LE <( JOURNAL DES DÉBATS », LA CENSURE ET LA BULGARIE
5 juillet 1915.
[Tous les journaux de Paris ont pu reproduire hier les déclarations faites par M. Ghénadief au Mattino de Naples. Seul le Journal des Débats en a été empêché par la censure y qui a supprimé à la fois le texte des déclarations et les appréciations qu'elles nous avaient inspirées. Cette faveur à rebours a de quoi surprendre. Nos confrères s'étaient, il est vrai, abstenus de critiques. Mais les nôtres étaient de celles que tout homme de bon sens pourrait s'approprier. M. Ghénadief avait affirmé que la Bulgarie avait « quatre Alsaces » à reprendre : la Thrace turque, la Macédoine grecque, la Macédoine serbe et la Dobroudja. Il avait ajouté : « N'ous voulons occuper immédiatement la partie de la Macédoine occupée par la Grèce et la Serbie .» Il nous avait paru convenable de relever ces affirmations qui sonnaient comme une déclaration de guerre à deux États balkaniques, dont Vun est notre allié. Nous ne pouvons pas supposer que la suppression de nos observations signifie que le gouvernement approuve la thèse de M. Ghénadief. Alors on se demande pourquoi la censure a laissé passer les singuliers propos de l'ancien ministre bulgare tout en interdisant de les critiquer. On ne parvient pas à comprendre en quoi cette méthode sert les intérêts de notre diplomatie]
(!) Article entièrement supprimé par la censure.
L APPLICATION DES REFORMES EN POLOGNE. — LA PARTICIPATION DES POLONAIS DE RUSSIE A LA GUERRE.
7 juillet 1915.
Le tsar Nicolas vient de prendre une décision très opportune. Sur son ordre, des conférences se tiennent régulièrement, sous la présidence de M. Goremykine, président du Conseil, entre de hauts fonctionnaires russes et d'influentes personnalités polonaises. Elles ont pour objet l'application des déclarations contenues dans la fameuse proclamation lancée le 14 août 1914 par le généralissime grand-duc Nicolas au nom de l'empereur. Ce manifeste avait été accueilli avec enthousiasme en Pologne et avec une sympathie marquée en France et en Angleterre. Au moment où commençait une guerre qui devait aboutir à l'affranchissement de l'Europe du joug germanique et à la consécration de l'indépendance des petits Etats, on se réjouit chez les Alliés et leurs amis d'entendre le grand-duc Nicolas annoncer la reconstitution d'une Pologne une, appelée à jouir d'une large autonomie. Ce fut une raison de plus pour tous les amis des libertés des peuples de souhaiter le triomphe des Alliés. Mais, depuis le mois d'août dernier, on n'avait plus entendu parler du manifeste. Les Polonais s'inquiétaient. Surtout après l'occupation de toute la Galicie par les armées russes, ils auraient désiré qu'on passât à l'exécution d'une partie au moins des promesses impériales. Ne voyant rien venir, ils se posaient des questions troublantes.
L'histoire du projet de réformes polonaises élaboré en 1910 par Stolypine n'était pas de nature à les rassurer. Malgré l'appui du gouvernement, après de longues discussions et des renvois successifs d'une Chambre à l'autre et des Chambres au gouvernement, ce projet avait été rejeté le 25 mai 1914 par le Conseil de l'empire. Les bonnes intentions du tsar s'étaient heurtées ■ aux préjugés et à l'intransigeance des nationalistes incorrigibles, pour qui la question polonaise n'existe pas. Les Polonais se demandaient si, après la guerre, les nationalistes exaltés par la victoire n'empêcheraient pas encore une fois le tsar de donner suite à ses projets de libération et ne voudraient pas saisir l'occasion de russifier une bonne fois tout l'empire. Les Polonais de Russie pourtant méritaient mieux que l'oubli. Dès les premiers jours de la guerre, malgré les appels perfides des agents autrichiens, leurs représentants qualifiés s'étaient franchement solidarisés avec le gouvernement du tsar. M. Jaronski dit à la Douma : « Quoique divisés territorialem^nt, les Polonais ne doivent faire qu'un avec les autres nations slaves... Que le sang versé et les horreurs de cette guerre entre les frères de la même nat'o;; aboutissent à la réunion des trois tronçons de la Po:o^ne. » Au Conseil de l'empire, M. Meyscrrtowicz exprima très haut « l'espoir que le sang polonais coulera pour une cause juste et pour apaiser définitivement la haine séculaire entre la Russie et la Pologne ». Le 12 août tous les journaux polonais de Varsovie publièrent une déclaration invitant tous les Polonais à remplir loyalement leurs devoirs de sujets russes. Le 16 août les représentants des quatre principaux partis politiques polonais — conservateur, national, démocrate, progressiste et celui de l'Union et Progrès — se réunirent pour délibérer sur la situation.
