LES QUESTIONS DE LA BUKOVINE ET DU BANAT
4 juin 1915.
L'entrée de l'Italie en ligne dans la guerre européenne a produit en Roumanie une impression profonde. A en juger d'après les relations étroites qui unissaient les Cabinets de Rome et de Bucarest avant la déclaration de guerre de Victor-Emmanuel III à François-Joseph Ier, on aurait même pu croire que la Roumanie allait suivre presque immédiatement l'Italie dans la lutte contre un ennemi qualifié de commun. Mais le public ignorait l'état véritable des choses. Les négociations entre Bucarest et Pétrograd étaient à peine commencées quand étaient finies celles entre Rome et la Triple-Entente. Au grand étonnement des personnes qui, tout cet hiver, avaient reçu les confidences ou entendu les déclarations publiques des personnages roumains chargés de venir exposer en Occident la question roumaine, on apprit que
le Cabinet de Bucarest posait des conditions dépassant considérablement celles du programme national publié jusqu'alors. On ne fut pas surpris qu'il revendiquât la Bukovine jusqu'au Pruth, car la Bukovine est une ancienne province moldave cédée en 1775 à l'Autriche par la Turquie suzeraine, et où se trouve la ville de Suceava, qui fut longtemps capitale de la Moldavie. Il est vrai que la partie de cette province située entre le Séreth et le Pruth a été pendant les dernières générations soumise à une ruthénisation systématique de la part du gouvernement de Vienne qui voulait à la fois dénationaliser ses sujets roumains et créer un mouvement ruthéno-ukrainien contre la Russie. Mais cette ruthénisation est seulement partielle et porte plutôt un caractère antirusse. La Russie pouvait donc se désintéresser assez facilement du pays entre le Séreth et le Pruth. Il n'en est pas de même du Banat de Témesvar.
Le Cabinet de Bucarest revendique, paraît-il, tout le Banat, c'est-à-dire tout le pays compris entre les Carpates à l'est, la Maros au nord, la Theiss ou Tisza à l'ouest et le Danube au sud. Ses revendications sont fondées sur le caractère roumain de la population. Elles sont, en effet, justifiées sous ce rapport pour ce qui touche la partie orientale ; par contre, elles ne le sont point pour la partie occidentale. Nous avons lu avanthier avec stupéfaction, dans le Journal de Genève, une lettre de M. N. Basilesco, professeur à- la faculté de droit de l'université de Bucarest, où se trouve ce passage : « Tout ce territoire (le Banat) est absolument et purement roumain, et jamais la Roumanie ne consentira à abandonner un pouce de territoire roumain, ou une âme roumaine. » Nous sommes désolés de nous trouver en désaccord avec le très sympathique professeur dont Gauvain — T. VIII. 17
nous connaissons les sentiments d'affection pour la France. Mais nous devons constater que son affirmation est contredite par les faits les plus authentiquement certains, par les statistiques roumaines parues avant la guerre et par les Roumains d'une autorité reconnue. Prenons, par exemple, le remarquable article du docteur Jean Cantacuzène dans la Revue hebdomadaire du 20 mars 191 5 sur « La question nationale roumaine et les Roumains d'Autriche-Hongrie ». Voici, in extenso, le passage relatif au Banat :
« Dans le Banat les Roumains représentent 38, 90/0 de la population totale et les Serbes 18 0/0 seulement. Si néanmoins l'on étudie de plus près la répartition de ces deux nationalités, l'on se rend aisément compte que les Roumains l'emportent de beaucoup dans la partie orientale de la province (73 0/0 de Rouma'ns contre 3 0/0 de Serbes), tandis que vers l'extrémité occidentale (arrondissement de Torontal) la proportion est inverse (Roumains, 3 0/0 ; Serbes, 32 0/0 ; Allemands, 27 0/0).»
Les Serbes auraient de fortes objections à présenter contre ces statistiques. Ils pourraient en particulier faire remarquer que, d'après l'administration hongroise, ils possèdent la majorité dans la population orthodoxe, puisque les évêques orthodoxes en fonction sont serbes. Mais nous voulons 'ici opposer seulement la statistique de la propagande roumaine du mois de mars aux revendications d'aujourd'hui. Ajoutons que, dans ce même article, M. Jean Cantacuzène considère comme hors de contestation seulement la portion orientale du Banat. La portion occidentale, dit-il, comprise entre la Theiss et le Témes, a une population en majorité serbe ; « le cours du Témes, affluent du Danube, délimite assez exactement les deux territoires. » Encore une fois, il convient
de réserver à ce sujet les objections serbes. Mais il faut retenir qu'au mois de mars dernier les revendications roumaines ne comprenaient pas le pays entre la Theiss, le Témes et le Danube. On se demande pourquoi elles se sont étendues depuis lors. La région en question se trouve située en face même de Belgrade, sur l'autre rive du fleuve qui baigne, la capitale serbe. Il est particulièrement désobligeant de prétendre en exclure la Serbie. La fin de la phrase de M. Basilesco que nous avons citée semble encore plus inquiétante. Comment peut-on dire que jamais la Roumanie ne consentira à abandonner un "pouce de territoire roumain ou une âme roumaine ? Si l'auteur parlait du territoire constituant actuellement le royaume de Roumanie, on le comprendrait ; mais il parle de territoires qui n'en ont jamais fait partie et il. y comprend « la vieille Dacie de Décébal et de Trajan ». Où sont les limites de cette vieille Dacie ? Des millions d'hommes auront encore le temps de s'entretuer avant que les historiens et les géographes tombent d'accord làdessus. Au lieu de ressusciter des prétentions remontant à des époques obscurcies par la nuit des temps, il vaudrait mieux considérer les choses telles qu'elles sont aujourd'hui. M. Basilesco ne craint-il pas que les successeurs de Trajan, empereur romain, ne viennent, au nom de Rome, réclamer l'héritage des légions qui ont colonisé la, Dacie ? Tandis que s'échangent des arguments d'école, la Transylvanie, celle qu'aucun des alliés ne conteste à la Roumanie, est dévastée. Si l'on relisait le passage suivant de l'article de M. Jean Cantacuzène, on s'abandonnerait moins à de néfastes polémiques :
La guerre actuelle mit tragiquement en valeur et la cruelle perfidie des oppresseurs et l'attachement profond des Roumains de Transylvanie pour la cause nationale ; afin d'entraîner au feu ces paysans
héroïques on eut recours à la plus insigne tromperie : on sut leur persuader qu'ils marchaient au secours de leurs frères d'outre-monts attaqués par les Russes.
Et alors on vit ceci : le drapeau tricolore roumain largement déployé en tête de leurs colonnes, portant au képi la cocarde nationale, chantant l'hymne classique : « Réveille-toi, Roumain, de ton sommeil de mort », symbole de sédition jusqu'à hier, imposé aujourd'hui par la malice hongroise elle-même, les régiments roumains furent envoyés au massacre en première ligne et l'on put ainsi, suprême désir, hâter l'extermination méthodique d'une forte race tout en mettant à contribution ses légendaires qualités militaires.