‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 131 sur 161 · DISCOURS DE M. SALANDRA AU CAPITULE. — RÉVÉLATIONS RETROSPECTIVES · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. SALANDRA AU CAPITULE. — RÉVÉLATIONS RETROSPECTIVES

3 juin 1915.

Le président du Conseil italien a prononcé hier, à la salle des Horaces et des Curiaces, au Capitole, un discours d'un intérêt capital. Avec une clarté, une objectivité, une dignité et, parfois, une hauteur où se révèle le véritable homme d'État, M. Salandra a pleinement justifié la politique du Cabinet qu'il dirige et confondu M. de Bethmann-Hollweg. Son exposé de la crise européenne est le complément indispensable du Livre Vert. Sa réfutation des imputations haineuses du chancelier allemand est une exécution définitive « des hommes d'État médiocres qui, avec une légèreté téméraire, se sont trompés dans toutes leurs prévisions et ont mis le feu, en juillet dernier, à toute l'Europe ». M. Salandra ne s'est point abaissé à recourir à un langage « qui est un retour atavique à la barbarie primitive ». Sobrement, preuves en mains, avec la conscience d'un grand devoir noblement accompli dans des circonstances exception-

nellement graves, il a établi l'incurable mauvaise foi de l'Austro- Allemagne .

Après avoir rejeté avec un dédain supérieur l'accusation de félonie portée contre l'Italie par « celui qui, représentant avec beaucoup moins de génie et avec autant d'indifférence morale la tradition de Frédéric le Grand et de Bismarck, a proclamé que nécessité n'a pas de loi », M. Salandra a révélé un certain nombre de faits qui ne figurent point dans le Livre Vert. C'est dès la communication à la Consulta de l'ultimatum du 23 juillet que M. Salandra et le marquis de San Giuliano, dans une conversation avec l'ambassadeur d'Allemagne, ont déclaré à M. de F;otow que la remise de cet ultimatum à la Serbie « démontrait clairement que l'Autriche-Hongrie voulait provoquer la guerre ». Ce sont les termes mêmes dont,, le même jour, M. Sazonof se servait en présence du comte Szapary. Ainsi la provocation concertée à Vienne et à Berlin était qualifiée de même, simultanément, par le ministre des affaires étrangères de Russie et celui de la puissance alliée aux deux États provocateurs. Dès les 27 et 28 juillet le Cabinet de Rome posa à Vienne et à Berlin la question de la cession des provinces italiennes soumises à l'Autriche en avertissant que, si elle n'était pas résolue en faveur de l'Italie, « la Triple-Alliance serait irréparablement rompue ». Dès avant l'ouverture des hostilités MM. de Bethmann- Holhveg et de Berchtold ont été dûment prévenus.

Au sujet du prétexte choisi pour la guerre, M. Salandra apporte des témoignages décisifs. « L'horrible crime de Serajévo, dit-il, fut exploité comme un prétexte. » A l'appui de cette interprétation, que nous avons soutenue ici .sans interruption, M. Salandra produit plusieurs pièces. Les derniers jours de juillet, au moment où Sir

Edward Grey s'ingéniait encore à mettre sur pied une médiation, le comte Berchtold déclarait au duc d'Avarna qu'aucune médiation ne saurait interrompre les hostilités déjà engagées avec la Serbie et que celles-ci continueraient même si la Serbie se soumettait sans restriction à toutes les conditions de l'ultimatum du 23 juillet. Il ajoutait qu'il n'était disposé à prendre aucun engagement relativement à la conduite éventuelle de l'Autriche à l'égard de la Serbie. Le 30 juillet M. de Merey déclarait au marquis de San Giuliano que l'Autriche ne pouvait pas faire de déclaration l'engageant sur de futures acquisitions territoriales en Serbie « parce qu'elle ne pouvait pas prévoir si, pendant la guerre, elle ne serait pas obligée, contre sa volonté (!), de conserver des territoires serbes ». Ces textes convaincront-ils enfin les personnes qui, contre toute évidence, s'obstinent encore à croire que la guerre aurait pu être évitée si l'on s'était montré plus coulant à l'égard du Cabinet de Vienne ? Au cours même de la crise, à la lumière des incidents quotidiens, il était facile de discerner les véritables mobiles de la diplomatie germanique. Il est inouï qu'on ait pu se tromper au point de croire aux intentions pacifiques des deux empires du centre. Il serait criminel de persévérer dans cette erreur.

Les ministres responsables italiens ne s'y trompèrent point. En ce qui concernait- leur pays, ils étaient déjà mis en garde par les manifestations hostiles du chef de l'état major autrichien et par les procédés offensants du Cabinet de Vienne durant la guerre de Tripolitaine. Les précisions fournies hier par M. Salandra sont des plus curieuses. Quand éclata la crise de fin juillet, le Cabinet de Rome y découvrit immédiatement une tentative d'hégémonie universelle. Il manœuvra donc en consé-

quence. Après s'être expliqué sans ambages avec ses alliés et avoir reconnu leur mauvaise foi, il se prépara publiquement à une rupture. Il dissimulait si peu ses intentions que l'Allemagne recourut à tous les moyens, même les inavouables, pour renverser un gouvernement qui la gênait. « Le prince de Bùlow, dit M. Salandra, supposa que l'Italie pouvait dévier de son chemin à cause de quelques millions dépensés pour influencer quelques personnes qui ont perdu contact avec l'âme de la nation. » Cette phrasé fait justice des corrupteurs et des corrompus.

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