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LE DISCOURS DE M. TITTONI

24 juin 1915.

Le 24 juin 1859 les armées française et italienne alliées battaient à Solférino l'armée autrichienne. Cette victoire obligea l'empereur François-Joseph à signer une paix qui cédait la Lombardie à Victor-Emmanuel II. Elle ne fut malheureusement pas décisive en ce sens que Napoléon III, menacé par une intervention allemande sur le Rhin, ne put exécuter complètement le programme « l'Italie libre des Alpes à l'Adriatique » dont ses alliés espéraient la réalisation. Il fallut une autre guerre, dont les résultats furent indirectement désastreux pour la France, pour que la Vénétie aussi fût libérée du joug autrichien. Toutefois, même après Sadowa, l'affranchissement de la péninsule n'était pas achevé. Le Trentin, une partie du Frioul, Trieste et les rives de l'Adriatique

habitées par des Italiens restaient sous la domination des Habsbourg. Dans l'Adriatique elle-même, l'Autriche- Hongrie conservait la même supériorité de puissance qu'auparavant, car elle continuait de posséder toutes les côtes où les flottes de guerre pouvaient trouver un abri. Sur tout le littoral occidental, il n'existait et l'Italie ne pouvait créer aucun port de guerre. La guerre de 191 5 a précisément pour objet d'achever l'œuvre glorieusement commencée en 1859. C'est une grande joie pour la France de retrouver ses anciens compagnons d'armes et d'être de nouveau associée avec eux dans une grande entreprise de justice et de liberté.

La Ligue franco- italienne, qui s'est constituée il y a trente-trois ans, a tenu justement à célébrer cette année la bataille de Solférino avec un éclat particulier. Elle a organisé au Trocadéro une fête extrêmement brillante, au cours de laquelle M. Gustave Rivet, président de la Ligue, M. Paul Deschanel, président de la Chambre des' députés, M. Stéphen Pichon, ancien ministre des affaires étrangères, M. le sénateur Rossi, maire de Turin, et M. Tittoni, ambassadeur d'Italie à Paris, ont prononcé des discours dont le retentissement sera grand. 3,1. Paul Deschanel a rendu un hommage mérité à ceux des hommes d'Etat italiens qui n'ont jamais envisagé la Triple-Alliance que comme une garantie de paix et qui l'ont pratiquée en conséquence. Il a montré l'opposition irréductible entre le génie latin et l'esprit germanique. Il a mis en relief de façon saisissante l'attachement du peuple en Italie à son idéal traditionnel et le rôle de premier ordre qu'il a joué dans le récent renversement des alliances. M. Pichon a mis spécialement en lumière les raisons pour lesquelles l'accord d'aujourd'hui entre les deux nations sœurs doit devenir une Gauvain. — T. Mil. , 19

alliance permanente. M. le sénateur Rossi a évoqué en paroles enflammées « les journées inoubliables des temps héroïques ». Mais le discours de M. Tittoni présente, au point de vue politique et historique, un intérêt de premier ordre. On ne saurait le lire, tout entier, avec trop d'attention.

M. Tittoni a été ministre des affaires étrangères de 1903 à 1909. Il aurait pu le redevenir. Il jouit de la pleine confiance de son gouvernement et de son souverain. S'il ne dirige plus la politique extérieure de son pays, il en connaît tous les détails. Il parle donc avec la triple autorité inséparable de son rôle dans le passé, de sa fonction présente et de sa personne. En outre on ne peut douter — il l'a donné lui-même à entendre — • qu2 son discours ait reçu préalablement l'approbation de la Consulta. Ses déclarations de cet après-midi portent donc au plus haut degré le caractère officiel. Sur les circonstances de la rupture entre l'Autriche-Hongrie et l'Italie, l'éminent ambassadeur s'est contenté de reproduire, en en précisant quelques-unes, les explications si concluantes de M. Salandra et du Livre Vert. Il a notamment relevé que l'agression de l'Autriche-Hongrie contre la Serbie constituait « une telle offense à l'esprit et à la lettre de la Triple-Alliance qu'on pouvait bien dire qu'après cette agression il ne restait plus rien de l'alliance même. » L'ultimatum du 23 juillet, dit-il, fut présenté à Belgrade « avec une telle outrecuidance et un tel mépris de toute forme que j'ai dit au comte Szecsen, quand il quitta Paris, qu'il me semblait qu'il ne suffisait pas à l'Autriche- Hongrie d'avoir tort, mais qu'elle avait tenu à ce que son tort apparût aux yeux du monde entier comme le plus grave possible ». Voilà bien, en effet, le résultat final de toutes les manigances longuement méditées par

TAustro-Allemagne pour se donner l'air de victime. M. Tittoni a insisté aussi sur une idée qui est trop restée dans l'ombre jusqu'ici. Il a remarqué que l'Allemagne avait déclaré la guerre après avoir réglé une série de différends et de litiges avec les puissances sur lesquelles elle se jeta : arrangements avec la Russie sur la Perse, avec la France sur le Maroc, avec la France et l'Angleterre sur le chemin de fer de Bagdad et l'Asie Mineure. Lors de la conclusion de ces accords, on laissa trop croire au public qu'ils mettaient fin aux conflits et aux difficultés. Certains gouvernements, heureux d'avoir conclu, prirent trop pour des réalités de simples apparences. Il n'est que trop certain, par exemple, que la longue négociation sur le Bagdad et l'Asie Mineure avait pour principal objet d'amuser le tapis diplomatique et d'entretenir la confiance chez l'adversaire qu'on se préparait à frapper. Pendant ce temps, MM. de Bethmann- Hollweg, de Jagow et de Moltke combinaient avec les ministres ottomans la main-mise de l'Allemagne sur la Turquie. Nous songions à gaver d'emprunts les hommes qui installaient la mission militaire allemande à Constantinople !

