‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 136 sur 161 · VICTOIRE ELECTORALE DE M. VENIZELOS · texte numérisé non relu

VICTOIRE ELECTORALE DE M. VENIZELOS

16 juin 191 5.

La journée de dimanche marque la revanche de M. Venizélos. Les influences germaniques et matérielles combinées avaient réussi à faire échec à l'homme d'État qui a tiré la Grèce de l'ornière creusée par plusieurs générations de. politiciens pour lui ouvrir une large voie vers l'accomplissement de ses destinées. Les neutralistes de toute catégorie devront maintenant baisser pavillon. Les élections d'avant-hier donnent à M. Venizélos une majorité absolue incontestée. Sur 316 sièges 193 au moins sont acquis à ses partisans ^100 tout au plus sont obtenus par les candidats gouvernementaux ; les 23 autres seraient partagés entre les amis de MM. Théotokis, Rhallis et autres anciens hégètes. Il est vraisemblable qu'un assez grand nombre de ces 23 députés votera avec M. Venizélos. Mais, à supposer que la plupart se laissent gagner par le Cabinet Gounaris, si celui-ci ne se retire pas avant la réunion de la nouvelle Chambre, M. Venizélos disposera toujours d'une majorité de 70 voix, largement suffisante pour lui permettre de reprendre avec une nouvelle énergie l'exécution de son programme. Il sera d'autant plus fort que la vieille Grèce, celle d'avant les guerres balkaniques, a voté presque tout entière pour lui. Les circonscriptions où les candidats de M. Gounaris l'ont emporté sont presque exclusivement celles de la nouvelle Grèce, c'est-à-dire de la Macédoine annexée en 191 3, où les éléments grecs sont beaucoup moins com- Gauvain. — T. VIII. 18

pacts. Il n'est pas téméraire d'affirmer que les sujetsbulgares du roi Constantin ont voté avec ensemble pour M. Gounaris. Dans l'Epire annexée, où ne se trouvent point de Bulgares, les venizélistes ont conquis 14 siègessur 15. M. Venizélos reparaît donc sur la scène politique en représentant incontesté de l'Hellade.

On le dit décidé à profiter de sa victoire. Nous le croyons aisément. M. Venizélos n'est pas homme à patauger dans le marécage de l'indécision. S'il s'est retiré du pouvoir il y a trois mois, ce n'est point par peur ou par lassitude ; c'est afin de rester fidèle à son programme et d'acquérir les moyens de le réaliser malgré ses adversaires. Ces moyens, il les possède aujourd'hui. Le Cabinet Gounaris devra s'incliner devant le verdict populaire. Peut-être, en raison de la gravité de l'état de santé du roi, la crise ministérielle ne s'ouvrira-t-elle pas immédiatement. Mais elle est inévitable. Lors de son différend avec le souverain, M. Venizélos n'a pas cru devoir pousser les choses à bout. Il n'a pas voulu se poser en dictateur. Après les élections de dimanche la situatien n'est plus la même. Ce n'est plus la personne de M. Venizélos qui est en cause, c'est toute sa politique., connue de tout le pays et approuvée avec éclat par lui. Des hommes atteints de la myopie particulière aux milieux parlementaires modernes avaient blâmé ou n'avaient pas compris la publication des mémoires adressés par le président du Conseil au roi Constantin avant leur brouille. Aucune manifestation pourtant n'était plus sage, ni plus opportune. Le premier ministre démissionnaire plaçait ainsi le pavs en face du problème posé devant rKcllade. Il le mettait à même de se prononcer en connaissance de cause. Il donnait par là une preuve de plus de sa supérorité sur les politiciens qui ne savent se

mouvoir que dans l'ombre et dont la tactique consiste à gouverner avec des clientèles en laissant le pays dans l'ignorance des questions dont la solution l'intéresse le plus. La prétendue discrétion gouvernementale était hors de saison. La Grèce avait le droit de savoir pourquoi se retirait le président du Conseil qui possédait sa confiance ; M. Venizélos le lui dit en toute franchise ; elle le comprit. Avant-hier on a vu que, en Grèce comme en d'autres pays, les masses populaires ont une volonté et des intentions différentes de celles des ol:garchies habituées à monopoliser le pouvoir.

M*. Venizélos ne tient point à triompher avec ostentation. Mettant des méthodes réalistes au succès d'un idéal raisonné, il se préoccupe avant tout de la réalisation de cet idéal. En conséquence il n'essayera pas d'abuser de sa victoire à l'égard du roi. Depuis sa retraite il a même eu la délicatesse de lui adresser plusieurs fois des témoignages de respectueuse attention. La -maladie -de Constantin Ier exige d'ailleurs qu'on lui épargne toute préoccupation. Mais la famille royale ne doit point s'y tromper et ne s'y trompe probablement pas. Il lui faudra s'incliner devant la volonté du pays incarnée en M. Venizélos ou s'exposer à des risques sérieux. La Grèce est un pays constitutionnel où la volonté d'un souverain ne saurait s'imposer contrairement à celle du pays clairement exprimée. En ce moment les courtisans doivent sentir le terrain manquer sous leurs pas. Ils y regarderont à deux fois avant de se mettre de nouveau en travers du chemin de l'homme d'hier qui s'annonce l'homme de demain. M. Venizélos a rénové la Grèce sans eux et malgré eux ; s'ils l'y obligent, il n'hésitera pas à marcher contre eux pour déblayer la voie où il ne veut plus être arrêté.

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