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LES REVENDICATIONS ET LES LENTEURS ROUMAINES

7 juin 1915.

La presse italienne et allemande s'occupe beaucoup de la Roumanie en ce moment. Il est visible que la diplomatie austro-allemande, a'dée de tous ses agents corrupteurs, a reporté dans les Balkans l'activité qu'elle déployait en Italie. Elle tenait déjà la Turquie ; elle se croit sûre des Macédoniens et de Sofia. Elle s'ingénie maintenant à retenir les Roumains sur la voie où les emporte l'instinct national et à reconstituer pour la guerre la combinaison orientale qu'elle avait savamment édifiée, avant la conflagration générale, pour l'établissement de l'hégémonie germanique en Orient. A Bu-

• carest, où elle a acheté plusieurs journaux, il n'est pas

d'intrigue qu'elle ne machine pour exciter l'opinion contre la Russie et persuader la population que son intérêt lui commande de renoncer à l'intervention. C'est en grande partie à ces excitations que sont dus les mouvements d'hésitation qu'on observe actuellement en Roumanie. En effet le jeu des Allemands consiste à pousser

les Roumains à présenter de telles demandes à la Triple- Entente qu'elles ne puissent être acceptées ou que leur acceptation brouille les Alliés avec plusieurs de leurs amis. Nous avons dit samedi ce que nous pensions de la question territoriale. Nous recevons à ce sujet de M. N. Basilesco, dont nous avions cité une correspondance parue dans le Journal de Ge?iève, une réponse d'où nous extrayons les passages suivants :

Vous dites avoir lu « avec stupeur » mon article du Journal de Genève du Ier juin, dans lequel j'ai précisé les revendications de la Roumanie. Quelles sont donc ces revendications ?

Nous voulons la Bukovine, telle qu'elle a appartenu à la Moldavie jusqu'en 1777, lorsqu'elle fut cédée à l'Autriche par la Turquie, qui n'avait aucun droit sur elle, car jamais les principautés roumaines n'ont fait partie intégrante de l'empire ottoman. C'est donc une restitutio in integrum, à laquelle le peuple roumain n'a jamais renoncé.

Nous voulons la Transylvanie et le Banat, dans leurs confins ethniques et politiques, tels que ces provinces ont toujours été, jusqu'à la Theiss et au Danube. Le fait que dans certains endroits on parle plus le serbe que le roumain ou le hongrois n'autorise nullement le morcellement de ces pays, dont la population est en majorité roumaine, car s'il en était autrement nous devrions réclamer à la Serbie la vallée du Timok peuplée exclusivement par des Roumains. Nous devrions réclamer toutes les parties de la Macédoine peuplées par des Koutzo-Yalaques et que les Serbes, les Grecs et les Bulgares se sont partagées en 191 3, sans opposition de la part de la Roumanie.

Et puisque le principe des nationalités doit triompher, une fois pour toujours en Europe, nous sollicitons amicalement de la Russie de nous restituer la Bessarabie que la Turquie, toujours sans aucun droit, lui a cédée en 1812 et dont l'Europe, reconnaissant notre bon droit, nous avait rétrocédé une partie en 1856, au congrès de Paris, pour nous la reprendre en 1878 au congrès de Berlin, à la suite de la guerre victorieuse que nous fîmes à côté des Russes en 1 877-1 878.

Les Austro-Allemands ont très bien compris cet état d'âme du peuple roumain et ils l'exploitent très adroitement dans leur presse ; ils viennent d'envoyer à Bucarest le prince de Wedel, dans l'intention manifeste d'en tirer un profit immédiat. Instruit par l'échec du prince de Biilow, l'envoyé de Guillaume II saura faire à temps les concessions que la Roumanie et la Bulgarie exigent et il circonviendra ainsi le danger roumain-bulgare. Les Austro- Allemands savent que de cette intervention dépend le sort de la guerre en Orient et, par voie de conséquence, de celle de l'Occident.

