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LES RUSES DU CABINET RADOSLAVOF. — LE TATARISME ET LA RUSSOPHOBIE

19 juin 1915.

Il ne se passera vraisemblablement rien d'important en Orient avant que la situation politique soit éclaircie en Grèce. Le retour de M. Venizélos au pouvoir paraît bien assuré. M. Gounaris lui-même a déclaré qu'il ne se considérait plus que comme chargé de l'expédition des affaires courantes jusqu'au moment où le souverain serait physiquement capable de prendre les décisions commandées par la grande consultation populaire de dimanche dernier. Mais ce moment est encore indéterminé. L'état de santé de Constantin Ier, toujours très grave, continue de donner de vives inquiétudes. En outre, la Constitution n'ayant pas prévu le cas où le roi se trouve hors d'état de remplir personnellement son rôle et de constituer une régence, le ministère ne peut plus arrêter de mesures qui doivent régulièrement recevoir la sanction royale. Dans ces conditions, rien ne sera changé d'ici quelque temps à l'orientation de la politique extérieure de la Grèce. Il semblerait que la Bulgarie devrait en profiter pour conclure avec la Triple-Entente les accords qui régleraient les questions balkaniques conformément à ses vues. En effet les Alliés ne seront plus disposés à prendre les mêmes arrangements après que M. Venizélos, qui leur a toujours témoigné la plus grande confiance, aura repris fortement en main la direction des affaires de l'hellénisme. [Malheureusement, rien

ne permet de croire à une conversion du gouvernement bulgare actuel : il reste fermé à toutes les propositions raisonnables] *

Les chefs de l'opposition blâment avec véhémence cette attitude anti-nationale. Les journaux de MM. Guéchof, Malinof et Danef ont unanimement exprimé le désir que la Bulgarie suive l'exemple de l'Italie et entre en ligne du côté des États civilisés. [Ils savent que les Alliés sont prêts à garantir à leur pays tout ce qiiïl peut raisonnablement demander et qu'ils vont même en ce sens au delà de ce que conseilleraient certaines considérations dignes du plus haut intérêt.'] En conséquence les partis d'opposition pressent le Cabinet Radoslavof de quitter son attitude de sphynx. Ils devraient être d'autant plus écoutés qu'ils représentent en réalité le pays, puisque la majorité du Sobranié actuel est issue d'élections de violence à la suite de deux dissolutions et que, même ainsi, le gouvernement serait en minorité sans l'appoint des députés des circonscriptions annexées en 1.91 3 où il a fait élire ses créatures. Néanmoins, maintenant comme auparavant, ces voix se perdent dans le désert. [Le Cabinet Radoslavof écoute toutes les propositions sans y répondre autrement que par de vagues propos ou des contre-propositions extravagantes à dessein. Le tsar Ferdinand se montre encore plus réservé. Il aspire toujours à une revanche de 191 3, à une revanche éclatante. Malgré tout il conserve donc le pouvoir à son ministère macédonien. Et celui-ci est inféodé à V Autriche-Hongrie]

Contrairement à toutes les traditions nationales, on a vu s'exercer depuis l'an dernier d'étranges influences en Bulgarie. Les sentiments russophiles ont été combattus sous toutes les formes. On a créé un mouvement catholique par opposition à l'orthodoxie et un mouvement

tatar par opposition au slavisme. Quoi qu'en puissent penser certains missionnaires français, la propagande catholique en Bulgarie est de caractère nettement austroallemand. C'est seulement un instrument dont se sert à l'occasion le pouvoir central afin de contrebalancer les influences russes et de jeter la discorde entre la Russie et ses alliés. Elle a toutes les faveurs du Cabinet de Vienne et de la maison de Habsbourg. Elle est d'ailleurs destinée à n'aboutir à rien ; mais le tsar Ferdinand sait en jouer avec une extrême habileté pour l'accomplissement de ses desseins personnels. Il en est de même de ce qu'on appelle le « tatarisme ». Un groupe de littérateurs s'est imaginé de démontrer au peuple bulgare que le sang jaune court seul dans ses veines, qu'il n'a rien de commun avec les Slaves et qu'il doit dissocier son sort de celui des peuples slaves. Un poète, M. Cyrille Christof, s'est fait l'apôtre de cette doctrine. Il a publié à la fin de septembre 1914 une pièce, Le vieux soldat, où la russophobie le dispute à la francophobie. On y lit par exemple ces vers :

Dormez tranquilles, ô grands enfants de la France d'antan!

