LANNIVERSAIRE DE LA GUERRE
attacher une importance secondaire à l'opinion publique de l'Europe. Depuis l'assassinat de l'archiduc François- Ferdinand et de sa femme, il avait surtout travaillé l'opinion publique en Allemagne. Un mot d'ordre, fidèlement suivi, avait été donné à tous les journaux de l'empire et de la monarchie dualiste, en vue d'accréditer comme un dogme que l'Autriche avait le droit de punir la Serbie et que personne ne serait autorisé à intervenir. Chose curieuse, les plus violents de ces articles, les plus caractéristiques, ne furent pas signalés à l'étranger par l'agence Wolff. Ils étaient destinés seulement à galvaniser l'opinion publique austro-allemande de telle sorte que, le jour du conflit inévitable une fois venu, toute la Germanie eût la conviction qu'elle était appelée à une guerre juste. Le plan de campagne élaboré à Berlin, d'accord avec Vienne, comportait des opérations tellement rapides et décisives qu'il importait plus à ces deux gouvernement d'endormir l'opinion étrangère que de la gagner.
C'est par des victoires éclatantes qu'ils comptaient rallier ou terroriser les neutres. Ils ne prirent même pas la peine de prévenir leur alliée l'Italie. Attribuant une faible valeur à son concours militaire et sachant par expérience qu'elle désapprouverait toute entreprise dans les Balkans, ils préférèrent la laisser dans l'ignorance de combinaisons propres à éveiller chez ses hommes d'Ëtat les plus vives inquiétudes. Dans les premiers jours des hostilités presque tout le monde se demanda par quelle folle aberration l'Austro- Allemagne s'était lancée dans une entreprise où elle risquait d'avoir presque tout le reste de l'Europe contre elle. L'explication est simple. L'Allemagne préparait la guerre avec un redoublement d'acharnement depuis plusieurs années, en subordon-
nant tout à cette œuvre. Au mois de juillet 1914, elle se croyait assurée d'une écrasante supériorité. Militairement le temps aurait travaillé contre elle. Elle saisit donc l'occasion.
On a parlé aussi de l'isolement diplomatique de l'Austro- Allemagne : c'est une légende. Si l'Italie proclama tout de suite sa neutralité en déclarant que le casus fœderts prévu par le pacte triplicien ne jouait pas dans l'espèce, les Cabinets de Vienne et de Berlin se croyaient certains qu'elle ne passerait pas de la neutralité à l'hostilité. De fait, c'est seulement au mois de mai de l'année suivante, date à laquelle les deux Etats agresseurs étaient persuadés que la guerre serait finie depuis longtemps, que l'Italie déclara la guerre à l' Autriche-Hongrie. La seule véritable déception que les nations de proie éprouvèrent de ce côté au commencement de la guerre fut que la France, garantie par des assurances du Cabinet de Rome, dégarnit sa frontière des Alpes et transporta vers le Nord-Est ses troupes du Sud-Est.
Par contre, l'Allemagne tenait la Turquie d'une étreinte solide. Des mesures avaient été concertées entre elles contre la Russie et contre l'Egypte en vue d'une guerre à venir bien avant le drame de Serajévo. Contre toute évidence, la diplomatie de la Triple-Entente s'obstina à le nier. Elle se berça jusqu'au bout de l'espoir de ramener à elle le gouvernement jeune-turc. Les Alliés ne prirent point dans les Détroits les précautions indispensables avant que ceux-ci fussent mis sérieusement en état de défense par les officiers et les ingénieurs allemands. Pourtant, dès lés premiers jours d'août, lé gouvernement ottoman avait prescrit la mobilisation générale, aboli les Capitulations, supprimé les postes étrangères. Il donnait asile aux bateaux de guerre allemands.
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Il se moquait ouvertement de la Triple-Entente qui acceptait toutes les humiliations. Du côté de la Turquie l'Allemagne n'éprouva, elle n'éprouve encore aucune déception. Elle trouva près des ministres turcs un concours illimité, dont l'importance fut immense. Si la flotte de la Triple-Entente s'était saisie des Détroits alors que la mission militaire allemande mettait la main sur toute l'organisation militaire ottomane, et avant que la mission maritime britannique se fût laissé renvoyer, toute la face de la guerre eût probablement changé. Il y a beau temps que tous les Balkaniques hésitants et ambitieux seraient entrés en ligne à nos côtés ; sans compter que les Ottomans eussent chassé avec joie la clique qui les gouvernait depuis l'assassinat de Nazim Pacha.
