LA MOBILISATION GENERALE EN ITALIE
23 mai 191 5.
Le roi Victor-Emmanuel a décrété hier la mobilisation générale des armées de terre et de mer. Aujourd'hui, 23 mai, est le premier jour de la mobilisation. L'état de
guerre est proclamé dans les provinces limitrophes de l'Autriche, dans les îles et sur les côtes de l'Adriatique, Au delà de la frontière les troupes autrichiennes ont •coupé les voies ferrées et arrêté la circulation. En fait l'état de guerre existe donc entre l'Italie et l'Autriche- Hongrie. Pourtant il n'y a pas encore eu de déclaration de guerre, et les hostilités proprement dites n'ont pas été ouvertes. On ne peut, en effet, appeler de ce nom les rencontres qui se sont produites entre patrouilles le long de la frontière. A Rome le baron Macchio et le prince de Bûlow semblent se comporter comme si les États qu'ils représentent se trouvaient en relations normales avec le pays où ils sont accrédités. Autant ils affectaient de parler de leurs préparatifs de départ dans la dernière phase des négociations, autant ils montrent peu d'empressement à partir maintenant que la rupture est consommée. Hier encore tous deux sont allés à la Consulta rendre visite à M. Sonnino. Ces deux diplomates si fiers, si susceptibles en d'autres circonstances, n'ont considéré ni le vote de la Chambre des députés, ni celui du Sénat, ni la mobilisation générale, ni la proclamation de l'état de guerre en Lombardie et en Vénétie, ni les démonstrations populaires, ni les manifestations des grands corps constitués, ni même l'approbation publique donnée par le roi aux plus significatives d'entre elles, comme une déclaration de guerre, ou tout au moins comme un acte inamical entraînant la rupture des relations diplomatiques. Avec la ténacité qui caractérise la diplomatie germanique, les représentants de François-Joseph et de Guillaume II discutent encore la question de l'application de l'article VII du traité de la Triple-Alliance. Le Livre Vert a beau établir de manière éclatante que cet article a été délibérément violé par le Cabinet de Vienne-
tous les organes officieux et officiels des deux empires centraux n'en soutiennent pas moins avec obstination que cette violation ne saurait être invoquée par le Cabinet de Rome. Pour eux la guerre à la Serbie est toujours une guerre défensive ; la provocation adressée à la Russie, l'attaque brusquée contre la France, l'invasion du Luxembourg et de la Belgique sont des manœuvres défensives. Le prince de Bùlow et le baron Macchio se cantonnent inébranlable ment sur ce terrain. Ne nous étonnons point de cet excès d'impudence. De même qu'avant la conflagration européenne l'armée de reptiles mobilisée par la Wilhelmstrasse et le Ballplatz propageait à travers le monde la thèse de la sainteté de "a guerre préventive, de même, après l'exécution des agressions préparées à loisir par les gouvernements allemand et austro-hongrois, ceux-ci prétendent qu'ils ont été provoqués. Malgré les dizaines de millions consacrés à leur progapande à l'étranger, ils n'ont pas réussi à convaincre les neutres. Ils ne doivent plus nourrir d'ilL sions à ce sujet. Néanmoins, il leur faut galvaniser l'opinion publique germanique, et il n'est pas indifférent sous ce rapport que MM. de Bùlow et de Macchio s'incrustent à Rome. La nation allemande et les populations austro-hongroises vont avoir à répondre à un nouvel effort qu'elles ne s'attendaient pas à subir ; on s'attache en ce moment à leur prouver, par n'importe quels arguments, y compris les plus effrontés mensonges, qu'elles sont victimes des machinat'ons de puissances jalouses.
Il ne faut pas douter que ces manèges produ'sent l'effet désiré dans toute la Germanie. Les cerveaux y sont pétris de telle façon depuis si longtemps qu'aucun raisonnement impartial n'y peut pénétrer. Mais nous n'avons jamars compté s. r la conversion des esprits germaniques.
L'important est que la vérité, la notion des intérêts généraux de la civilisation et le sens des grands intérêts nationaux apparaissent de plus en plus clairement chez les neutres. En Italie la conviction est parfaite aujourd'hui et le gouvernement en a tiré toutes les conséquences logiques. Après les polémiques passionnées des jours de crise, le courant patriotique emporte toute la population presque sans exception. La Stampa elle-même engage les anciens neutralistes à se rallier à la guerre nationale. Le Mattino de Naples semble seul, parmi les grands journaux, à persévérer dans la politique austrophile. Le Giornale d'Italia qualifie son langage de « délit de lèsepatrie ». Toute l'Italie, à part un nombre minime d'individus attardés pour des raisons diverses dans les sentiers tripliciens, reconnaît clairement que ses deux anciennes alliées la traitaient comme un simple instrument, comme une sorte d'appendice. Allégée du fardeau de la Triple- Alliance, elle marche joyeusement vers la libération définitive.