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LA SURENCHERE NATIONALISTE EN ROUMANIE

14 juin 1915.

Nous ne savons où en sont les négociations du Cabinet de Bucarest avec les différents gouvernements européens. Mais on peut déjà remarquer un commencement de réaction contre l'étrange surenchère nationaliste que nous avons signalée dès le mois d'avril. Nous nous étions attiré alors de sèches observations de notre excellent confrère la Roumanie, qui mène pourtant une campagne interventionniste avec la plus grande vigueur sous la haute di-

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rection de M. Take Jonesco. Depuis, à la lumière du travail qui se fait à Bucarest même, des événements qui se sont succédé et des révélations du Livre Vert, la Roumanie a dû reconnaître le bien-fondé de nos critiques, car elle en a repris plusieurs pour son propre compte. Sans entrer dans l'examen des divisions survenues dans le parti conservateur roumain et de la crise toute récente qui a mis aux prises MM». Marghiloman, Philipesco, Jean Lahovary et T. Majoresco, il est permis de dire que la majorité des chefs du parti conservateur désapprouve la politique neutraliste et les divers prétextes mis n avant pour justifier les atermoiements successifs du ministère Bratiano. Quant aux conservateurs démocrates-; ils sont entièrement acquis à l'intervention depuis la mort du roi Charles. Il semble même que ce soit ce mouvement qui ait déterminé les libéraux à produire de nouvelles prétentions. Dans l'intérêt de leur parti, les libéraux interventionnistes ne veulent point avoir l'air de se laisser dépasser en patriotisme ; ils tiennent à être les pères de la « Grande Roumanie » et d'une Roumanie encore plus grande que celle que demandent les conservateurs. Xous avons connu cet état d'esprit en France.

Cette surenchère a plutôt desservi la cause roumaine. On a vu avec surprise un pays fondé sur le principe des nationalités invoquer des raisons stratégiques ou géographiques pour réclamer avec âpreté des régions habitées par un nombre infime de Roumains et n'ayant jamais fait partie des pr'ncipautés de Moldavie et de Valachie. Personne ne s'étonnait que le Cabinet de Bucarest voulût englober parmi ses futurs sujets les douze ou quatorze cent mille non-Roumains vivant en Transylvanie soit en masses compactes, soit au milieu des autres habitants. On ne pouvait, en effet, songer à créer des îlots saxons

■ou magyars indépendants ou rattachés on ne sait comment à la Hongrie. Maïs cette circonstance semblait une raison de plus pour le gouvernement de Bucarest de ne pas vouloir annexer sur la périphérie des territoires habités par des populations en majorité non roumaines. L'équité le commandait. La prudence aussi le conseillait. En toute hypothèse le royaume de Roumanie sera géographiquement constitué de telle sorte qu'il devra se préoccuper d'entretenir des relations amicales avec la plupart de ses voisins. L'idée des amis de M. Carp de se poser carrément en adversaires de la Russie est une pure folie. La Russie et ses amis seraient toujours assez forts pour rendre la vie intolérable à une Roumanie hostile, notamment sur mer, où les carpistes désirent précisément voir leur pays bénéficier des plus grandes facilités.

Quant à la Serbie, elle est l'alliée naturelle de la Roumanie contre la puissance souveraine de la Transylvanie, de la Bukovine et de la Yougoslavie. Quoi que devienne la monarchie dualiste, il subsistera toujours, sous une forme ou une autre, une Magyarie et une Autriche qui ne pardonneront point aux deux royaumes ■ danubiens qui les auront dépossédées. L'accord et l'amitié s'imposent donc entre Belgrade et Bucarest. Or comment l'un et l'autre pourraient-ils s'établir et se maintenir si le Cabinet Bratiano prétendait annexer des territoires situés en face de Belgrade et où l'on ne trouve pas 10 o/o de Roumains ? Si l'on superpose aux revendications fondées sur le principe des nationalités et celui de la cohésion de l'État celles que l'on tire des souvenirs historiques, des convenances géographiques et des nécessités stratégiques, on ne parle plus au nom de la justice et de l'équité ; on parle seulement au nom des convoitises et

de la force. Aux doctrines du monde civilisé on substitue celles de la Germanie.

Beaucoup de Roumains le sentent et en souffrent. Un député à la Chambre de Bucarest vient de l'écrire au Journal de Genève : « Il sernble bien depuis quelques semaines, dit M. Take Anagnostiade, qu'il se forme autour des revendications roumaines une atmosphère de tacite réprobation parmi les nations de l'Entente et ses sincères amis. » M. Take Anagnostiade ajoute : « Exigeons toute la Bukovine. Pour le Banat serbe et la Bessarabie, les revendications roumaines sont justes ; mais celles des Serbes et des Russes le sont autant et, j'ose le dire, davantage. » Il termine ainsi :

Quant aux Détroits, pas une virgule ne sera changée de ce qui est conclu et la Roumanie n' « étouffera » pas plus dans l'avenir qu'elle n'a étouffé dans le passé, car c'est là un problème d'importance mondiale qui intéresse autant la Roumanie que l'Angleterre, la France et l'Italie.

La nation roumaine s'est montrée la digne sœur en latinité de la France et de l'Italie, par le désintéressement et la sincérité de son premier geste si unanime et si spontané ; elle a maintenant le souci de ses intérêts matériels et en cela elle ne fait que son devoir vis-à-vis de tous ceux qui se sacrifieront pour elle ; mais le patriotisme éclairé est celui qui sait réfréner les exigences d'une âme hardie et tempère l'amour du pays et de son rayonnement par une compréhension exacte des possibilités de réalisation d'abord, et par un esprit de justice et d'équité ensuite.

Si le gouvernement roumain s'inspire des mêmes considérations, l'accord avec la Triple-Entente sera promptement conclu. Les tentatives du prince de Wedel à Bucarest ne sauraient en aucun cas réussir. L'ambassadeur extraordinaire de Guillaume II ne peut rien offrir de sérieux. L'autonomie de la Transylvanie, dont fait grand état la presse allemande, est précisément la combinaison que les Roumains redoutent le plus.

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