Avec la Roumanie l'Austro-Allemagne avait un traité d'alliance en bonne et due forme. Le roi Charles en demanda aussitôt l'exécution à ses ministres. Mais à l'exception d'un seul, M. Pierre Carp, ceux-ci refusèrent. Bien plus, la majorité d'entre eux proposèrent de marcher avec la Triple-Entente ; en effet ils voyaient dans la guerre européenne, telle qu'elle s'engageait, une occasion inespérée de réaliser les ambitions nationales sur la Transylvanie. Charles I^r s'y opposa catégoriquement. Il menaça d'abdiquer et de quitter le pays avec toute sa famille. C'était la question dynastique posée. Le Conseil de la Couronne s'inclina. Le traité d'alliance ne fut donc ni appliqué, ni déchiré. Mais, en fait, au moins du vivant de Charles Ier, l'Autriche-Hongrie fut garantie contre toute agression à sa frontière du Sud-Est. Ce n'était pas un petit résultat si l'on réfléchit que l'immense majorité du peuple roumain, brûlant du désir de délivrer les frères de l'Ardèal, était persuadé qu'il allait être appelé d'un instant à l'autre à passer les Carpathes. Gauvain. — T VIII. 21
Le service rendu par Charles Ier à l'Austro-Allemagne est d'un prix inestimable.
Entre la Bulgarie et les Cabinets de Vienne et de Berlin, on ne peut pas affirmer qu'il existât au mois d'août des engagements formels. Toutefois il y a lieu de le supposer, au moins en ce qui regarde Vienne. D'après les témoignages les plus dignes de foi, le tsar Ferdinand proposa à son Cabinet de mobiliser en vue d'opérations combinées contre la Serbie, soit avec les Austro-Hongrois, soit avec les comitadjis ottomans. Mais les ministres, sans être en désaccord avec le souverain, dont ils partageaient les sympathies et les ambitions, doutaient que le peuple bulgare acceptât de partir en guerre, après les tristes expériences des deux années précédentes, sans savoir ce que ça lui rapporterait sûrement. Ils sondèrent le terrain au moyen d'ordres de mobilisation partielle. Les résultats furent si peu encourageants qu'on renonça à toute mobilisation. Mais les dispositions du gouvernement bulgare restèrent telles qu'elles empêchèrent toute union balkanique. [Quoi qu'il en soit de V existence d'arrangements entre Vienne et Sofia, V attitude de la Bulgarie, • neutre officiellement, a été nettement favorable à V Austro- Allemagne. J
Qu'on ajoute à cela le réseau d'influences tendu depuis des années par les agents de Berlin en Grèce, en Suède, en Hollande, en Espagne, en Amérique, et l'on devra reconnaître que, même après la violation de la neutralité du Luxembourg et de la Belgique, la situation diplomatique de l'Allemagne était encore très forte. Rappelonsnous enfin que, dans un grand nombre de pays neutres, secrètement ou avec certaines complicités, les agents allemands dûment stylés en temps opportun avaient installé une série de points d'appui pour leurs bateaux de
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guerre, leurs croiseurs auxiliaires, leurs navires charbonniers, et qu'ils possédaient la plus vaste organisation d'informations de toute sorte qui ait jamais existé. En prononçant son offensive foudroyante, l'Austro-Allemagne n'était isolée ni diplomatiquement, ni en mauvaise posture matérielle chez la plupart des neutres. Elle disposait chez elle et au dehors d'un ensemble de forces de toute nature comme il ne s'en est jamais trouvé réuni dans le monde. L' « aberration » germanique était raisonnée. Ce fut non le résultat d'un coup de tête ou d'un subit revirement, mais celui d'un calcul des forces établi d'après toutes les règles de l'art. Sans doute les erreurs de psychologie politique des hommes d'État germaniques furent nombreuses et lourdes. Néanmoins elles n'affectèrent pas autant qu'on l'a cru le dénouement de la première partie de la campagne.