. Tittoni a rappelé opportunément les souvenirs de son entrevue d'Abbazia avec le comte Goluchowski et les déclarations de Racconigi. Il a confirmé que l'abandon du sandjak de Novi-Bazar par l'Autriche-Hongrie avait été la contre-partie de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Il a fait enfin, avec l'autorisation expresse de M. Sonnino, deux révélations sur les négociations de novembre 1912 et d'avril 1913 avec l'Autriche-Hongrie au sujet de la Serbie et du Monténégro. On y trouve de nouvelles preuves des convoitises et de la mauvaise foi du Cabinet de Vienne. En ce qui concerne l'affaire si

grave de Scutari au printemps de 1913, les déclarations de M. Tittoni concordent exactement avec ce que nous écrivions ici durant cette crise d'où faillit sortir la guerre. Jamais situation ne fut plus délicate et n'exigea plus de prudence. On se souvient qu'en dépit de l'excitation de la plus grande partie de la presse le gouvernement français se tira très habilement de cette difficulté.

M. Tittoni a terminé en déclarant que la seule solution, la solution fatale, inéluctable de la conflagration actuelle était la rédemption des nations opprimées, la paix fondée sur le principe des nationalités et celui de la justice internationale. Toute la France souscrit à ces nobles paroles.

LES ILLUSIONS FRANÇAISES SUR L EPUISEMENT DE L ALLE- MAGNE ET SUR SON DÉSIR DE PAIX. — LA NECESSITE DE TRAVAILLER.

27 juin 1915.

L'opinion française est exposée à de nombreux risques d'erreur. Elle puise quotidiennement ses impressions à des sources d'informations où les inexactitudes et la fantaisie se distinguent mal de la vérité. Par exemple, le public a lu trop souvent depuis six mois que l'Allemagne allait être affamée, que les denrées de première nécessité y avaient atteint -des prix inabordables, que la foule se répandait dans les rues en réclamant la paix, ou encore que tout allait craquer en Germanie faute d'argent. La presse française s'est jetée avidement sur les nouvelles de ce genre venues plus ou mo'ns directement d'Allemagne,

et le public français les a trop prises au sérieux. L'Allemagne est un pays de discipline où tout est merveilleusement organisé en vue du rendement maximum des efforts communs. Ce sont les autorités gouvernementales elles-mêmes qui y ont attiré l'attention de la population civile sur les dangers de la famine. Elles ont ainsi voulu obliger les consommateurs à proportionner aussi exactement que possible leur consommation à leurs besoins. Les avertissements, les injonctions, les règlements sur l'utilisation de certains produits indiquaient moins une pénurie réelle que l'énergique résolution de tirer le meilleur parti possible des ressources existantes. Qu'il ait compris ou non, le public allemand s'est docilement conformé aux prescriptions administratives. Il attend aujourd'hui sans anxiété la récolte de 191 5. Il a été sauvé de la faim beaucoup moins par la contrebande des objets d'alimentation que par la discipline qu'il a su accepter. De même pour les finances. Contrairement à l'attente de beaucoup de spécialistes, l'Allemagne a supporté sans fléchissement apparent les charges financières d'une guerre qui engloutit les milliards par dizaines. Elle a dû pour cela, il est vrai, recourir à des « trucs » qui ont été souvent exposés. Elle accumule une dette formidable qu'elle sera dans l'impossibilité de payer. Elle marche à la banqueroute. Mais la catastrophe financière ne se produira qu'après la guerre. Jusque-là le Trésor allemand payera ses dépenses intérieures avec du papier que le public acceptera sans observation. Quant aux dépenses payables à l'étranger, il y fera face encore assez longtemps au moyen d'expédients où il est passé maître. Les Alliés ne doivent pas compter sur l'épuisement financier de l'Allemagne pour terminer la guerre.

De même aussi pour les munitions. On s'est trop féli-

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cité chez nous de la. pénurie en Germanie de certain? métaux indispensables à la fabrication des munitions. A défaut de métaux, à supposer qu'ils en aient réellement manqué, les chimistes allemands ont trouvé de quoi entretenir la fabrication régulière des projectiles de toute espèce. Jamais les armées de Guillaume II n'ont prodigué les obus autant que dans ces derniers mois. En Galicie elles en ont tiré jusqu'à 700.000 en un seul jour sur un seul secteur du front. Ne nous berçons donc point de fallacieuses illusions. Notre public et notre administration n'ont déjà que trop de propension à s'en remettre à la Providence. Dans les conjonctures présentes nous devons plutôt obéir à une seule règle, à un seul sentiment : préparer activement la victoire en concentrant notre maximum de puissance, en coordonnant les efforts de tous les individus. Il ne faut escompter ni les défaillances de l'ennemi, ni les secours des tiers. Il faut agir comme si nous ne pouvions triompher de l'ennemi que par la supériorité de nos forces. Quant aux tiers, nous n'augmenterons pas notre force en sollicitant à tout instant leur appui ; nous leur donnerons seulement de leur propre importance une idée qu'ils exagèrent déjà. Notre alliance sera plus appréciée si elle est moins offerte.

