‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 129 sur 161 · LE NOUVEAU MINISTERE ANGLAIS · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU MINISTERE ANGLAIS

27 mai 1915.

LE nouveau ministère anglais est constitué depuis hier. M. Asquith a eu bien des difficultés à surmonter avant de le mettre sur pied. Quoique tout le monde fût d'accord que l'objet essentiel du remaniement du Cabinet était la concentration des efforts des hommes marquants de tous les partis, il était délicat de doser la part de chacun de ceux-ci dans la « redistribution » des portefeuilles. Les conservateurs mettaient un prix considérable à leur concours ; de leur côté, les libéraux limitaient leurs concessions afin de n'être pas submergés par les conservateurs. Après la question de dosage il y avait les questions de personnes. C'étaient en réalité les plus difficiles, car les libéraux, possédant une forte majorité parlementaire, n'avaient point à redouter l'entrée d'un ou deux conservateurs de plus dans le Cabinet. M. Asquith a enfin réussi dans ses négociations et il semble que ce soit à la satisfaction générale. Il

ne faut point chercher dans la composition du nouveau Cabinet d'indications politiques. Au point de vue intérieur, les questions qui divisaient les partis sont formellement réservées. Sur la direction des affaires extérieures les nouveaux ministres professent les mêmes idées que les anciens. Leur but est commun : ils veulent créer et utiliser au mieux toutes les ressources possibles afin de réduire l'Allemagne à merci. C'est le choix des personnes qui présente surtout de l'intérêt.

On observe tout d'abord que, comme M. Asquith l'avait déclaré en annonçant le projet de remaniement, le premier ministre et le ministre des affaires étrangères restent à leur poste. Lord Lansdowne, ancien chef du Foreign Office dans le dernier ministère conservateur, entre dans le Cabinet sans portefeuille. Cela signifie sans doute qu'il sera appelé, dans le cas où Sir E. Grey serait souffrant, à le suppléer à Downing Street. La santé de Sir E. Grey est assez éprouvée depuis quelque temps et demande des ménagements. Tous les Anglais verront avec confiance Lord Lansdowne le remplacer en cas de besoin et lui donner en temps ordinaire "le concours de sa précieuse expérience. En France, on accueillera avec une sympathie particulière le retour aux affaires du ministre qui a signé les accords constitutifs de l'Entente cordiale.

A la guerre, lord Kitchener reste secrétaire d'État. L'opinion britannique s'en réjouit hautement. Elle s'était vivement inquiétée récemment en entendant attaquer de certains côtés le chef de l'armée en qui elle a foi. Rassurée aujourd'hui sur ce point, elle voit également avec plaisir M. Lloyd George prendre la direction du nouveau ministère des munitions, considéré actuellement comme de toute première importance. M. Lloyd

George trouvera là l'utile emploi de ses rares qualités d'intelligence et d'énergie. A la marine, M. Balfour succède à M. Winston Churchill, qui va se reposer momentanément comme chancelier du duché de Lancastre. M. Balfour a été longtemps chef du Cabinet et du parti conservateur. Il jouit d'une grande autorité et d'une estime universelle. Il donnera certainement une impulsion vigoureuse et réfléchie à la fois à l'énorme organisme qu'est l'amirauté britannique. On ne sait pas encore si Lord Fischer, qui ne s'entendait plus du tout avec M. Winston Churchill, reprendra sa démission de premier lord naval.

Le chef actuel des conservateurs, M. Bonar Law, reçoit le portefeuille des colonies, et son ami politique, M. Austen Chamberlain, ancien chancelier de l'Echiquier, va au ministère de l'Inde. Plusieurs autres unionistes de marque entrent également dans le Cabinet. Les Irlandais y sont aussi représentés par Sir Edward Carson, le célèbre organisateur de la résistance orangiste ; M. Redmond, le chef des Home Rulers, n'a pas cru devoir accepter d'entrer dans le gouvernement en raison de l'engagement pris devant son parti de n'accepter aucun poste officiel avant la mise en vigueur du Home Rule. Le parti ouvrier sera représenté par M. Henderson, qui devient ministre de l'instruction publique. Cela ne manquera point de troubler la quiétude des universités anglaises où les traditions aristocratiques se sont perpétuées. Mais beaucoup d'Anglais assisteront avec plaisir à des réformes scolaires dont les événements récents ont dé- . montré l'urgence. Le Times écrit à ce sujet : « Nos principales faiblesses, telles qu'elles sont révélées par la guerre,- sont dues à l'éducation défectueuse des citoyens. ))

