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SIMULACRE DE DISCUSSION PARLEMENTAIRE. — LE PERIL ORIENTAL

23 septembre 1915.

On se trouve en ce moment dans les Balkans à la veille d'événements aussi graves que l'attaque brusquée du 16/29 Jum I9I3 des armées bulgares contre la Serbie. L'analogie entre les deux situations est frappante. Seulement, aujourd'hui, le Cabinet de Sofia, d'accord avec la Couronne, se trouve en présence d'une opposition avertie par l'expérience, tandis qu'en 191 3 le souverain donna l'ordre d'attaquer à l'insu de ses ministres. Les partis restés fidèles à l'entente avec la Russie et portés par leurs sympathies plutôt vers les puissances occidentales que vers les empires du centre ne veulent point que les destinées nationales soient jouées de nouveau dans une aventure criminelle. Ils font entendre leur voix. Ils réclament des explications. Le maintien de la paix balkanique dépend de leur énergie. S'ils savent parler de la manière qui peut seule réussir près d'un prince comme Ferdinand Ier, il subsiste une chance que la raison prévale sur la passion. Mais ils doivent montrer une inébranlable fermeté et ne point craindre d'affronter des colères. On les traite sans ménagement, en quantité négligeable, comme s'ils ne représentaient point en réalité la majorité du pays. Il leur faut user de procédés aussi énergiques. Plusieurs de nos confrères semblent regretter ce matin que les chefs de l'opposition soient

allés protester près du tsar Ferdinand, car ils attribuent à cette démarche certaines mesures militaires prises brusquement par le gouvernement. Nous pensons au contraire que, devant l'attitude de l'opposition, le gouvernement a reculé devant les décisions irréparables. Sa conduite actuelle le prouve.

M. Radoslavof cherche maintenant à se couvrir derrière l'autorité parlementaire. Il le fait à sa façon. Il a convoqué à Sofia les députés de la majorité en vue de se faire donner un blanc-seing par eux. C'était son droit. Mais, par une manœuvre unique dans les annales parlementaires, il a transformé cette réunion de groupes en une assemblée investie des pouvoirs du Sobranié. Les députés de la majorité délibèrent dans la grande salle de la Chambre des députés, comme si celle-ci siégeait en session régulière. Seulement le huis clos ferme au public l'accès du sanctuaire. Ainsi, malgré les plus pressantes instances des personnages les plus considérables du royaume, le gouvernement refuse de convoquer le Sobranié. Mais il installe sa cohorte de fidèles dans la salle des séances de la Chambre et, en l'absence de l'opposition tenue à l'écart, loin des yeux du public, il s'efforce d'obtenir le vote de décisions ou de vœux qui l'autorisent en apparence à jeter la Bulgarie dans les hasards d'une troisième guerre balkanique. Le huis clos ne permettra pas de savoir si des dissentiments se sont produits dans la majorité ministérielle, ni si les objections et les résistances ont été étouffées par les clameurs des fidèles. C'est le moment pour les chefs de l'opposition de prendre résolument position. S'ils ne désirent point partager la responsabilité qui incombera au gouvernement, ils doivent empêcher à tout prix qu'un simulacre de délibération parlementaire couvre des actes qu'ils

réprouvent. Ils sont à même d'agir s'ils le veulent. L'Europe attend anxieusement le résultat de ce qui s'élabore à Sofia. Mais l'anxiété n'implique point l'inaction. L'Austro- Allemagne met en œuvre depuis des mois et des mois tous ses moyens d'influence afin de river à sa fortune les Ëtats balkaniques dont le concours ou la neutralité lui est nécessaire. Les Alliés ont un peu trop compté sur leur bon droit. Ils se sont trop servis d'arguments théoriques. Ils ont aussi trop espéré que leurs concessions décideraient finalement le Cabinet bulgare à se ranger de leur côté. En pareille circonstance, l'hypothèse d'un échec doit être prévue dès le début des négociations avec les moyens d'y faire face. Il n'est même pas mauvais que les interlocuteurs le sachent, car les préparatifs en vue d'une rupture leur donnent à réfléchir sur les conséquences d'un refus définitif de leur part. Malgré tout les Alliés disposent de forces considérables propres à retenir la Bulgarie sur le- chemin des aventures et qui échappent à l'action austro-allemande. Les flottes anglo-françaises trouveraient à l'occasion un judicieux emploi de leurs ressources sur les côtes de la mer Egée. En tout cas, on ne saurait étudier et préparer trop tôt ni trop minutieusement certaines opérations. Si les événements dispensent de passer à l'exécution, c'est tant mieux. Mais il convient de se tenir toujours prêts.

L'action diplomatique ne doit pas non plus être négligée, jusqu'ici nous avons surtout pesé sur les autres Etats balkaniques afin qu'ils donnent satisfaction aux revendications bulgares. Si la Bulgarie revient à sa funeste politique de juin 1912, les autres États balkaniques doivent de même, vigoureusement soutenus par les Alliés, reprendre la politique consacrée par le traité de Bucarest. Si le gouvernement de Sofia refuse obstiné- Gauvain. — T. VIII. 22

ment de se réconcilier avec les cosignataires de ce traité moyennant les plus larges concessions, il sera prouvé qu'il n'y aura pas de paix assurée dans les Balkans tant que les éléments belliqueux bulgares ne seront pas réduits à l'impuissance absolue. En prévision de cette éventualité, les conversations des Alliés avec Belgrade, Athènes et Bucarest ne sauraient être trop actives.

LE PLAN ALLEMAND POUR DEBLOQUER LA TURQUIE ET LA. NÉCESSITÉ D'EN EMPÊCHER LA RÉALISATION.