Il est encore une autre légende, qui se répand avec une surprenante rapidité : l'Allemagne veut la paix, l'Allemagne implore la paix! A cette nouvelle le lecteur enorgueilli se redresse. Il discute et fixe ses conditions. Il partage l'ancien et le nouveau monde. Il consacre à ces spéculations diplomatiques des efforts cérébraux et une ingéniosité qui seraient mieux employés à l'organisation méthodique "de nos ressources nationales de toute nature. En vérité nombre de personnes s'imaginent avoir déjà participé à la victoire en indiquant la façon dont on

doit l'exploiter. Chacun recommande impérieusement ses combinaisons. Il y a là une débauche nuisible à la santé publique. L'Allemagne ne songe point à demander la paix ; elle ne pense qu'à l'imposer. La paix qu'elle « accepterait » aujourd'hui serait celle qui lui permettrait de reprendre, à coup sûr cette fois, sa tentative d'hégémonie universelle. Nous donnerions un triste exemple au monde en prenant au sérieux les articles de quelques journaux sans autorité. Laberemus.

LE CLAVIER JOURNALISTIQUE DU GOUVERNEMENT ALLE- MAND. — LA MANŒUVRE POUR BROUILLER LES ALLIES AVEC L'ANGLETERRE. *

28 juin 1915.

Après avoir suspendu la pangermaniste Deutsche Tageszeitiuig pour la publication d'un article jugi trop raide sur les États-Unis, le gouvernement allemand vient de suspendre le Vorzvaerts pour l'impression d'un article suspect de pacifisme. Il a déjà relevé de l'interdit l'orrane du comte Reventlow qui en a profité pour reprendre aussitôt sa campagne en faveur de la politique des hobereaux. Il est vra: semblable que le moniteur du parti socialiste ne tardera pas à bénéficier de la même indulgence. MM. de Bethmann-HoEweg et de J>gow ne sont nullement contristés par ces polémiques. Comme toujours, ils se servent des journaux de toute couleur comme des touches d'un clavier qu'ils frappent dans l'ordre indiqué sur la partition du morceau qu'i's jouent devant le public. Ne doutons pas qu'ils entendent sans dépla^s;r le

dialogue, en apparence discordant, des ténors socialistes. Sovons encore plus persuadés qu'ils liraient avec une satisfaction particulière les articles des journaux français où l'on discuterait sérieusement les opinions de MM. Liebknecht, Bernstein, Quarck et autres compagnons sur la paix future. Le désir évident du gouvernement allemand est de faire parler de la paix par des gens qu'il peut désavouer et de jeter la discorde parmi les Alliés. A cet effet il emploie toutes les bonnes volontés, celles qui s'offrent et celles qu'on acquiert, en Allemagne et à l'étranger. Il convient de rattacher à ces manœuvres les manigances destinées à brouiller la France avec l'Angleterre et l'Italie avec le Vatican.

En somme il s'agit de faire croire, tout en affirmant officiellement le contraire, que l'Allemagne désire la paix. On espère ainsi que nous arriverons à la demander. On compte pour cela sur les conversations qui s'engageront à ce sujet avec les organes germaniques qui prennent pour la circonstance le ton pacifiste. En tout cas même si l'on échoue sous ce rapport, on se promet deux bons résultats de la manœuvre : l'énervement deJ'ennemi et le refroidissement de ses rapports avec la Grande-Bretagne. Ces calculs risqueraient de devenir exacts si l'on n'y prenait garde. Chez nous, par exemple, trop de personnes ont cru pendant quelque temps qu'il était inutile de commander des articles de guerre qui ne pouvaient être livrables que dans trois ou quatre mois, ou de préparer des entreprises dont l'effet ne se produirait que dans un délai d'à peu près même durée. A quoi bon? disa;t-on, la guerre sera finie dans quatre mois. Les uns s'exprimaient ainsi parce qu'ils croyaient à une victoire décisive dans l'intervalle, les autres parce qu'ils pensaient que la paix serait conclue d'ici là. Dans les deux cas, avec

des intentions différentes, le raisonnement aboutissait au même résultat : le piétinement. Le gain était appréciable pour l'Allemagne. Dans un autre ordre d'idées, il ne serait pas moindre si l'on écoutait les critiques que certaines sirènes sifflent sur l'Angleterre.