Titans, ne vous levez pas de vos tombeaux!

Vos descendants ne sont qu'une sale foule de dégénérés!

L'homme d'honneur n'est à leurs yeux qu'un polichinelle.

Mais la Providence est là.

La haute Justice veille sur la terre.

Elle envoie à la France d'aujourd'hui des misères inouïes.

Nous bénissons le drapeau victorieux de tes ennemis !

Nobles chevaliers, frappez!

Vous êtes le fouet vengeur dans les mains de Dieu !

Voilà les idées que le parti austro-macédonien au pouvoir cherche à inculquer au peuple qui doit son indépendance au tsar libérateur. Elles sont entièrement contraires au sentiment national. Si la nation bulgare

-tait librement appelée à se prononcer, elle se prononcerait sans doute comme vient de le faire la Grèce.

LA SITUATION EN ALBANIE. — LE PLAN BULGARE CONTRE LA SERBIE. — PRÉCAUTIONS SERBES.

20 juin 1915.

Les précautions militaires prises en Albanie par la Serbie depuis le commencement de ce mois ont servi de prétexte ces derniers jours à la presse aux gages de la Germanie pour jeter la suspicion sur les intentions du gouvernement serbe. Pourtant celui-ci n'a fait que strictement son devoir. Avant d'engager de sérieuses opérations militaires sur le front austro-hongrois, il devait se prémunir contre une attaque sur son flanc gauche. L'Albanie, il est vrai, est réputée neutre. Mais actuellement l'Albanie n'est ni un Etat, ni une fraction d'État. C'est une région sans maître où règne l'anarchie. Ou plutôt c'est le théâtre d'opération des agents austro-turcs. Depuis la première guerre balkanique, ces agents n'ont cessé d'ourdir trames sur trames chez les Skipétars afin d'y créer les embarras les plus graves à la Serbie et à la Grèce. Ils n'interrompirent pas leur besogne pendant le court « règne » du prince de Wied. Bien au contraire, ils profitèrent de l'autorité que cette créature de l'Austro- Allemagne empruntait à la désignation de l'Europe pour étendre et fortifier l'influence de leurs chefs. Avec ou sans prince, le plan restait le même : il s'agissait de fermer à la Serbie le chemin de l'Adriatique, de couper ses voies de communications avec la Grèce et de préparer la jonc-

tion avec la Bulgarie. Après la fuite du prince de Wied le plan ne fut modifié que dans les détails : au lieu de cofnbiner leur action avec une Albanie indépendante, les agents du Ballplatz et du comité Union et Progrès travaillèrent avec les chefs de clans à leur dévotion. Les uns avaient en vue la restauration de la suzeraineté du sultan ; les autres souhaitaient l'arrivée des Bulgares.

Cette dernière combinaison n'est pas aussi bizarre qu'elle peut le sembler au premier abord aux personnes insuffisamment informées des choses balkaniques. Les hommes dirigeants bulgares qui se rattachent au système austro-allemand ont toujours recherché l'accès à l'Adriatique. A peine s'en cachaient-ils après la première guerre balkanique. S'ils s'obstinaient à réclamer des frontières excluent toute contiguïté entre la Serbie et la Grèce, c'était non seulement pour acquérir certaines régions chères aux Macédoniens de Sofia. C'était aussi pour bloquer la Serbie et se frayer le chemin vers l'Adriatique. La Bulgarie aurait ainsi possédé trois faces maritimes. Sur la face adriatique elle se fût trouvée toute proche des côtes autrichiennes. On devine les conséquences de ce voisinage. -Même aujourd'hui cette ambition n'est pas abandonnée. La Gazette de Cologne du 13 juin publie à ce sujet un extrait intéressant d'un organe gouvernemental de Sofia, la Kambana. L'Allemagne et l'Autriche, dit en substance ce journal, auront toujours besoin, même après cette guerre, d'amis sûrs. « Aussi une grande Bulgarie alliée est-elle une nécessité balkanique et européenne, car la Bulgarie se trouve au centre sur le chemin des grandes voies historiques de la civilisation et du commerce de la mer du Nord au golfe Persique. » Mais la Serbie se trouve sur le passage. Cela n'embarrasse point la Kambana : « Mainte-

nant, dit-elle, il faut anéantir la Serbie et créer une Bulgarie s'étendant de la mer Noire à la Morava et aux montagnes albanaises, et du Danube à la Bistritza. La Bulgarie doit comprendre ce moment historique. » Ajoutons qu'un journal de propagande, l'Indépendance albanaise, se publie à Sofia. A la lueur de ces diverses informations, on voit mieux pourquoi les Bulgares restés fidèles à la cause du slavisme ne réussissent point à surmonter à Sofia certaines résistances.

