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MÉMOIRES JUSTIFICATIFS AUSTRO-HONGROIS ET ITALIENS

25 mai 1915.

Les gouvernements austro-hongrois et italien viennent de publier, sous forme de notes, de circulaires ou de manifestes, des mémoires justificatifs de leur politique. Ces documents, comme les pièces diplomatiques en général, ne disent pas toute la vérité. Mais ils constituent un dossier officiel d'où l'on peut extraire des indications précieuses.

La thèse austro-hongroise, présentée dans la note remise le 22 mai par le baron Burian au duc d'Avarna et dans le manifeste de François-Joseph Ier à son peuple, est entièrement conforme aux traditions du Balîplatz. On y retrouve l'inaptitude congénitale des hommes d'État de la monarchie dualiste à*se placer au point de vue des hommes et des pays avec lesquels ils ont à traiter. Avec un cynisme que rien ne rebute le baron Burian déclare que l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne ont été attaquées par les puissances de la Triple-Entente et qu'en conséquence l'Italie était strictement tenue, ait

mois d'août dernier, de marcher avec ses deux alliées. Avec de telles prémisses, il n'est pas de conclusions, si extravagantes qu'elles soient, où l'on ne puisse aboutir. Comme le baron Giesl dans le Livre Rouge, le baron Burian exécute la Serbie dans une phrase lapidaire : « Les raisons qui ont contraint le gouvernement austrohongrois, en juillet 1914, à envoyer un ultimatum à la Serbie sont trop bien connues pour qu'il soit nécessaire de les répéter. » Trop bien connues, en effet. Seulement, tandis qu'on affirme au Ballplatz qu'il s'agissait de se défendre contre la Serbie et de venger l'assassinat de Serajévo, on sait partout ailleurs que l'Austro-Allemagne avait résolu d'écraser la Serbie et de relier directement les possessions germaniques à la Turquie complice. On sait aussi que l'archiduc François-Ferdinand et sa femme n'ont pu être assassinés, dans les circonstances où ils le furent, que grâce à la plus étrange indifférence de la police secrète, avec la connivence d'agents provocateurs dont les inspirateurs n'ont pas été et ne seront probablement jamais recherchés.

Si le comte Berchtold ou le baron Burian se sont jamais flattés de persuader à Rome que l'Autriche- Hongne, l'été dernier, « n'avait aucune intention de porter atteinte à l'intégrité territoriale ou à la souveraineté de la Serbie », ils connaissaient bien mal les diplomates italiens. Ceux-ci ne conservaient depuis plusieurs années aucun doute sur les véritables desseins de l'Autriche-Hongrie. Ils virent dans l'ultimatum du 23 juillet, lancé à Ta Serbie à leur insu, une violation flagrante de l'article VII du pacte triplicien, qui interdisait c.ux contractants de modifier, sans consultation préalable et sans compensations, le statu quo dans les régions balkaniques. Comme le dit le Giornale cTltalia, la Triple-Alliance

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était un traité sut generis qui avait pour objet non seulement la défense contre des tiers, mais aussi la garantie réciproque d'intérêts mutuels. Or l'Italie avait expressément stipulé la garantie de ses intérêts orientaux contre l'impérialisme autrichien, contre Yinorientandosi germanique. Elle ne pouvait permettre que le Drang nach Osten, arrêté par les résultats — imprévus à Vienne et à Berlin — des deux guerres balkaniques, fût repris directement, sans accord préalable avec elle, par ses deux alliées. Prétendre, comme le fait le baron Burian, que l'article VII ne visait pas la Serbie, puisqu'il parlait seulement de la région des Balkans, n'était pas sérieux. La géographie du Ballplatz est la plus singulière du monde. Si la Serbie, qui s'étendait du Danube jusque près des embouchures du Vardar, qui était limitrophe du Monténégro, de l'Albanie, de la Grèce et de la Bulgarie, ne devait point être considérée comme située dans la région des Balkans, quel pays y aurait été ?