La violation de la neutralité du Luxembourg ne produisit aucun effet. Celle de la neutralité de la Belgique en produisit un double : elle provoqua la résistance armée de la Belgique et la déclaration de guerre de l'Allemagne. Mais est-il tout à fait certain que le grand état-major de Berlin n'avait pas prévu ces deux événements ? Sans doute le gouvernement allemand croyait fermement, dans le courant de juillet, à la neutralité de l'i\.ngleterre. Toutefois cette confiance n'avait pas pu ne pas être ébranlée les derniers jours de ce mois. En effet Sir Edward Grey avait déclaré au prince Lichnowsky et fait déclarer à M. de Bethmann-Hollweg par Sir E. Goschen que, si la France se trouvait impliquée dans la guerre, l'Angleterre serait entraînée. Sir E. Grey ne tenait pas tout à fait le même langage à M. Paul Cambon parce qu'il tenait beaucoup à ne pas encourager en France les courants prétendus belliqueux. On n'a guère vu en
France que ce second aspect de la question. Il n'en est pas moins vrai que le gouvernement allemand a été officiellement prévenu, en temps utile, par le Cabinet britannique. En outre la suspension de la démobilisation de la flotte britannique, que le roi George avait passée en revue le 19 juillet à Spithead, constituai un avertissement matériel de la plus haute signification. Remarquons à ce propos que la menace d'intervention de l'Angleterre n'était nullement liée à la violation de la neutralité de la Belgique. Elle était motivée par la seule éventualité que la France serait impliquée dans le conflit. Rien non plus ne permettait au grand état-major de Berlin d'affirmer que le gouvernement et la nation belges laisseraient envahir le territoire national sans le défendre. Au contraire, la réforme militaire récemment introduite en Belgique et la réponse d'Albert Ier à Guillaume II, au mois de novembre 191 3, que, dans le cas où l'armée allemande voudrait passer par la Belgique pour tomber plus tôt sur la France, le roi des Belges se conduirait en Belge et non en Cobourg, indiquaient assez clairement que la Belgique ferait son devoir.
En somme le plus vraisemblable est que le gouvernement allemand escomptait malgré tout la neutralité de l'Angleterre sur terre et le libre passage des troupes impériales à travers la Belgique, mais que le grand étatmajor, après avoir envisagé les deux éventualités contraires, a cru pouvoir passer outre sans danger sérieux. Dans l'idée de l'état-major une intervention militaire britannique sur le continent ne pouvait devenir efficace qu'à une époque où les forces françaises auraient déjà été écrasées. Pour l'armée belge, on la bousculerait et, malgré les forts de Liège et de Namur, le flot toujours grossissant des troupes allemandes s'écoulerait vers la
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frontière française suivant les itinéraires prévus. Les historiens militaires apprécieront plus tard dans quelle mesure ces calculs ont été déjoués. Mais il ne semble pas douteux qu'ils aient été faits. Quant à la neutralité britannique sur mer, le gouvernement allemand dans ses combinaisons les plus optimistes n'y a pu croire un seul instant. Il savait de la façon la plus certaine que la Grande- Bretagne ne laisserait jamais la flotte allemande détruire la flotte française ni occuper les ports français. Remarquons enfin que la violation de la neutralité belge et luxembourgeoise ne provoqua, sauf de la part de l'Angleterre, aucune protestation officielle des autres puissances signataires des traités de 1839 et de ^67, n' des petits États, neutralisés ou non, pour qui le sort de la Belgique sonnait comme un avertissement, ni des grands Etats qui s'étaient le plus vantés de fonder la paix du monde sur le respect des traités et l'arbitrage international. [Sous ce rapport, la chancellerie germanique avait exactement évalué le courage et la sincérité des Cabinets] .
Entre la bataille de Charleroi et celle de la Marne, à un moment où le grand état-major de Berlin avait les plus fortes ra:sons de se croire assuré du succès de son offensive foudroyante, les gouvernements français, russe et anglais ne se laissèrent ni diviser, ni abattre. Leurs représentants signèrent à Londres, le 5 septembre, une déclaration par laquelle ces trois gouvernements « convenaient que, lorsqu'il y aura lieu de discuter les termes de la paix, aucune des puissances alliées ne pourra poser de conditions de paix sans accord préalable avec chacun des autres alliés «.Officiellement la situation diplomatique n'a pas changé depuis. L'alliance de l'Angleterre avec le Japon engage seulement ces deux puissances. La Serbie, qui lutte avec une magnifique intrépidité au milieu des
épreuves les plus terribles, est unie à la Triple-Entente devenue Triple-Alliance par des liens aussi forts et aussi sacrés que les engagemenlts écrits les plus solennels. Maison n'a jamais dit qu'elle ait adhéré à la déclaration du 5 septembre. Il en est de même de l'Italie. Elle a dénoncé son traité d'alliance avec l'Autriché-Hongrie le 4 mai. Le 23 mai elle a notifié à l' Autriche-Hongrie qu'elle se considérerait en état de guerre avec elle à partir du 24 mai. [D'autre part, tous les journaux italiens ont annoncé que le Cabinet de Rome a signé un traité avec les Cabinets de Paris, de Londres et de Pétrograd. Néanmoins rien d'officiel n'a encore été publié à ce sujet. On ne sait pas davantage si l'Italie a adhéré à la déclaration de Londres^
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