En tout cas la Serbie ne pouvait s'exposer à être prise à revers par des troupes albanaises enrégimentées par des officiers autrichiens et turcs. Il lui faut déjà veiller avec une attention de tous les instants sur la ligne du Vardar, où des comitadjis ( ?) venus de Bulgarie entreprennent périodiquement des incursions. Cette situation est dangereuse au plus haut degré. La frontière serboalbanaise a été découpée de telle sorte par la conférence de Londres qu'elle est indéfendable. Il importait donc de la rectifier en fait afin de prévenir une catastrophe. Contrairement aux assertions de la presse germanique, le gouvernement serbe n'a nullement l'intention de préjuger la solution de la question albanaise. Il se garde soigneusement de provoquer à cet égard les susceptibilités italiennes. Il n'a pas donné l'ordre d'occuper Durazzo ou tout autre point de la côte adriatique. Il s'est borné à faire occuper les positions stratégiques et les centres de l'intérieur qu'il était nécessaire de tenir afin d'empêcher les bandes albanaises stipendiées par l'Autriche et la Turquie de se répandre librement dans les vallées serbes au moment fixé par le Cabinet de Vienne. D'ailleurs, ces opérations ont été effectuées d'accord avec Essad Pacha, dans les fiefs duquel se trouvent plusieurs des localités occupées les plus importantes. Enfin, M. Ristitch, mi-

nistre de Serbie à Rome, a donné à la Consulta les explications et les assurances les plus satisfaisantes. La presse italienne en a pris acte avec empressement. Il est convenu, sans arrière-pensée, entre tous les Alliés, que la question albanaise reste européenne. Du reste, l'Italie ne conteste nullement à la Serbie l'accès à la côte albanaise. Seulement, d'accord avec la Triple-Entente, elle tient à ce que le sort de l'Albanie soit réglé en même temps que celui d'autres territoires litigieux. Cela va de soi. En dépit des excitations germaniques, l'harmonie ne sera troublée en rien entre les Alliés au sujet du pays des Skipétars.

LES CONSERVATEURS NEUTRALISTES EN ROUMANIE. — LA MISSION DU PRINCE DE WEDEL A BUCAREST. — LES NÉGOCIATIONS RUSSO-ROUMAINES.

21 juin 1915.

Plus le temps passe et plus s'accentue l'incompatibilité fondamentale entre les intérêts roumains et ceux de l'Autriche-Hongrie. Au premier abord, cette affirmation semble en contradiction avec les dernières informations de Bucarest. En effet, d'après celles-ci, l'assemblée générale du parti conservateur aurait maintenu M. Alexandre Marghiloman dans ses fonctions de chef de parti et voté un ordre du jour en faveur d'une politique tendant à donner satisfaction aux aspirations roumaines « sans effusion de sang ». C'est la politique du parecchio transportée en Roumanie. Mais, pour être conduite par M. A. Marghiloman au lieu de l'être par M. Giolitti,

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elle n'en a pas plus de chances de réussir. Sans faire tort au premier de ces hommes d'État, il est permis de dire qu'il n'a ni l'autorité, ni le tempérament du second. Il représente seulement une fraction d'un des deux partis conservateurs, fraction rassemblant sous la bannière neutraliste une coalition d'intérêts spéciaux. On y remarque, à côté de courtisans du germanisme, de grands propriétaires qui réalisent des gains énormes sur la vente de leurs récoltes et qu'inquiètent les réformes agraires que l'annexion de la Transylvanie rendrait inévitables. Beaucoup de ces possesseurs de latifundia préféreraient voir annexer la Bessarabie où l'ancien régime rural moldave n'a pas complètement disparu, quoiqu'il ait été heureusement modifié par les lois agraires russes.