Par contre, on n'attend 'pas de réformes dans le système de recrutement de l'armée. La question ne semble plus présenter d'intérêt pratique depuis que plus de deux millions de volontaires sont enrôlés. Le service obligatoire ne fournirait pas vraisemblablement un plus grand nombre d'hommes, et peut-être n'en pourrait-on pas utiliser un plus grand nombre. Une réforme qui paraît plus urgente consisterait à assimiler aux soldats servant sous les drapeaux les ouvriers employés à la fabrication des armes et des munitions de guerre, ainsi que de toutes les fournitures militaires. Le nouveau Cabinet obtiendrait sans grande difficulté le vote de cette mesure qui donnerait au pavs, pour la guerre actuelle, les mêmes avantages de fait que l'établissement du service obligatoire, tandis que l'adoption de celui-ci se heurterait encore à des résistances qu'il serait imprudent de provoquer.

UN NOUVEAU « LIVRE ROUGE ». — DISCOURS DE M. DE BETHMANN-HOLLWEG AU REICHSTAG. — DIVULGATION DU BALLPLATZ SUR LA TRIPLICE.

30 mai 1915.

L'entrée en campagne de l'Italie a mis en rage les hommes d'Etat de l'Austro- Allemagne. Dans une proclamation à ses peuples, l'empereur François-Joseph, qui a constamment trahi les serments prêtés devant ces mêmes peuples, a crié à là félonie. Dans un ordre du jour à l'armée, l'archiduc Frédéric parle aujourd'hui « d'ignominieuse canaillerie ». Le baron Burian, si discret

jusqu'ici sur les négociations relatives à la guerre, s'est hâté de publier un second recueil de documents diplomatiques. Suivant le précédent créé lors de la publication du dernier Livre Rouge, il a fait imprimer en tête du nouveau recueil une introduction ad iisum Germanorum, où il donne des pièces principales une interprétation que le lecteur n'y aurait jamais découverte de luimême. Enfin, à la réouverture du Reichstag,le 28 mai, M. de Bethmann-Hollweg a prononcé un discours enflammé où il stigmatise la politique italienne. Nous avons donné hier, en Dernière Heure, l'analyse télégraphique de cette philippique. Nous avons aujourd'hui sous les yeux un texte plus complet. D'autre part, on vient de publier, d'après les divulgations du Ballplatz, le texte des articles 3, 4 et 7 du traité de la Triple- Alliance. Nous possédons ainsi d'intéressants éléments d'appréciation.

D'après le chancelier allemand, la rupture de la Triple- Alliance est due aux manifestations révolutionnaires de la rue en Italie : « C'est la rue qui gouvernait. Avec la tolérance bienveillante des membres du Cabinet la rue, travaillée par l'or de la Triple-Entente, sous la direction d'hommes sans scrupules, était enivrée d'un rêve sanglant ; elle menaçait le roi d'une révolution et les hommes modérés de meurtre s'ils n'embouchaient à leur tour la trompette guerrière. » Il est piquant d'entendre M. de Bethmann-Hollweg accuser la Triple-Entente d'avoir « travaillé la rue » avec de l'or, lorsque des représentants spéciaux de l'Allemagne à l'étranger, adjoints aux ambassadeurs et aux ministres, ont pour mission d'acheter tous les concours et toutes les complicités. La Triple-Entente s'est uniquement fiée à son bon droit pour convaincre les neutres. En Italie, en particulier, elle a fait preuve d'une réserve poussée jusqu'à l'extrême

limite. L'accusation du chancelier n'aura pour effet que d'exciter davantage l'opinion publique italienne contre les anciens partenaires de la Triplice. Mais arrivons aux points sérieux de la discussion.