Xous ne méconnaissons nullement, loin de là, l'importance de l'intervention roumaine, pas plus que celle de l'intervention bulgare. Mais peut-être se l'exagèret-on à Bucarest et à Sofia si l'on y croit que la Triple- Entente doit l'acheter à tout prix. On nous reproche quelquefois dans ces deux capitales de nous placer exclusivement à notre point de vue dans les négociations en cours. On se trompe à cet égard. Pour notre part, nous ne sommes point tombés dans ce travers. Nous, n'avons point imploré de secours. Xous nous sommes bornés à exposer les raisons nationales qui engageaient la Roumanie à intervenir dans son propre intérêt et nous continuons d'estimer que, de ce point de vue, tout bien considéré, la Roumanie a commis une erreur d'appréciation en n'intervenant point plus tôt, à un moment où l'action combinée de ses forces avec l'armée russe occupant la Bukovine et les Carpathes de Galicie aurait réduit la Hongrie à merci. La guerre d'usure générale dont les habiles se flattent de profiter pour imposer aux Alliés des conditions draconiennes ne profitera point indéfiniment aux neutres. Certes les Alliés ne demandent pas mieux que de reconnaître très largement un concours précieux. Mais si on leur demande non seulement la part du lion dans les dépouilles de l'ennemi, mais encore leur propre bien et celui de leurs amis, ils trouveront certainement plus avantageux de s'arranger autrement.

Xous croyons pouvoir, sans provoquer leurs susceptibilités, prier nos amis roumains de vouloir bien considérer, à côté de ce qu'ils jugent leur être dû, ce qu'ils se doivent à eux-mêmes. Ils se sont annoncés comme les libérateurs de leur race, et voilà dix mois qu'ils laissent leurs frères irredenti se faire tuer pour la cause de leurs ennemis. Les Transylvains n'envient pas le sort des

paysans moldaves ; ils n'admirent pas tout des institutions sociales roumaines. Il y a plus d'un million de non- Roumains en Transylvanie. Il se pourrait très'bien que la Transylvanie, en voyant le gouvernement roumain se préoccuper exclusivement de ses propres convenances et reculer devant tout risque, ne voulût plus être « libérée », encore moins conquise. Les Roumains dont parle M. Basilesco ra' sonnent en conquérants, non en libérateurs. Ce sont deux rôles bien différents. Il ne sera point indifférent pour l'avenir de la Roumanie, petite ou grande, qu'elle ait tenu, dans les circonstances actuelles, l'un ou l'autre.

LA DEMISSION DE M. BRYAN ET LE PACIFISME. — LA CONTROVERSE AMERICANO- ALLEMANDE SUR LA GUERRE SOUS- MARINE.

9 juin 1915.

Hier M. Bryan, sécréta' re du département d'Etat à "Washington, a donné sa démission, que le président Wilson a acceptée. La raison de la retraite du ministre des affaires étrangères des États-Unis est facile à deviner. M. Bryan ne se trouvait plus d'accord avec le président sur la conduite à tenir à l'égard de l'Allemagne. Quoiqu'il fût partisan des solutions conciliantes, il avait approuvé et signé la dernière note, en date du 13 mai, où le gouvernement américam demandait des explications catégoriques à la Wilhelmstrasse sur l'attaque de deux bateaux marchands américains, le Cushing et le Gulfliglit, par un aéroplane et un sous-marin allemands, ainsi que