La déclaration de guerre du gouvernement britannique à l'Allemagne après la violation de la neutralité belge surprit et indigna au plus haut degré la diplomatie et le peuple germaniques. Elle bouleversa les calculs des Cabinets de Vienne et de Berlin. Suivant une méthode que nous n'avons cessé de dénoncer ici depuis la crise de 1908, le projet longuement médité des successeurs de Bismarck consistait à écraser l'un après l'autre les ennemis de la Germanie, comme l'avait fait le chancelier, de fer. Les procédés pour établir l'hégémonie universelle de la Germanie prussifiée devaient être les mêmes que ceux par quoi l'unité allemande avait été fondée. En dépit de l'alliance franco-russe et de l'Entente cordiale, les hommes de Berlin ne renoncèrent jamais à cette combinaison. Par tous les artifices, malheureusement aussi avec le concours conscient ou inconscient de quelques hommes politiques non allemands, ils s'efforcèrent de rompre le faisceau de la Triple-Entente. Tantôt ils portaient leur masse sur les liens franco-russes, tantôt sur les liens anglo-français. Plusieurs fois ils se crurent assurés du succès. Chaque fois une vigoureuse poussée de patriotes clairvoyants rejeta l'assaut de cette diplomatie tenace. Au commencement d'août 1914 les Anglais, d'abord déconcertés par les événements, trompés aussi par des déclarations mensongères de Vienne et de Berlin, se ressaisirent rapidement. Ils firent front énergiquement. Si le rendement militaire de leur effort n'a pas encore répondu aux suppositions d'une partie du

public, cela tient non à la volonté du Cabinet de Londres mais à l'essence même des institutions britanniques.

Aujourd'hui que tout espoir de leurrer l'Angleterre est à jamais perdu, l'Allemagne revient à sa vieille tactique par des chemins détournés. Afin de battre séparément ses ennemis, elle s'ingénie à détacher la France et la Russie, ou tout au moins l'opinion publique de ces deux: pays, de la « perfide Albion ». Pour le moment, elle se proclame le champion de la liberté des mers et fait insinuer par ses agents de tout acabit eue, sans l'esprit de domination de l'Angleterre, les questions européennes pourraient se régler sans grandes difficultés. Tel est le langage des porte-paroles du souverain qui a dit que l'avenir de l'Allemagne était sur la mer. Se faire aider par les victimes de l'Allemagne à enlever à l'Angleterre la maîtrise de la mer pour permettre à l'Allemagne de s'emparer de celle-ci, tel est le fin du fin de la politique de Guillaume IL Malgré certains indices troublants nous voulons espérer' qu'aucun Français n'osera s'associer, par la plume ou la parole, à cette machination.

LA COOPÉRATION MILITAIRE DE L'iTALIE AUX DARDANELLES. — L'UTILITÉ DE L'EXPÉDITION DES DARDANELLES.

29 juin 191 5.

Les journaux italiens annoncent l'imminente rupture des relations entre l'Italie et la Turquie. Naby Bey. ambassadeur ottoman à Rome, aurait reçu ses passeports, et le marquis Garroni, ambassadeur de Victor-Emmanuel III à Constantinople, aurait été rappelé. En même

temps nos confrères de l'autre côté des Alpes publient une série d'informations sur le prochain envoi de troupes et de bateaux de guerre italiens aux Dardanelles. Le Giomale d'Italia, le fidèle organe de M. Sonnino, présente cette nouvelle coopération avec les Alliés sous la forme de l'installation d'une base navale dans les ports du sud du royaume à l'usage des troupes et des marines franco- anglaises. La base actuelle d'Alexandrie, en effet, est défectueuse sous certains rapports, surtout en cette saison où le climat d'Egypte soumet à de pénibles épreuves les hommes et les chevaux. Puisque l'Italie est maintenant affiliée à la Triple-Entente, il est bien naturel que les dispositions relatives au corps expéditionnaire des Dardanelles soient améliorées en conséquence. Le port de Tarente, par exemple, offre des facilités précieuses. De même l'utilisation des voies ferrées italiennes jusqu'aux extrémités de la Calabre et des Pouilles peut procurer de sérieux avantages pour les transports qui sont effectués aujourd.'hui par Marseille. On ne doit donc pas s'étonner que le Conseil des ministres italiens tenu dans la nuit du 27 au z8 juin se soit occupé de la question et qu'il ait pris à ce sujet un certain nombre de résolutions. Il s'agit seulement de savoir quelles sont ces résolutions.

Des nouvelles officieuses de Rome parvenues ce matin démentent à la fo;s l'envoi de deux corps d'armée aux Dardanelles et le fait de la coopération militaire de l'Italie. Elles donnent à entendre qu'une coopération navale est également exclue. L'avenir nous apprendra ce qu'il faut penser de ces démentis. La coopération, militaire ou navale, de l'Italie à l'expédition des Dardanelles comporte la solution de plusieurs problèmes politiques et militaires qui ne se peuvent trancher en un jour. Ce qui

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n'est pas encore officiellement vrai aujourd'hui peut le devenir demain. Toujours est-il que l'Italie ne manque point d'excellentes raisons pour rompre avec la Turquie et que son concours aux Dardanelles serait de nature à précipiter un dénouement attendu avec une légitime impatience chez les Alliés.