Mais ces groupements d'intérêts « conservateurs » dans le sens le plus étroit du mot ne constituent pas la Roumanie. C'est une oligarchie plus puissante en apparence qu'en réalité. Elle a pour programme un égoïsme qui est non pas « l'égoïsme sacré » de M. Salandra, mais celui d'une caste qui défend des intérêts particuliers à l'intérieur et s'appuie à l'extérieur sur les puissances de domination. Dans le même parti on rencontre bon nombre d'hommes considérables qui, tout en professant des idées conservatrices sur les méthodes de gouvernement en général, subordonnent les intérêts privés aux grands intérêts nationaux et sont prêts à courir les risques inséparables de toute grande entreprise. Ce sont •ces hommes et leurs amis qui, lors de l'avant- dernière réunion du comité conservateur, avaient remis la présidence à M. Jean Lahovary dont les services, le talent et le caractère sont universellement appréciés. Nous ne connaissons pas les détails de la séance où M. A. Marghiloman a enlevé un vote de confiance à une assemblée con-

voquée par lui et composée on ne sait comment. En tout cas, cela ne peut modifier l'essence même des choses. Si le Cabinet Bratiano décidait d'intervenir, il trouverait certainement le concours immédiat et enthousiaste des conservateurs qui suivent M. Jean Lahovary et du grand parti conservateur démocrate dont M. Take Jonesco est le chef incontesté.

A en croire plusieurs dépêches arrivées à Paris ce matin, l'empereur François-Joseph refuserait absolument de faire à la Roumanie les concessions que le Cabinet Bratiano — ou tout autre à sa place — juge indispensables pour s'engager à maintenir la neutralité. La mission du prince de Wedel aurait donc échoué. Il n'en peut guère être autrement. L'Autriche-Hongrie ne peut pas. plus satisfaire la Roumanie qu'elle ne pouvait contenter l'Italie. Sous peine de suicide, il lui est interdit de sacrifier les provinces convoitées. Mort pour mort, elle doit préférer celle sur le champ de bataille. L'empereur François-Joseph ne peut promettre à sa voisine du sud que la Bessarabie et la vallée du Timok, c'est-à-dire le bien de la Russie et de la Serbie. Il l'avait déjà fait à plusieurs reprises au cours de la crise européenne depuis 1908, et nous l'avons dit alors malgré tous les démentis. M. Take Jonesco l'a confirmé dans sa brochure d'un intérêt capital : Les origines de la guerre ; déposition d'un témoin. Mais, aujourd'hui comme alors, ces offres ne pouvaient être acceptées. Si la Roumanie s'abaissait jusqu'à renoncer à ses aspirations sur la Transylvanie pour incorporer des provinces russes et serbes qui n'ont aucune envie de devenir roumaines, elle deviendrait une simple vassale de l'Austro-Allemagne dont l'appui lui serait 'nécessaire pour les conserver. Nous ne savons si cette perspective plairait aux hommes qui ont la nostalgie des Cours ; elle

paraît à coup sûr intolérable à l'immense majorité des Roumains. Le prince de Wedel quittera Bucarest comme le prince de Bùlow est parti de Rome.

Les conditions proposées à la Roumanie par la Russie sont aujourd'hui bien connues. Elles ont pour base les articles de l'arrangement conclu entre les deux pays après la mort du roi Charles. Nous les avons publiées le 25 janvier dernier {Débats du 26 janvier). Malheureusement, grâce à la censure, elles avaient paru en blanc. En somme, en retour de l'engagement de maintenir sa neutralité, la Roumanie obtenait le consentement de la Russie à l'annexion des territoires austro-hongrois habités en majorité par des Roumains qu'elle occuperait par les armes. Il n'était alors question que de neutralité. Toutefois, comme on stipulait l'occupation par les armes, le mot de neutralité ne figurait que pour la forme. Ce sont ces conditions qu'il s'agit de préciser aujourd'hui. Il semble impossible qu'on ne finisse point par tomber d'accord tôt ou tard. La Roumanie est irrésistiblement poussée dans le même sens que l'Italie. Dans son intérêt, le plus tôt serait le mieux.

DÉMISSION DU MINISTÈRE DATO. — FIASCO DE L'EMPRUNT ESPAGNOL. — LA GERMANOPHILIE DE LA DROITE ESPAGNOLE.

23 juin 1915.

