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CHAPITRE VII

LE PRÉTENDU MYSTÈRE BULGARE. — LES DIFFERENTS COURANTS EULGARES. — LA SOLIDARITÉ BU CABINET RADOSLAVOF ET DE l'aUSTRC- ALLEMAGNE. — L 'AJOUR- NEMENT DU SOBRANIÉ.

21 septembre 1915.

ON a beaucoup parlé, on parle encore chaque jour du mystère bulgare, du sphinx bulgare. Il n'y a pourtant ni mystère ni sphinx en Bulgarie. Il existe seulement dans ce jeune Etat, il atoujours existé depuis le conflit entre le prince Alexandre de Battenberg et le gouvernement russe, deux courants d'opinion et deux politiques. Dès que l'administration russe, installée dans la nouvelle principauté, eut échoué à la suite de lourdes maladresses, il y eut un parti autrichien ou austro-allemand qui se mit en opposition avec le parti russophile. Dès avant la guerre russo-turque, la diplomatie viennoise avait réussi à ruiner les grands résultats que la nation russe se promettait d'une guerre contre la Turquie. Dirigée par le

comte Jules Andrassy, qui était alors aussi germanophile que l'est aujourd'hui le comte Tisza, elle exploita les indécisions d'Alexandre II et la vanité du prince Gortchakof. Elle parvint à faire reconnaître par le tsar, sous la forme de l'engagement de reconnaître l'annexion éventuelle de la Bosnie et de l'Herzégovine par François- Joseph Ier, le principe de la division de la péninsule balkanique en deux sphères d'influence : la partie orientale à la Russie, l'occidentale à l'Autriche-Hongrie. Mais, avec sa rouerie ordinaire, après avoir touché le prix du marché, le Ballplatz fit rogner la part russe au congrès de Berlin. Ensuite, même dans cette part, il s'efforça de substituer son influence à celle du tsar. Il n'y réussit que trop bien, grâce à une série d'erreurs du gouvernement russe. C'est cette lutte qui continue maintenant. Seulement, dans les circonstances actuelles, il ne s'agit plus d'une simple rivalité austro-russe ; il y va des destinées de l'Europe.

Dans une guerre comme celle-ci, chacun doit faire abstraction de ses sympathies ou préférences personnelles. Il faut seulement calculer au plus juste les chances et reconnaître aussi profondément que possible les intentions. En Bulgarie, pour tout observateur attentif, la situation est claire depuis l'été de 191 3. Le gouvernement de Sofia, qui avait combiné avec le Cabinet de Vienne la proclamation de l'indépendance bulgare et celle de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par François-Joseph, reste lié à l'Autriche-Hongrie. Il engagea la première guerre balkanique sans que le baron d'Aerenthal, qui avait connaissance du traité d'alliance serbobulgare, le dissuadât de cette entreprise. Il exécuta l'attaque brusquée du 16/29 Ju'^n I9I3 contre son am^ serbe à l'instigation de la diplomatie austro-hongroise. Ega-

lement déçus par les événements, également assoiffés de revanche, les deux gouvernements complices combinèrent, chacun dans sa sphère et avec ses propres moyens, une nouvelle opération destinée à régler une fois pour toutes les comptes orientaux. Il n'est pas douteux qu'au mois de juillet 191 4 il existait entre les gouvernements de Berlin, de Vienne et de Sofia des arrangements militaires en vue de la guerre européenne. Il n'y fut pas donné suite parce que le Cabinet Radoslavof constata que le peuple bulgare refuserait de marcher. Mais les relations entre les trois Etats n'en furent pas modifiées.

Dans ces conditions tous les efforts de la Triple- Entente pour décder le gouvernement bulgare à se prononcer militairement en sa faveur étaient condamnés à échouer. Ils n'auraient pu réussir que dans deux cas : si les succès des armées alliées avaient été tels que l'écrasement de l'Austro-Allemagne fût assuré, ou si un changement caractéristique de ministère s'était effectué à Sofia. Ni l'un ni l'autre ne s'est produit. Dans le premier, d'ailleurs, le concours de l'armée bulgare se fût trouvé sans objet. La Triple, devenue la Quadruple-Entente se trouvait donc à Sofia en présence d'un gouvernement qui, malgré toutes ses dénégations, avait partie liée avecl'Austro- Allemagne. Pour en avoir la certitude morale, il n'était nullement besoin de la signature du traité turco-bulgare. Conclu sous les auspices de l'Allemagne, dans l'intérêt austro-allemand, ce traité consacre une situation de fait. Seulement il met immédiatement entre les mains de l'armée bulgare une ligne de chemin de fer et des territoires dont le tsar Ferdinand saura se servir, au besoin, aussi bien contre les Turcs que pour venir à leur secours.