Depuis le commencement de la guerre européenne, les troupes d'occupation de la Libye se heurtent continuellement à des bandes de Senoussis armés par les soins de la Turquie et de l'Allemagne. A plusieurs reprises il s'est produit des collisions sanglantes. L'œuvre de pénétration pacifique à l'intérieur a été arrêtée. L'Allemagne et la Turquie ont combiné leurs efforts pour inquiéter l'Italie, pour détourner sa pensée et ses forces de la frontière autrichienne, pour la décourager de toute nouvelle entreprise. Tant que l'Italie restait dans la Triple- Alliance, elle devait subir en silence les mauvais procédés de la Turquie en Libye. Aujourd'hui qu'elle est passée dans l'autre camp, elle a le droit de considérer ces procédés comme de véritables actes d'hostilité. Elle peut donc légitimement déclarer la guerre à la Turquie et agir contre elle de concert avec les Alliés. Evidemment cela concorde avec ses intérêts. Une de ses raisons de se joindre aux Alliés a été d'empêcher que la liquidation de l'empire ottoman s'effectue sans sa participation. Pour que la participation diplomatique soit profitable, il va de soi qu'elle soit précédée d'une participation militaire. Nul n'en sera surpris. Par la force des choses, la rupture de la Triple-Alliance et la déclaration de guerre à l 'Autriche-Hongrie entraînent l'Italie dans l'ensemble des opérations engagées par les Alliés en vue du triomphe final.

A ce propos, il convient de détruire une objection

relative à l'expédition des Dardanelles. Dans certains milieux on la juge comme une diversion, et parfois on la critique comme les diversions ordinaires qui nuiraient plutôt au succès de l'opération principale. Ce n'est point du tout le cas ici. Depuis que la guerre de tranchées a succédé sur notre front à la guerre de manœuvres et dès lors que la guerre doit fatalement durer de longs mois, il importe de s'assurer partout les éléments de succès. Or la fermeture des Détroits constitue pour la Russie un péril de première importance en la privant de ses voies de communication avec ses alliés. Avec le temps, ce péril a plutôt augmenté que diminué. On en voit les effets en Galicie. De plus la prise de possession des Détroits devait décider, bon gré mal. gré, les États balkaniques hésitants ou récalcitrants à. prendre le parti de la Triple-Entente. En outre, l'occupation de Constantinople ruinait définitivement toutes les tentatives austro-allemandes de jonction avec l'alliée turque. Elle empêchait aussi tout ravitaillement de l'Allemagne par la mer Noire, la Bulgarie et le Danube. Elle permettait de constituer à la frontière méridionale de la Hongrie un front d'attaque dont l'importance eût égalé celle des autres fronts. Enfin elle portait au prestige germanique un coup mortel et supprimait à sa source la campagne d'excitations des Jeunes Turcs dans le monde musulman contre les Alliés. Une expédition qui se propose de tels résultats n'est point une diversion. C'est une entreprise capitale. Rien ne doit être négligé pour en assurée le prompt succès.

LES NÉGOCIATIONS ORIENTALES. — L EGOÏSME DES CHAN- CELLERIES NEUTRES. — LA VANITÉ DE LA SURENCHÈRE DES CONCESSIONS. — LA CHIMÈRE DE LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE.

2 juillet 191 5.

On connaît peu de choses des négociations orientales. Les informations quotidiennes publiées à ce sujet sont sujettes à caution et, d'ailleurs, contradictoires. On sait seulement que la Quadruple-Entente et l'Austro- Allemagne, chacune de leur côté, ont fait de nouvelles démarches diplomatiques, au cours du mois de juin, dans les Balkans. La récente visite de MM. de Bethmann- Hollweg et de Jagow à Vienne se rattache évidemment à des combinaisons balkaniques. En somme, les éléments du problème restent les mêmes et la solution demeure en suspens. Les gouvernements des États neutres qui comptent sur cette guerre pour réaliser la totalité de leurs ambitions nationales ne sont ni moins ambitieux, ni moins prudents qu'auparavant. Ils prétendent toujours obtenir le maximum de bénéfices avec un minimum d'efforts et de risques. Comme la situation militaire ne s'est pas sensiblement éclaircie depuis l'hiver, ils continuent d'être en proie aux mêmes perplexités. Seulement plus le temps s'écoule, mieux on reconnaît les véritables mobiles de leur politique. Il n'est plus question, du triomphe de la civilisation, ni des grands intérêts de l'humanité, ni de la justice internationale : tout est rigoureusement subordonné à des intérêts égoïstes et

concrets. On laisse froidement piétiner et martyriser les k frères » qu'on déclarait vouloir délivrer à tout prix. Sans regarder les bras qui se tendent, sans entendre les voix amies qui appellent, on mesure au centimètre les territoires offerts ou réclamés, on recense le nombre des habitants qui les peuplent, on pèse les garanties. L'affranchissement des opprimés n'est plus qu'un prétexte. On ne se fait aucun scrupule d'englober dans les provinces convoitées des districts où les « frères » se trouvent en nombre infime. Au principe des nationalités les neutres ont substitué les nécessités stratégiques et les convenances géographiques.

Dans ces conditions, on ne peut pas attendre grand'chos3 des négociations, ni dans un sens ni dans un autre. Le sent'ment qui empêche de conclure avec les uns empêche aussi de conclure avec les autres. On ne voit plus de ra'son pour que les hommes dirigeants qui ont hésité jusqu'ici cessent d'hésiter. Comme ils ont laissé passer les occasions où la situation militaire leur permettait d'intervenir avec les plus grandes chances de succès, on en est réduit" à conclure qu'ils ne se prononceront qu'au moment de partager les dépouilles des vaincus avec les vainqueurs. Peut-être alors éprouveront-ils des surprises. Mais c'est surtout affaire à eux. Quant à nous, la morale de toutes ces négociations doit être qu'il convient de renoncer à une surenchère inutile et dangereuse pour consacrer tous nos efforts à la préparation du triomphe militaire ; après celui-ci les succès diplomatiques viendront tout seuls.