Une crise ministérielle vient de s'ouvrir en Espagne. Le ministère conservateur Dato, qui avait succédé au ministère libéral Romanonès à la fin d'octobre 191 3, a

remis sa démission au roi à la suite de l'échec total de l'emprunt de 750 millions mis en souscription avanthier. On ne sait pas exactement pourquoi cet emprunt avait été lancé en ce moment. L'Espagne est et veut rester neutre dans la conflagration générale. Son commerce et son industrie bénéficient très largement de la neutralité. Elle n'est menacée par personne et l'on ne peut supposer qu'elle aspire à se lancer dans une grande entreprise extérieure. On pouvait croire que le gouvernement désirait profiter du cours exceptionnellement favorable de la peseta pour réaliser une grande opération financière. Mais, en pareil cas, un ministre des finances ne décide l'opération qu'après s'être assuré les concours indispensables. Or le capital souscrit avantv-hier n'atteint même pas 100 millions. Ce fiasco révèle à tous les yeux que l'opération a été mal conçue ou mal conduite. En conséquence le comte de Bugallal a donné sa démission. Après délibération, les ministres ont décidé que le Cabinet tout entier devait se retirer. Aux dernières nouvelles, Alphonse XîII aurait maintenu sa confiance à M. Dato et l'aurait chargé de constituer un nouveau ministère.

Depuis longtemps, la situation politique est assez trouble de l'autre côté des Pyrénées. Les partis traditionnels n'ont point repris leur équilibre. Chez les conservateurs, depuis la scission bruyante de leur chef, M. IMaura, l'union ne s'est point reformée. Les mauristes gardent toujours rancune à M. Dato d'avoir accepté le pouvoir. D'autre part, l'antagonisme entre la droite et la gauche s'est accentué sensiblement depuis la guerre, surtout depuis l'intervention italienne. La droite se montre de plus en plus germanophile. Le succès qu'elle a fait le 31 mai au discours sensationnel de l'orateur légi-

timiste Vasquez de Mella contre l'Angleterre a dévoilé des sentiments dont on soupçonnait à peine l'intensité. Il en est résulté dans l'aristocratie madrilène et dans le parti conservateur un malaise croissant. A n'en pas douter, une notable fraction de ce parti poussait M. Dato à donner un coup de barre à droite, et à témoigner plus de sympathie aux puissances germaniques. Presque ouvertement hostile aux Alliés, elle semble entièrement acquise au mode de gouvernement dont Guillaume II est Tincarnation. Elle a été froissée par l'intervention italienne que déconseillaient tous les organes puisant leurs inspirations au Vatican. Par une singulière aberration elle mène campagne contre l'Angleterre sous prétexte que ce pays est protestant, et elle célèbre Guillaume II qui se proclame le vicaire sur la terre d'un « vieux Dieu » de nature essentiellement protestante. Cette confusion sert mal les intérêts espagnols. Elle n'est pas non plus sans danger du point de vue dynastique, car la campagne des agents austro-allemands dans la péninsule vise aussi la personne d'Alphonse XIII auquel Guillaume II ne pardonne pas son affection pour la France et la Grande- Bretagne.

Au commencement de juin, le ministre de l'intérieur avait espéré rétablir un peu d'ordre dans les esprits en priant les directeurs des principaux journaux de s'abstenir désormais de toute polémique sur la guerre. A plusieurs reprises il les avait convoqués à cet effet. Mais la Epoca et le Diario universal s'étaient seuls soumis à la consigne. Les directeurs des journaux de gauche avaient même -décliné l'invitation de M. Sanchez Guerra. Dans ces conditions, on s'est demandé s'il ne convenait pas de convoquer les Cortès. M. Dato déclara qu'il s'y opposait absolument, et il fut soutenu en ce sens par El Universo

et VImparcial. Par contre, les journaux républicains réclamèrent avec insistance la réunion « des représentants de l'opinion publique ». Tel était l'état de choses au moment où fut lancé l'emprunt de 750 millions. Dans l'incertitude où nous sommes des mobiles qui engagèrent le comte de Bugallal à tenter cette opération, on ne peut apprécier l'influence de l'échec d'avant-hier sur la constitution du nouveau Cabinet. Toutefois, étant donné la situation générale, il est peu vraisemblable que le choix du souverain se porte sur les hommes qui ont applaudi si fort, il y a quelques semaines, M. Vasquez de Mella.

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