GUERRE .-GUS- MARINE
12 juin 1915.
M. Gérard, ambassadeur des États-Unis à Berlin, a remis hier à la Wilhelmstrasse la réplique du gouvernement américain à la note du gouvernement allemand en date du 28 mai. Celle-ci, comme on sait, était elle-même une réponse à la note du 15 mai par laquelle le Cabinet de Washington, confirmant une note antérieure en date du 12 février, protestait contre les procédés de guerre maritime allemands et affirmait sa volonté de faire respecter les droits des Etats-Unis et de leurs citoyens. Les demandes des États-Unis étaient de deux ordres : les unes visaient des réparations pour des dommages causés, les autres des garanties pour l'avenir. Dans la réplique
d'hier, signée de M. Robert Lansing, secrétaire d'État remplaçant par intérim M. Bryan démissionnaire, le gouvernement américain maintient les unes et les autres. Il rétorque les arguments et les allégations dont M. de Jagow s'était servi pour éluder des questions pressantes et gagner du temps. Mais il va plus loin cette fois : il demande que le gouvernement impérial « adopte les mesures nécessaires à la mise en pratique des principes » formulés par le Cabinet de Washington, et donne « des . assurances que de telles mesures vont être prises ». C'est cette conclusion sans doute à laquelle M. Bryan n'a pas voulu s'associer. Elle fait prévoir une rupture alors que le trijjun pacifiste devenu ministre ne voulait à aucun prix en admettre l'éventualité. Il persistait à préconiser l'arbitrage, comme si l'adoption de la procédure arbitrale ne devait pas permettre à l'Allemagne de poursuivre sur mer en toute liberté sa carrière de brigandages !
Les faits positifs dont les Etats-Unis avaient à se plaindre se référaient à la destruction des bateaux Cushing, Gulflight, Falaba et Lusitania. En ce qui touche les deux premiers, la note du n juin annonce le prochain envoi d'une note spéciale. Elle discute seulement le cas du Falaba et de la Lusitania. Un passager américain a trouvé la mort lors du torpillage du Falaba, bâtiment marchand cui ne pouvait opposer aucune résistance. M. Robert Lansing déclare inadmissible la prétention allemande de n'avoir aucun égard peur la vie de l'équipage et dés passagers des navires marchands torpillés par des sous-marins. Quant à la Lusitania, M. Lansing oppose à l'affirmation de M. de Jagow que ce paquebot était • armé et transportait des explosifs, les témoignages formels et précis de fonctionnaires officiels. En conséquence il invite le gouvernement allemand à produire des preuves
« évidentes et convaincantes que les fonctionnaires américains officiels n'ont pas rempli soigneusement leur devoir ». M. de Jagow sera bien embarrassé de déférer à cette invitation. Pour étayer ses allégations il n'a jusqu'à présent que le témoignage d'un détective privé au service de la Compagnie Hamburg-Amerika, qui aurait recueilli les dires d'un matelot. Mais MM. Wilson et Lansing ne s'attardent pas à ces questions de détail ; ils posent la question de principe et la résolvent sans hésitation. Elle peut se formuler ainsi : Même si un navire marchand est soupçonné de transporter des armes et des munitions de guerre, un belligérant a-t-il le droit de couler ce navire sans avertissement préalable et sans avoir pris les mesures nécessaires pour le sauvetage des passagers et de l'équipage ? Le gouvernement américain répond avec force : non.
Il répond non, quel que soit l'endroit où le navire ait été coulé. Il est, dit-il, « dans l'impossibilité d'admettre que la déclaration d'une zone de guerre navale puisse à un degré quelconque -diminuer les droits des citoyens américains qui se trouvent de passage sur des bâtiments marchands appartenant à une nation belligérante ; il ne comprend même pas que le gouvernement allemand puisse mettre de tels droits en doute ». Il insiste sur ce point avec une vigueur qui ne laisse place à aucun doute : « Les vies des non-combattants, continue-t-il, ne peuvent légitimement être mises en danger par suite de la capture ou de la destruction d'un bâtiment neutre qui n'offre aucune résistance. » Ici éclate le conflit de principes entre l'Allemagne et les États-Unis. L'Allemagne subordonne tout, absolument tout, au succès de ses opérations militaires et à l'intimidation de l'ennemi. Les Etats-Unis, représentant en cette circonstance le monde civilisé,
placent « les droits sacrés de l'humanité » au-dessus de ces considérations. Ils ne se départissent pas de ce principe et sont résolus, en ce qui concerne les ressortissants américains, à les faire respecter. En conséquence ils réclament une réponse prompte et nette. Par esprit de conciliation, ils se montrent disposés à prêter leurs bons offices en vue d'une entente avec le gouvernement anglais sur-les conditions de la guerre navale actuelle. Mais cette proposition ne modifie en rien la conclusion de la note, et celle-ci exige que, sans plus attendre, des mesures soient prises « pour la sauvegarde des vies et des biens américains ». M. Wilson a vu juste et l'on ne saurait trop le féliciter d'avoir passé outre aux scrupules de M. Bryan : il faut prendre tout d'abord les. mesures qu'exige l'humanité, et l'on discutera ensuite, si l'on veut, les conditions d'une nouvelle réglementation de la guerre navale. Si l'Allemagne s'obstine à se mettre en dehors de l'humanité, elle en sjbira les conséquences.