Que les Austro-Allemands proposent ceci ou cela à la Roumanie et à la Bulgarie, peu importe. On sait très bien dans ces deux jeunes royaumes que les engagements des deux empires du centre n'auront aucune valeur s'ils sont

vaincus et que, s'ils sont vainqueurs, on sera à leur discrétion. Ne ressentons donc aucune appréhension en lisant que l'Austro-Allemagne offre à Bucarest la Bukovine, le comitat de Kronstadt — district essentiellement allemand du sud de la Hongrie — ,une partie du Banat de Témèsvar et l'autonomie de la Transylvanie. En premier lieu, cela est faux. Ensuite, ce serait vrai que l'offre ne pourrait être acceptée à Bucarest que dans la conviction absolue que les Alliés seraient écrasés. Réfléchissons seulement que ces prétendues propositions ne représentent pas le quart de ce que les Alliés sont disposés à reconnaître sans hésitation à la Roumanie. A Sofia les dispositions ne se sont pas modifiées. Elles ne se modifieront pas sensiblement tant que les Alliés ne seront pas maîtres des Détroits. Plus on sollicitera le concours bulgare contre la Turquie, plus nous nois éloignerons du but. La perspective de la prochaine possession des Détroits entre les mains des Alliés pourra seule décider le tsar Ferdinand et ses ministres. Si nous donnions aux Bulgares l'idée que nous ne pouvons aboutir sans eux, nous renforcerions seulement chez eux les tendances à se tourner de l'autre côté.

Ne donnons pas non plus dans le piège du rétablissement de la Confédération ou de l'Union balkanique. On ne peut rétablir ce qui n'a pas existé. En 191 2, il n'y a eu ni Confédération, ni Union balkanique ; il s'est constitué seulement une Ligue, toute provisoire, contre le Turc, et encore n'existait-il de pacte écrit qu'entre la Serbie et la Bulgarie. Les événements prévus par le pacte étaient à peine engagés que ses clauses essentielles étaient déjà déchirées. On sait ce qui a suivi. C'est une aberration inconcevable de rechercher dans une union dont ne veut aucune des parties la solution des différends qui

divisent celles-ci. C'est une folie analogue à celle des gens qui, avant la guerre, préconisaient la Fédération des États-Unis d'Europe au lieu de se préparer à défendre leur pays contre l'invasion des nouveaux barbares.

OCCUPATION DE L ALBANIE DU NORD PAR LES MONTENEGRINS. — LA QUESTION DE SCUTARI.

3 juillet 1915.

Suivant l'exemple des Serbes, les Monténégrins ont occupé les parties de l'Albanie voisines de leurs frontières dont la possession présentait pour eux une importance spéciale au point de vue de la défense nationale et de la conduite des opérations militaires. Après avoir pris Saint- Jean de Médua» Alessio et plusieurs villages malissores, ils sont entrés à Scutari le 27 juin. Ils n'ont rencontré aucune résistance. Le prince mirdite Bib Doda était d'accord avec eux. A la nouvelle de l'arrivée des troupes du roi Nicolas, toutes les notabilités de la ville, sauf le consul d'Autriche-Hongrie qui avait amené son pavillon, se portèrent au-devant d'elles sur la route. La journée était radieuse. L'entrée eut un caractère vraiment triomphal. L'état-major monténégrin prit aussitôt possession du konak et proclama que la ville se trouvait désormais sous l'autorité du roi Nicolas. La forteresse fut occupée par un détachement de troupes et des salves de coups de canon annoncèrent au loin l'événement. Quelle différence avec cette tragique journée du 23 avril 191 3 où les Monténégrins, après un long siège et de cruelles pertes, entraient à Scutari grâce à la défection Gauvain. — T. VIII. 20

d'Essad Pacha et se trouvaient tout de suite sommés par les grandes puissances d'évacuer leur conquête!

A cette époque critique l'Austro- Allemagne, déjà décidée aux solutions belliqueuses des grandes questions ensuspens, exigea le départ des Monténégrins. La conférence de Londres s'inclina devant ce désir impérieux parce qu'un refus de sa part eût provoqué un conflit où ' les puissances germaniques auraient eu les meilleurs atouts dans leur jeu. En effet l'Angleterre ne voulait pas entendre parler de guerre au sujet de Scutari et n'aurait certainement pas soutenu la Double- Alliance. D'autre part, l'Italie appuyait toutes les démarches des Cabinets de Vienne et de Berlin relatives à l'évacuation. En même temps, il est vrai, elle envisageait l'occupation de Vallona et la rupture avec l'Autriche-Hongrie pour le cas où celle-ci marcherait sur Scutari. Mais, pour être irréductiblement hostile à l'intervention militaire de son alliée de Vienne dans le pays des Skipétars, elle n'en était pas moins opposée à l'installation des Monténégrins à Scutari. La mort dans l'âme, sur l'invitation pressante du tsar, le roi Nicolas abandonna donc sa conquête. Il la ressaisit aujourd'hui dans des circonstances où il peut espérer la conserver.