Ce n'est pas à dire qu'il ne fallait point tenter à Sofia un effort diplomatique puissant. Au contraire, il impor-

tait d'y manœuvrer de telle sorte que les véritables intérêts bulgares apparussent clairement en opposition avec la politique suivie par le Cabinet. Après le désastre de 1913 la nation bulgare, fatiguée par deux guerres épuisantes, ne renversa point par la violence le gouvernement qui l'avait conduite au précipice. Elle se borna à envoyer au Sobranié une majorité hostile qui aurait sans doute demandé des comptes sévères. Par deux fois un décret royal de dissolution renvoya les représentants du pays. Dans l'intervalle, le temps s'était écoulé et les rancunes s'étaient atténuées. Le nouveau Sobranié, élu par la force, et où la majorité était indécise, ne fit rien de décisif. Il est maintenant ajourné et, malgré les réclamations pressantes des hommes politiques les plus considérables du pays, le Cabinet Radoslavof refuse de le convoquer. Dans l'état présent des négociations, il ne s'agit plus que de savoir qui l'emportera, des « facteurs irresponsables » — suivant l'expression de M. Guéchof — qui ont décidé l'attaque brusquée de 191 3 contre la Serbie malgré le ministère responsable d'alors, ou des représentants véritables de la nation bulgare, des hommes qui avaient réalisé l'alliance balkanique et qui seraient prêts à la reconstituer.

Dans son désir de faciliter une réconciliation, la Serbie a dépassé les limites humaines du sacrifice. La Quadruple-Entente ne peut plus rien lui demander. L'intérêt supérieur des Alliés exige même qu'ils s'opposent de toute leur énergie à ce que la Serbie consente, pour le cas invraisemblable où elle s'y résignerait, à la condition capitale du Cabinet Radoslavof, c'est-à-dire à l'occupation immédiate par les troupes bulgares des territoires réclamés. A aucun prix les Alliés ne doivent admettre que, avant la fin de la guerre, des troupes qui ne soient

pas les leurs occupent la ligne Nich-Salonique. C'est cette ligne dont les complices des Austro-Allemands désirent s'emparer pour juguler la Serbie, la couper de la Grèce et devenir les arbitres de l'Orient. Sur cette clause la discussion est impossible. Les Alliés doivent le déclarer catégoriquement et demander une prompte réponse. La situation militaire générale est telle qu'il n'est plus permis aux Alliés de laisser peser plus lourdement sur les Balkans une équivoque funeste.

LE TRAITE TURCO-BULGARE. — LA DEMISSION DU GENERAL FITCHEF ET LA NOMINATION DU GENERAL SAVOF. — LES « FACTEURS IRRESPONSABLES » EN BULGARIE. — CONVO- CATION DES SOLDATS MACÉDONIENS.

22 septembre 191 5.

Les nouvelles de Sofia confirment de plus en plus l'opinion que le gouvernement bulgare reste attaché au système austro-turco- allemand. Tout d'abord M. Radoslavof a communiqué aux chefs de partis la teneur du traité conclu avec la Turquie. Malgré la ténacité de leurs illusions les zélateurs occidentaux de la cause bulgare ne pourront donc plus mettre en doute un événement qui solidarise la Bulgarie avec nos ennemis. Aucun homme de bon sens, en effet, ne croira que le gouvernement ottoman livre au tsar Ferdinand la ligne de Dédéagatch avec la gare et les faubourgs d'Andrinople simplement pour récompenser la neutralité des vainqueurs de Lullé- Eourgas et de Kirk-Kilissé. Ainsi s'est officiellement

constitué le bloc turco-bulgare dont tant de Français, connaissant superficiellement les choses de l'Orient, recommandaient la formation, dans l'intervalle des guerres balkaniques et de la guerre européenne, comme la combinaison de l'avenir. Leur vœu se trouve réalisé. Seulement, comme il était facile de le prévoir bien avant les événements de l'été 1914, la combinaison chère à leur cœur nous est nettement hostile. Depuis qu'Enver Pacha et Talaat Bey se sont emparés du pouvoir par l'assassinat en janvier 1913, le gouvernement de Constantinople est indissolublement lié à l'Austro- Allemagne. Les déclarations d'amour que nous ont faites ensuite certains ministres ottomans avaient pour unique objet d'extorquer à l'épargne française l'argent destiné à mettre la Turquie à même de collaborer à l'entreprise de domination conçue par Guillaume II. Les cajoleries intermittentes du Cabinet de Sofia avec le Cabinet de Paris n'avaient pas d'autre but.