sur le torpillage de deux bateaux marchands anglais, le Falaba et la Lusitania, à bord desquels se trouvaient des passagers américains qui avaient péri dans la catastrophe. Cette note déclarait que, si le gouvernement allemand ne renonçait pas formellement à faire couler sans sommation ni préavis, et sans raison justifiée, les bateaux marchands américains ou ayant à bord des ressortissants américains, les États-Unis auraient recours à « tout acte nécessaire » pour protéger leurs droits et ceux de leurs citoyens. M. Bryan espérait sans doute que cette claire menace suffirait pour décider l'Allemagne à lui donner les assurances désirées. Comme on sait, il n'en a rien été. Le 31 mai M. de Jagow a répondu par une note contenant une série d'allégations inexactes sans aucun engagement pour l'avenir. De toute évidence l'Allemagne cherchait uniquement à gagner du temps avec des controverses oiseuses afin de pouvoir continuer impunément sa guerre de forbans. Dès lors le département d'État à Washington devait prendre nettement position et passer des demandes d'explications aux sommations et, éventuellement, aux actes.

D'après tous les renseignements venus des États-Unis depuis la remise de la note du 31 mai, le président Wilson semblait résolu à répliquer au gouvernement allemand par une mise en demeure. Mais on apercevait un certain flottement dans les informations émanant du département d'État. M. Bryan est pacifiste. Il a toujours préconisé la méthode arbitrale. Il lui en coûte de signaler son passage au pouvoir par des mesures pouvant être suivies d'actes d'hostilités. Il ne peut se résoudre à envoyer à Berlin une note ressemblant à un ultimatum. Or le projet de note approuvé par le président Wilson et le Cabinet paraît bien porter ce caractère. M. Bryan se

retire donc. Il aime mieux quitter le pouvoir qu'être infidèle aux principes qui ont dirigé jusqu'ici son existence politique. Cette décision fait plus honneur à sa conscience qu'à sa prévoyance. Même chez les pacifistes les plus convaincus le pacifisme a des limites. Il ne peut aller jusqu'à tout supporter de la part des hommes et des nations de proie, jusqu'au suicide. Dans d'autres pays des pacifistes endurcis l'ont compris ; ils se sont associés sans réserve aux mesures de défense contre les ennemis de la civilisation. M. Bryan préfère se retirer sous sa tente. C'est affaire de tempérament. Son départ va sans doute éclaircir la situation.

A la vérité M. Bryan ne possédait point la vocation d'homme d'État. Orateur impétueux, harangueur de foules, capable de prononcer sans se fatiguer plusieurs discours par jour pendant un nombre de jours indéfini, menant les campagnes présidentielles avec une' maestria sans égale, il a plus parlé que réfléchi. Il s'est plus abandonné à son imagination qu'il n'a suivi la raison. Il était plus propre à entraîner les multitudes qu'à diriger un grand État. Dans l'opposition, lorsqu'il était candidat à la présidence contre les républicains, il a soutenu quelques thèses risquées, comme celle du bi-métallisme. Lors de l'élection du successeur de M. Taft, les démocrates avaient choisi M. Wilson comme candidat, de préférence à M. Bryan, précisément parce que le tribun populaire inquiétait trop d'électeurs. Après l'élection, M. Wilson crut devoir donner, à la fois par reconnaissance et comme compensation, le principal poste dans son Cabinet à M. Bryan. Mais de l'avis général, dans le parti démocrate même, ce choix ne fut pas considéré comme le meilleur possible. Il parut déterminé plutôt par des convenances politiques que par des considérations de

compétence. Beaucoup d'/.mérica:ns pensent qu'un secrétaire d:Etat autre eue M. Bryan aurait pu, dès le début de la guerre européenne, prendre une attitude qui eût empêché l'Allemagne de se. livrer à cette guerre sous-marine contre les non-combattants, qui est une des pires atrocités qu'on ait jamais vues. En effet, des paroles fermes, annonçant des actes et prononcées à temps, eussent rendu à la cause de la paix et à l'humanité un plus grand service que tous les discours et opuscules pacifistes des vingt dernières années. Si les pacifistes étaient logiques, ils tourneraient toutes les forces du monde contre les perturbateurs de la paix, au lieu de rêver à des réconciliations chimériques.

NOTE RESFGNSIYE DES ÉTATS-UNIS A l' ALLEMAGNE SUR LA

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