Le 18 ils lancèrent la déclaration suivante : « Les représentants des partis politiques soussignés accueillent la proclamation de S. A. I. le commandant en chef des armées russes adressée aux; Polonais comme un acte d'une importance historique de premier ordre et croient inébranlablement que, une fois la guerre finie, les promesses contenues dans la proclamation se réaliseront effectivement, et que le rêve de nos pères et de nos aïeux prendra corps ; que la Pologne, démembrée pendant un siècle et demi, se reconstituera et que disparaîtront les frontières qui divisent la nation polonaise. Le sang de ses fils, répandu dans la lutte commune contre l'Allemagne, sera en même temps une offrande sur l'autel de la résurrection de la patrie. »
Ces événements des premiers jours de la guerre sont très clairement exposés dans un article de M. Th. Grostern-Gviazdowski paru dans le dernier numéro des Annales des Sciences politiques.
M. Grostern-Gviazdowski énumère de la façon suivante les motifs politiques qui décidèrent les milieux dirigeants de ce que les Polonais appellent le Royaume à prendre parti pour la Russie.
i° L'heure a sonné pour nous, ont-ils dit; de rapprocher les membres épars de notre patrie afin de reconstituer l'ancienne unité morale et politique de la. Pologne ; 2° la faiblesse de l'Autriche, puissance hétérogène, fondée sur des bases contraires aux principes des nationalités, ainsi que sa vassalité de plus en plus complète vis-à-vis de la Prusse, ne nous permettent pas de considérer la monarchie des Habsbourg comme protectrice de nos intérêts, quoique seule parmi les trois dominateurs elle ait reconnu nos droits nationaux légitimes ; 3°- dans cette guerre, qui donnera naissance à une nouvelle Europe, il n'est pas permis d'envisager uniquement le bien-être d'une seule partie de la Pologne ; il faut prendre en considération le bonheur de la nation polonaise entière ; or notre premier intérêt immédiat, c'est l'unification du domaine polonais, partagé actuellement entre trois puissances ; 40 personne ne doute qu'au cas du triomphe de la double alliance germa-
nique la rive gauche de la Yistule ne soit incorporée à la Prusse et qu'on n'assiste à un nouveau partage de la Pologne. Le seul gouvernement qui, dans son propre intérêt, peut et doit rassembler les terres polonaises, c'est le gouvernement russe qui aura toujours besoin d'un fort rempart slave contre le germanisme ; 50 vingt millions de Polonais réunis, peut-être même plus encore, avec la Silésie et les deux Prusses, constitueraient un corps politique qui s'opposerait facilement à un système de dénationalisation, si fort qu'il puisse être. Si trois régimes différents n'ont pas réussi à affaiblir la conscience nationale de la Pologne écartelée, il est impossible que, formant un seul bloc, l'âme polonaise puisse se briser ; 6° malgré le dissentiment qui existe depuis des siècles entre la Russie et la Pologne, l'avenir de cette dernière est lié à la race slave et elle doit contribuer à la destruction du germanisme, au triomphe de la civilisation occidentale, représentée par la France, l'Angleterre et la Belgique.
Les conférences qui viennent de s'ouvrir parviendront sans doute à trouver des solutions qui satisfassent à la fois les aspirations légitimes des Polonais et le désir naturel des hommes d'État russes de ne laisser porter aucune atteinte à l'intégrité et à la sécurité de l'empire. Seulement, pour cela, il importe que les membres de ces réunions soient des hommes à l'esprit bien équilibré et qu'on ait, dans les conférences mêmes et dans le pays, la conviction bien établie que les résolutions adoptées ne risquent pas de se briser devant l'opposition de nationalistes passionnés qui ont plus d'entêtement que de clairvoyance.
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