Les autres indices officiels des intentions bulgares ne manquent point. Quand le général Fitchef donna sa démission de ministre de la guerre il y a quelques semaines, tout le monde comprit que les raisons de santé mises en avant pour motiver cette détermination imprévue n'étaient qu'un prétexte. Le général ne tarda point d'ailleurs à les démentir lui-même. En réalité il s'en allait comme M. Guéchof au mois de mai 191 3. « Je devais démissionner, raconte M. Guéchof dans son livre V Alliance balkanique, parce qu'il y avait désaccord entre la Couronne et moi. » Le sujet de ce désaccord était le projet d'attaque brusquée contre les alliés serbes. M. Guéchof se montrait irréductiblement opposé à ce qu'il appelle la folie criminelle du 16/29 Jum I9I3- Constatant qu'elle était décidée en principe dans l'esprit des « fac-

teurs irresponsables », il se retira. Aujourd'hui le général Fitchef se refuse à garder le commandement de l'armée à la veille d'événements où celle-ci risque d'être employée à une cause qu'il juge détestable. Il n'est point l'homme de la Couronne. En automne 191 2 il avait fortement déconseillé l'attaque des lignes de Tcnataldja. Très justement il pensait qu'il fallait profiter de l'affolement des Turcs pour conclure immédiatement une paix glorieuse. Il ne fut point écouté. L'armée bulgare se brisa trois jours de suite contre les lignes de Tcnataldja. Elle fut désormais impuissante à réddire les Turcs à merci. L'occasion était passée. Pour le rêve d'une entrée triomphale à Constantinople on avait perdu la gloire et la Macédoine. Ne doutons pas qu'alors déjà le Cabinet de Vienne entretenait le rêve byzantin du tsar des Bulgares. Quelle riposte aux combinaisons russes que le couronnement à Sainte-Sophie du souverain du peuple affranchi du joug ottoman par Alexandre II !

Le général Fitchef parti, le général Savof arrive. Retiré à la campagne depuis quelques mois, il est appelé à Sofia par le président du Conseil. Le général Savof est un des facteurs irresponsables à qui M. Guécliof attribue la responsabilité de la « folie criminelle »deju:n 1913. C'est à la suite de ses rapports que la Couronne prit la fatale décision, contrairement à l'avis unanime des ministres en fonctions. Dans son livre récemment paru, M. Guéchof publie à ce sujet un document probant. C'est un certificat de la chancellerie du Conseil des ministres, en date du 7-20 janvier 191 5, établissant « qu'on ne trouve dans les procès-verbaux du Conseil des ministres aucune disposition relative à l'ouverture des hostilités, le 16/29 Jum I9I3> contre les anciens alliés grecs et serbes ». Qui croirait aujourd'hui que la Cou-

ronne cédera de bon gré aux représentations d'anciens ministres, alors qu'elle ne tint aucun compte en juin 191 3 de l'avis unanime du chef du gouvernement et de ' ses collègues, constitutionnellement seuls responsables ?

Le Cabinet Radoslavof ne se borne point à réclamer la mise en possession de la Macédoine serbe et grecque. Sans plus attendre, il revendique officiellement comme sujets bulgares les habitants de toute la Macédoine. Par des convocations publiées dans le royaume et à l'étranger il vient d'appeler sous les drapeaux bulgares tous les Macédoniens en âge de porter les armes. [On ne sain rien imaginer de plus provocant pour les gouvernements de Serbie et de Grèce. Les explications alambiquées de M. Radoslavof ne valent pas le papier sur lequel on les a écrites. La convocation des Macédoniens par le ministre de la guerre, bulgare constitue un des plus stupéfiants attentais au droit international dont nous ayons été le témoin depuis le commencement de cette guerre]

Quelles que soient donc les sympathies de beaucoup de Français, d'Anglais et de Russes pour le peuple bulgare, les Alliés doivent se guider actuellement sur les faits et non sur leurs désirs. Le gouvernement bulgare prend ouvertement des dispositions hostiles à notre cause, conformes d'ailleurs à la politique invariable qu'il suit depuis plusieurs années. Il ne veut laisser créer ni une grande Serbie, ni une grande Grèce. Il recherche obstinément l'hégémonie dans les Balkans. Comme l'Allemagne en Europe, il ne veut point d'équilibre en Orient. Le devoir des i\lliés est de se comporter en conséquence. Avant même que la réponse, plus ou moins dilatoire, du Cabinet de Sofia leur ait été communiquée, il leur faut se préoccuper de reconstituer et de raffermir l'autre bloc balkanique, celui de l'équilibre.

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