Dès lors que la guerre européenne sévit dans toute sa fureur et que le Monténégro est officiellement en guerre avec l'Autriche-Hongrie, il n'a plus à tenir compte du veto germanique. Il a pu croire qu'il en était de même, pour des raisons contraires, du veto italien. Maintenant l'Italie fait partie de la Quadruple-Entente. Quoique les conditions de son adhésion n'aient pas été publiées, il y a tout lieu de* penser que l'Albanie, celle du nord comme celle du sud, à l'exception de la région de Vallona, ne rentre point parmi les territoires dont Victor-Emma—

nuel III s'est assuré l'annexion en cas de victoire. Néanmoins la presse italienne accueille avec une certaine acrimonie l'initiative du père de la reine Hélène. Elle observe que l'occupation de Scutari par le Monténégro, comme celle d'Elbassan et de Tirana par la Serbie, ne peut pas préjuger le sort définitif de ce pays, qui dépend des résultats généraux de la guerre européenne et du règlement de l'ensemble des questions balkaniques. Le Giornale d'Italia relève en outre que l'action du roi Nicolas est en contradiction avec les assurances données à plusieurs reprises à la Consulta par le Cabinet de Cettigné. La première observation semble exacte. Nous ne sommes pas à même d'apprécier le bien- fondé de la seconde. Mais il en est une troisième qui nous paraît injustifiée : c'est celle qui invoque le protocole de Londres du printemps de 191 2. Ce protocole, signé avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, est aujourd'hui lettre morte par le fait même de la guerre. Ce n'est plus lui qui régit, en ce qui touche l'Albanie, les rapports entre la Triple-Entente et l'Italie sortie de la Triple-Alliance : c'est le nouveau pacte [signé à la fin d'avril dernier].

En fait l'occupation de Scutari ne semble devoir soulever aucune difficulté sérieuse. Elle ne constitue nullement une annexion. C'est une précaution milita:re et politique rendue nécessaire par les circonstances exceptionnelles où se trouve l'Europe, notamment par les intrigues de l'Autriche-Hongrie. Le roi Nicolas ne pouvait plus permettre que la région de Scutari restât infectée d'agents austro-hongrois acharnés à soulever la population contre les Monténégrins et les Serbes. Il a fait une opération de police indispensable dont l'heureux résultat doit concourir au succès des opérations générales des Alliés. Il est entendu que la question d'annexion de-

meure réservée. D'accord sur ce point essentiel, les gouvernements alliés ne perdront point un temps précieux à discuter sur les détails de l'occupation. Ils ne doivent songer qu'à rapprocher, par l'intensité de leurs efforts combinés, le moment où ils pourront procéder librement à la grande liquidation balkanique.

LES NEGOCIATIONS DE L ENTENTE AVEC LA BULGARIE.. — M. GHÉNADIEF ET LES QUATRE ASLACES BULGARES (1).

4 juillet 1915.

[Voilà près d'un mois que la Triple- Ente rite, à laquelle V Italie s'est jointe cette fois, a présenté au Cabinet de Sofia de nouvelles propositions dans V espoir d'obtenir son intervention. Nos lecteurs ne seront point surpris en apprenant que ces propositions étaient extraordinair entent favorables à la: Bulgarie, et que celle-ci ne les a pas acceptées. Depuis le commencement de la guerre, il est dans la tradition de la Triple- Entente de solliciter le secours bulgare et d'être régulièrement accueilli par des fins de non-recevoir. Le gouvernement bulgare ne veut ni marcher avec nous, ni avoir Vair d'être contre nous. Il y a tout lieu de croire qu'il était engagé ailleurs. Mais cette considération ne suffirait peutêtre pas à le retenir dans ses liens anciens. Il laisse venir les événements avec la résolution de saisir une occasio?i favorable de prendre une revanche éclatante de la catastrophe de 191 3. Le peuple ?ï 'éprouve pas tout à fait les mêmes sentiments. Il est fatigué par les deux guerres de 1912-1913,

(*) Article entièrement^supprimé par la censure.

méfiant envers ses ministres, et décidé à ne se remettre en branle qu'à bon escie?it. Toutefois il préférerait de beaucoup marcher avec la Russie et ne pas séparer sa cause de celle des Slaves. Ce sont ces sentiments qui ont empêché le Cabinet de Sofia, les premiers jours d'août 1914, de mobiliser en vue d'une coopération prévue avec l'Autriche. La Triple-Entente, malheureusement, n'en a pas assez connu la force. Elle s'est épuisée en négociations avec un gouvernement stambouloviste dominé par les Macédoniens, et chacun sait que les Macédoniens sont entièrement acqws à la Germanie.

