors de saison ; elles n'en méritaient pas moins d'être relevées.