POLEMIQUE ITALO-GERMANIQUE
31 mai 191 5.
L'indignation austro-allemande continue de se déverser sur l'Italie. La « sainte colère » dont M. de Bethmann-Holhveg a menacé son ancienne alliée le 28 mai saisit toute la Germanie encore une fois déconcertée. A la colère se mêle une stupéfaction que le chancelier de l'empire avait déjà laissé voir dans son discours. Après s'être demandé comment l'Italie avait bien pu en arriver à rompre avec l' Autriche-Hongrie, il avait ajouté : « Je n'avais pourtant laissé subsister aucun doute devant le Reichstag qu'une attaque italienne contre les troupes austro-hongroises se heurterait également à des troupes allemandes. » En effet, dans un discours précédent, M. de Bethmann-Hollweg avait lancé ce quos ego. Et les Italiens n'en ont pas tenu compte! Cela dépasse l'entendement des Allemands. Ils ne comprennent pas plus cela qu'ils n'ont compris que la Triple-Entente était xésolue à ne pas laisser l'Autriche-Hongrie, d'accord
avec Berlin, subjuguer la Serbie et établir l'hégémonie germanique sur l'Orient. Cependant, pendant tout le mois de juillet 1914, la presse allemande, autrichienne et hongroise avait déclaré d'un ton dogmatique qu'un conflit entre l'Autriche-Honçrie et la Serbie concernait uniquement ces deux États et qu'il serait interdit à des tiers de s'y mêler. La Gazette de Cologne avait, d'avance, crié : Hcende weg\ Hands off\ Et l'Europe civilisée a passé outre ! Crime inexpiable aux yeux de tout bon Allemand. Le 28 mai, M. de Bethmann-Hollweg, se tournant cette fois vers l'Italie, a aussi poussé le cri : A bas les mains! Mais les Italiens ne sont nullement intimidés ; les armées du roi Victor-Emmanuel poursuivent méthodiquement l'exécution de leur plan.
Le discours du chancelier de l'empire a même éclairci un point qui restait obscur. On se demandait si, après la déclaration de guerre à son alliée, l'Allemagne se considérait en état de guerre avec l'Italie. Elle n'avait pas riposté par une 'déclaration de guerre. Les commentateurs du droit des gens inclinaient à penser qu'il y avait seulement rupture dss relations diplomatiques. Ils oubliaient qu'à aucun moment le gouvernement allemand ne s'est soucié de se conformer aux stipulations positives ou aux usages du droit international public. La menace du chancelier de l'empire constituait une déclaration de guerre conditionnelle. D'ailleurs, M, de Bethmann-Hollweg y a formellement donné suite le 28 mai. Il a qualifié les Italiens de « nouveaux ennemis ». Il ne s'embarrasse point de l'accomplissement d'une formalité. Il prépare une armée d'opération en Tyrol. Les Italiens le savent et sont prêts.
La presse italienne est unamme dans ses appréciations du discours du chancelier. Le Corriere délia Sera s'gnale
particulièrement le passage relatif au rôle assumé par le Cabinet de Berlin, consistant à « suggérer à l'Autriche- Hongrie d'acheter la fidélité du troisième allié ». Ecœuré par cet aveu de tentative de corruption, il écrit : « Telle était l'âme de l'Allemagne, à laquelle nous nous étions confiés. On voulait nous faire commettre une action infâme, afin de nous en faire supporter toutes les conséquences. Au moment opportun on voulait nous trahir, et, comme le coup n'a pas réussi, on crie à notre déloyauté et à notre trahison. Telle est la vérité qui éclate à travers les phrases et qui rétablit d'un trait les justes termes de la question. » Le Giornale d'Italia flétrit en termes analogues « le système de traquenards dans lesquels on voulait faire tomber l'Italie ». Il rend largement à M. de Bethmann-Hollweg la monnaie de sa pièce : « Non, Monsieur le chancelier, dit-il, nous avons connu les heures douloureuses de Novare, de Rome et de Venise ; nos rois ont connu la route de l'exil, notre peuple a connu la noble vertu du sacrifice ;mais il n'y a pas dans toute notre histoire de page comparable à vos trahisons de 1812 et à votre humiliation d'Olmùtz. » La Tribuna est plus sévère encore. L'ancien organe neutraliste, qui a soutenu jusqu'à la dernière seconde la politique d'arrangement avec Vienne et Berlin, tient sans doute à faire oublier ses erreurs passées. Il s'exprime ainsi :
« Ils y viennent tous l'un après l'autre ; d'abord le vieil et dernier empereur des Habsbourg, puis l'archiduc Frédéric, le comte Tisza, le baron Burian, puis le prince de Bùlovv et sa malignité posthume pendant son voyage de retour. Comme tous ces gens masqués tombent l'un après l'autre révélant finalement au peuple italien toute la réalité de la situation qu'ils avaient dissimulée et toutes les négociations inutiles et insidieuses ! Mais la dernière, la plus intéressante, la plus absurde et la plus maladroite de toutes les apparitions est celle de l'ours dansant qu'est l'ineffable von Bethmann, le plus colossal collection-
neur de fiascos diplomatiques que l'histoire connaisse. Le chancelier des gaffes ne pouvait rien faire de plus précieux que de parler ; car rien ne pouvait mieux faire disparaître de l'âme des anciens neutralistes le doute, quel qu'il fût, qui eût pu y rester. »
Avec le temps, cet antagonisme ira en s' accentuant. L'union contre nature une fois rompue, les anciens conjoints reviennent à leurs sentiments naturels et soulagent leur cœur sans plus se retenir.