D'ailleurs, l'ultimatum du 23 juillet 1914 n'était point pour la Consulta le premier indice des mauvais desseins de l'Autriche-Hongrie tant à l'égard de la Serbie que de l'Italie elle-même. Les révélations de M. Giolitti, au commencement de cette année, ont appris que le Cabinet de Vienne avait à deux "reprises, avant 1914, projeté de se jeter sur la Serbie. Mais il était de notoriété publique qu'en 1911, en pleine guerre libyque, l'état-major de Vienne avait préparé une agression contre l'Italie. Le général Conrad de Hœtzendorf, chef de cet état-major, ne s'en cachait point. La crise fut alors résolue pacifiquement, « probablement grâce à l'influence de facteurs étrangers »' dit la circulaire Sonnino. Il faut sans doute voir dans cette incidente une allusion à l'Allemagne. Mais l'Allemagne, qui refusait en 191 1 de laisser l'Autriche-

Hongrie attaquer leur partenaire de la Triple-Alliance, lui donna carrière contre la Serbie en 191 4. Malgré les dénégations de M. de Bethmann-Hollweg, elle ne pouvait se méprendre sur l'impression que cela produirait en Italie. « L'Allemagne, dit le Giomale cTItalia, savait que l'Italie ne pouvait se prêter à un coup de l'Autriche dans les Balkans ; ce fut la colossale erreur de la diplomatie tudesque de laisser s'accomplir à notre insu, et à nos risques les plus graves, le coup de l'Autriche contre la Serbie... Et alors, que la Gazette de V Allemagne du Nord ne vienne pas faire de la polémique avec le Livre Vert ; si elle ne peut pas dire son fait à la chancellerie autrichienne, qu'elle se taise! »

Que l'organe de la Wilhelmstrasse se taise ou non, il n'en restera pas moins établi que l'Allemagne engagea sa grande entreprise en parfaite connaissance de cause. Si elle négligea de prévenir l'Italie ou de s'assurer son concours, c'est parce qu'elle croyait fermement à une victoire foudroyante et qu'elle se réservait de remanier l'Europe à sa guise. C'est seulement après ses revers qu'elle s'entremit à Vienne afin d'obtenir des compensations à l'Italie. Auparavant elle n'y songeait point. M. Sonnino se trouve donc en droit de rejeter sur l'Allemagne aussi bien que sur l'Autriche-Hongrie la rupture de la Triple- Alliance.

Relevons encore, dans la r.ote Burian, un renseignement historique : la Triple-Alliance, renouvelée la dernière fois le 5 décembre 191 2, devait durer jusqu'au 8 juillet 1920 ; elle ne pouvait être dénoncée que moyennant préavis d'un an avant cette dernière date.

Ajoutons enfin que, suivant une communication au Messaggero de M. Barzilaï, qui affirme tenir l'information de la bouche du marquis de San Giuliano, le Cabinet

<de Vienne aurait déclaré à la Consulta, quelques jours avant la déclaration de guerre de l'Autriche-Hongrie à la Serbie, que l'article VII de la Triple- Alliance « devait désormais être considéré comme nul et sans aucun effet » en raison des guerres balkaniques qui avaient réparti la Macédoine entre la Grèce, la Serbie et la Bulgarie.

XJE SALUT DE LA FRANCE A L 'ITALIE. — NAPOLEON III ET SES ILLUSIONS GERMANIQUES. — LE PLAN DE GUILLAUME II. ,

26 mai 191 5.

Par la voix du président de la Chambre des députés et du président du Conseil, la France a envoyé hier son salut d'alliée à l'Italie en armes. Les acclamations unanimes de ses représentants, leurs ovations répétées à l'ambassadeur de Victor-Emmanuel III, le vote à l'unanimité de l'affichage des discours de M. Paul Deschanel et de M. Viviani ont traduit fidèlement la pensée de tout le pays. Déjà des télégrammes du président de la République et du président du Conseil municipal de Paris avaient porté au roi d'Italie et au Conseil municipal de Rome les vœux enthousiastes du chef de l'État et de notre capitale. La séance d'hier au Palais-Bourbon a renoué solennellement les liens fraternels de 1859. E^e a consacré la nouvelle union des deux pays « pour la défense de leur civilisation commune et pour l'affranchissement des peuples opprimés », suivant l'expression de M. Raymond Poincaré, « contre la domination brutale -qui prétend faire la loi au monde », comme l'a dit M. Des-

chanel. Cette union doit durer. Contractée au coursd'une crise mondiale pour la sauvegarde des intérêts supérieurs de l'humanité, elle doit survivre à la cause immédiate qui l'a fait naître. L'alliance de 1859 contenait des germes de malentendus qui trouvèrent dans les événements ultérieurs un terrain de développement favorable. En 1915 les malentendus n'existent pas. La tâche des gouvernements et des peuples sera de veiller à ce qu'il ne s'en produise pas.