Le baron Burian croit mettre la Consulta en contradiction avec elle-même en reproduisant un télégramme, daté du 2 août, où le roi Victor-Emmanuel, en réponse à un télégramme de l'empereur François-Joseph, lui annonçant la mobilisation générale austro-hongroise, donnait « l'assurance que l'Italie, qui a tout fait pour maintenir la paix et qui fera tous ses efforts pour la ramener, observera une attitude amicale envers ses alliés selon l'esprit du traité d'alliance, les sentiments et les grands intérêts dont elle a la garde ». Le baron Burian prétend voir là l'engagement de garder la neutralité bienveillante prévue par l'article IV du pacte triplicien. Cet article vise le cas où, une grande puissance non contractante venant à menacer un des contractants, celui-ci « se trouve obligé de "déclarer la guerre ». C'est le cas de la guerre préventive formulé en termes de chancellerie. Il s'est précisément présenté en juillet et août 1914. L'Autriche-Hongrie s'est prétendue menacée d'abord par la Serbie, ensuite par la Russie. L'Allemagne a feint également de se croire menacée d'abord par la Russie, ensuite par la France. Les Cabinets de Vienne et de Berlin n'osent pas invoquer contre celui de Rome l'article III du traité qui faisait jouer le casus ftederis « si une ou deux des puissances contractantes, sans provocation de leur part, étaient attaquées par deux ou plus de deux puissances non signataires ». Mais ils dénoncent la conduite de l'Italie comme une violation flagrante de l'article IV.

Malheureusement pour le baron Burian et M. de

Bethmann-Hollweg il y a l'article VII. A ce propos, on remarque un nouveau témoignage du curieux état d'esprit des diplomates du Ballplatz. Ces messieurs, tout en publiant eux-mêmes le texte de cet article, déclarent dans leur introduction qu'il était « applicable seulement en cas d'occupation d'un territoire turc ». Or, disent-ils, l'Autriche-Honorie se trouvait en confflit avec la Serbie

en 1914 et, par conséquent, n'avait ni à prévenir l'Italie de ses intentions, ni à lui donner des compensations. Mais l'article VII est ainsi conçu dans sa première phrase : « L'Autriche-Hongrie et l'Italie, qui visent seulement à la conservation du statu quo en Orient, s'obligent à faire valoir leur influence afin que soit évité tout changement territorial nuisible à l'une ou à l'autre des puissances contractantes. » La provocation et l'invasion de la Serbie ne constituaient-elles donc pas le changement prévu ? A Vienne et à Berlin, on a toujours affecté de soutenir que l'Autriche-Hongrie ne recherchait aucune modification du statut territorial. Mais c'était vraiment trop jouer sur les mots. Comment l'invasion et l'occupation, qualifiée de provisoire, de la Serbie ne seraient-elles point apparues à Rome comme une menace de modification territoriale en Orient ?

La seconde phrase de l'article VII, interminable et fourmillant d'incidentes, stipule expressément l'accord préalable entre les deux contractants mentionnés, si l'un d'eux se voit amené « à modifier le statu quo dans le territoire des Balkans et des côtes et des îles ottomanes de la mer Adriatique et de l'Egée en procédant à une occupation temporaire ou durable — temporanea o duratura ». L'accord prévu comporte des avantages réciproques. Or PAutriche-Hongrie a préparé et exécuté son entreprise contre la Serbie sans en dire un mot, un seul mot, au

gouvernement italien. Elle a donc impudemment violé l'article VII, qu'elle ose produire aujourd'hui à sa décharge. Le 2 août 19 14 Victor-Emmanuel se contenta de formuler, en termes courtois, des réserves sur « les grands intérêts dont il avait la garde ». Le 4 mai 1915, après des mois d'énervantes négociations où se révélait chaque jour davantage le dessein de ses alliées de le berner, la sauvegarde de ces grands intérêts l'obligea de dénoncer le pacte triplicien.

Page 1