M. Ghénadief, dont on a récemment annoncé la conversion vers la Quadruple-Entente, nous donne un exemple caractéristique de l'état d'esprit stambouloviste. Par l'intermédiaire du Mattino de Naples il fait connaître les conditions bulgares. Voyons ce que pense ce converti qui déclare brûler du désir de tomber dans le giron des Alliés. En bon marchand, il commence par vanter la qualité de sa marchandise : « Les Alliés, dit-il, ont finalement compris la situation ; ils s'adressent maintenant à nous. Les Bulgares peuvent leur apporter une aide efficace pour la prise de Constantinople, parce que, stratégiquement et gèographiquement, ils se trouvent dans une position privilégiée. La prise de Constantinople serait un grand coup moral qui déplacerait la puissance de l'Allemagne. La prise de la capitale turque abrégerait la guerre de plusieurs mois, épargnerait aux Alliés cent mille soldats et quarante milliards. La chute de Constantinople ne constituerait pas la fin de l'Allemagne, mais donnerait le moyen d'organiser rapidement la victoire finale. » M. Ghénadief raisonne ensuite comme si la Bulgarie seule pouvait triompher de la résistance turque et il fixe le prix du service à rendre :

Nous voulons être payés. Nous voulons que la Macédoine redevienne bulgare, car elle est habitée par nos fils. La France avait à reprendre l'Alsace-Lorraine, l'Italie Trieste. Nous avons, nous, quatre Alsaces à reprendre : la Thrace turque, la Macédoine serbe, la Macédoine grecque et la Dobroudja. La Grèce s'agrandira en Asie-Mineure et dans l'Albanie du sud, la Roumanie en Bukovine et au Banat ; la Serbe va doubler et peut-être tripler son territoire par l'annexion de l'Albanie centrale et de la Bosnie-Herzégovine.

Et alors nous devrions, nous Bulgares, qui ne pouvons pas reprendre Andrinople, nous laisser étrangler! Nous voulons occuper immédiatenunt la partie de la Macédoine occupée par la Grèce et par la Serbie. La Serbie, destinée à devenir souveraine de la Bosnie-Herzégovine, de la Croatie, d'une partie de la Dalmatie et de l'Albanie, refuserait de nous rendre la Macédoine bulgare ? Les Alliés ont enfin compris que nous mobiliserons dès que sera résolue la question macédonienne. La Quadruple-Entente nous a fait des propositions inacceptables, qui ne peuvent être que les bases sur" quoi on peut espérer l'accord. J'estime que j'ai raison de croire au succès final de la Quadruple-Entente. L'Allemagne aura encore ici et là des succès. Mais la chute de Constantinople serait pour les Austro-Allemands le commencement de la fin.

Si M. Ghénadief ne s'était pas converti, que ponrr ait-il dire de plus désobligeant pour les Alliés et leurs a?nis ? 77 ne tient pas un autre langage que les stamboulovistes et les Macédoniens les plus enragés. Il découvre quatre Alsaces à la Bulgarie dont V indèpendçjice officielle remonte à 1908 et celle de fait à 1878. Espère- t-il nous émouvoir avec une comparaison qui nest exacte., et en partie seulement, que pour la Dobroudja ? Quels traits communs ont avec V Alsace la Macédoine serbe, la Macédoine grecque et la Thrace turque ? Les deux premières n'ont jamais appartenu à l'État bulgare. Elles ne faisaient point partie des provinces dites bulgares sous la domination ottomane. Leurs populations ne manifestent nullement le désir de devenir sujettes de la Bulgarie. Malgré une agitation permanente de comitadjis soudoyés par les Macédoniens de Sofia, elles acceptent de très bonne grâce V administration serbe et grecque. Depuis dix mois les recrues de la Macédoine serbe se battent avec une absolue loyauté dam V armée du roi Pierre. Les journaux de

Sofia fabriqués pour la propagande sont seuls à nier ces faits, pourtant faciles à contrôler. Quant à la Thrace turque, où les flots de sang répandus en 1912 et 1913 n'ont pas encore séché, la comparer à V Alsace est une de ces aberrations qui dépassent tout ce qu'on connaissait en ce genre. Elle a bien appartenu quelques mois par droit de conquête à la Bulgarie, mais celle-ci Va abandonnée pour se jeter à l'improviste avec toutes ses forces contre ses alliés serbes.

Laissons donc V Alsace introduite maladroitement dans le plaidoyer pour jeter de la poudre aux yeux français. La Quadruple- Entente est disposée à payer à la Bulgarie un gros, un très gros prix pour un concours dont V étendue est encore obscure. Elle est allée en ce sens plutôt au delà de ce qu'elle pouvait se permettre. Si le gouvernement bulgare était animé des sentiments que M. Ghénadief lui prête, il accepterait sans hésiter, car les acquisitions seraient immenses. Mais M. Ghénadief nous montre lui-même la pierre d'achoppement de toute négociation avec Sofia. « Nous voulons, déclare- t-il, occuper immédiatement la partie de la Macédoine occupée par la Grèce et la Serbie. » C'est-àdire qu'il veut être payé d'avance et employer à l'occupation de territoires appartenant à des alliés ou amis de la France des troupes qui, dans l'esprit de l'accord projeté, devraient être exclusivement utilisées contre les Turcs. Nous ne savons si M. Ghénadief, converti à la politiqu£ de la Quadruple- Entente, est sincère dans ses protestations d'amitié. Mais il y a tout lieu de croire que ses opinions sur les conditions de l'intervention concordent avec celles de la diplomatie officielle bulgare. Nous avons aussi la certitude que Ici prise en considération de ces conditions par la Quadruple-Entente conduirait non pas à un accord avec la Bulgarie, mais à une nouvelle guerre serbo-bidgare. Comme Guillaume II et

François-Joseph se frotteraient les mains ! La France a besoin d'être prévenue]

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