En 1859 Xapoléon III ressentait pour la Prusse et l'Allemagne d'étranges complaisances. Voyant les choses comme il désirait qu'elles fussent et non comme elles l'étaient, il s'imaginait que les Allemands, aspirant eux aussi à l'unité, favoriseraient la création de l'unité italienne. En conséquence, avant de commencer la campagne d'Italie, il n'avait pris aucune précaution sur le Rhin. Il ne voulait pas croire que les Allemands tendaient à l'unité pour arriver à la domination. Il eut un rude réveil après Solférino. Tout d'un coup il se vit au bord de l'abîme : l'Allemagne, celle des universités comme celle des casernes, se levait pour empêcher la France d'achever de libérer l'Italie. Pour sauver les frontières de l'est de la France, il dut s'arrêter à la frontière de la Vénétie. Ce fut la cause initiale de toutes les difficultés suivantes avec l'Italie ; ce fut aussi celle de Sadowa et de Sedan. Pourtant cela n'instruisit point l'empereur idéologue des Français. Xapoléon III persista dans ses illusions germaniques. Il laissa la Prusse se servir successivement de lui et de l'Italie pour accomplir par le fer et le feu la prussification de l'Allemagne. En 19 14 Guillaume II voulait recommencer une opération analogue.

S 'appuyant sur des forces militaires formidables accu-

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mulées et perfectionnées sans relâche, l'empereur allemand poursuivait un dessein grandiose : s'emparer de l'Orient avec le concours de l'Autriche- Hongrie ; puis, une fois l'Orient réorganisé à la prussienne, écraser la Russie et la "France ; ensuite absorber la Germanie autrichienne et organiser l'Europe continentale sous l'hégémonie prussienne ; enfin détruire la puissance britannique. Il espérait berner successivement les pays menacés, escomptant les défaillances des uns et l'aveuglement des autres. Infatué de lui-même et méprisant ses voisins, il ne se doutait pas, ni lui ni ses ministres, que les peuples et les gouvernements s'éveilleraient à temps à la conscience du danger. Il est allé de déception en déception : avec la Belgique, avec la Grande-Bretagne, avec les Etats-Unis, maintenant avec l'Italie.

Dès les premiers jours de la crise l'Italie a compris. Ce sera le grand honneur du Cabinet Salandra d'avoir découvert la véritable politique allemande et orienté peu à peu le pays dans le sens des grands intérêts nationaux et européens, obscurcis dans l'esprit populaire par une pratique de la Triple- Alliance de plus de trente années. Ce sera pour MM. Salandra et Sonnino un honneur non moins grand d'avoir tenu tête, à l'heure des grandes décisions, à l'assaut de la coalition des esprits bornés et des intérêts immédiats. Leur courage et leur droiture en ces circonstances pathétiques sont la preuve qu'ils persévéreront dans une politique de prévoyance et d'honneur et que, sous la direction d'hommes comme ev.x, l'Italie coopérera loyalement à l'œuvre de libération de l'Europe, solidaire de l'achèvement de sa propre libération. Ainsi, il ne pourra s'élever de malentendus. Les puissances de liberté seront toutes ensemble contre les puissances d'asservissement. Elles s'inspireront des mêmes idées et Gauvain. — T. VIII. 16

suivront, chacune dans sa sphère, la même politique. La France et l'Italie pourront, sans arrière-pensée, marcher fraternellement vers un but commun. C'est l'aurore de cette ère nouvelle et le retour vers l'alliance ancienne qui ont été acclamés hier au Palais-Bourbon. '

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