24 septembre 191 5.

Aucune information digne de foi ne permet de croire que les intentions du gouvernement bulgare se soient modifiées. Nos confrères parisiens veulent bien enfin reconnaître qu'il n'y a point d'énigme à Sofia et que nous nous trouvons en Orient en présence d'un péril de première importance. Ce péril est double. En soi, une attaque combinée germano-bulgare sur deux fronts serbes aurait, en cas de succès, des conséquences trop facilement calculables. Mais la menace seule de cette attaque est de nature à produire des résultats presque aussi funestes. Une diplomatie déconcertée peut se livrer à des actes irréfléchis et irréparables. Heureusement il dépend encore de nous de parer à ce double péril.

Le but immédiat de nos ennemis est de dégager la Turquie de l'étreinte qui l'étouffera fatalement si elle est abandonnée à ses propres ressources. Si les armes et les

munitions allemandes ne pouvaient plus être livrées aux armées ottomanes, la chute de Constantinople, suivie d'une révolution turque, serait inévitable. De plus, tous les plans d'expédition en Egypte, dont l'exécution est minutieusement préparée depuis des mois, s'évanouiraient comme les mirages du désert. Tant que le transit des armes et des munitions — sans parler des officiers, sous-officiers et soldats vêtus en civils — s'est effectué sans encombre par la Roumanie et la Bulgarie, les étatsmajors de Vienne et de Berlin pouvaient ajourner à une époque particulièrement favorable l'invasion de la Serbie et la prise de possession du chemin de Constantinople. Depuis que la Roumanie s'est décidée à s'opposer à ce transit, les opérations en Orient s'imposent aux alliés du sultan. La contrebande, si active qu'elle soit, même sous le couvert des immunités diplomatiques, des innombrables envoyés austro-allemands faisant la navette entre Vienne et le Bosphore, est insuffisante à pourvoir les troupes ottomanes de tout ce qui leur manque. Guillaume II et François-Joseph Ier ont bien essayé par tous les moyens de faire revenir le gouvernement roumain sur la prohibition sagement édictée par lui. Aujourd'hui encore le marquis Pallavicini, ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Constantinople et ancien ministre à Bucarest, se trouve à Sinaïa pour exercer une pression décisive sur le roi Ferdinand. Mais ces efforts ont échoué jusqu'à présent et il est invraisemblable qu'ils réussissent à l'avenir, car la Roumanie commettrait un suicide en secondant des puissances qui, si elles étaient victorieuses, réduiraient leurs voisins en vassalité.

Donc, dans l'intérêt de nos ennemis, il faut de deux choses l'une : ou qu'ils s'emparent par la force du chemin de Constantinople, ou bien que la menace d'une attaque

de leur part dans les Balkans détermine les Alliés à desserrer leur étreinte aux Dardanelles. Probablement ils préféreraient cette seconde solution. Il semble, en effet, invraisemblable qu'ils retirent de gaieté de cœur du front russe les quelques centaines de mille hommes nécessaires au moment où ils ont besoin de toutes leurs forces pour venir à bout de la résistance des vaillantes armées du tsar Nicolas. Comment risqueraient-ils de perdre une bonne partie des fruits d'une campagne acharnée et qui leur coûte d'immenses sacrifices ? Ils ne s'y risqueront qu'à la dernière extrémité. Ils préfèrent de beaucoup que la Bulgarie se charge de la besogne. C'est pourquoi ils pèsent de tout leur poids à Bucarest et à Athènes afin que la Roumanie et la Grèce restent neutres en cas de guerre bulgaro-serbe.

Dans ces' circonstances, que doivent faire les Alliés ? Leur conduite est tout indiquée. Il leur faut prendre toutes les dispositions utiles pour que les Détroits soient forcés avant le gros de l'hiver, avant que l'établissement de lignes fortifiées sur le front oriental permette aux Austro-Allemands de dégarnir momentanément ce front. Il leur faut déclarer à Sofia que toute entreprise dirigée contre la Serbie sera considérée par eux comme dirigée contre eux-mêmes, et les moyens de donner à cette déclaration des sanctions indispensables doivent être mis en œuvre. Une fois en guerre avec nous, la Bulgarie serait coupée de toute communication, sauf avec la Turquie qui serait bien en peine de lui venir en aide. Elle est dans l'impossibilité de soutenir une longue lutte. Elle peut seulement procéder à un coup de force suivi d'une jonction avec une armée austro-allemande. Si ce coup ne réussissait pas, comme en 1913, elle serait perdue. Seulement, après le désastre de 191 3, on l'a laissée presque

intacte en l'agrandissant par ailleurs, tandis que cette fois son existence même serait en jeu. Cette considération n'échappera point au tsar Ferdinand et à M. Radoslavof. Si une grande armée austro-allemande n'est point en mesure de passer le Danube et de rejoindre les troupes du général Savof à Nich, une nouvelle attaque brusquée bulgare est condamnée à un nouveau désastre. Or, pour l'instant du moins d'après les renseignements les plus récents, cette grande armée n'est pas réunie. Le peuple bulgare ferait une seconde fois les frais des combinaisons germaniques.

Dans l'hypothèse que nous venons d'envisager, les Alliés et la Serbie seraient seuls. Mais, au cas d'une nouvelle attaque bulgare contre la Serbie, la Roumanie et la Grèce ne resteraient pas immobiles. En dépit des menaces ou des prières des envoyés des deux empereurs, ni l'un ni l'autre de ces pays n'assisterait inerte à la ruine de ses ambitions nationales. Car l'écrasement de la Serbie serait suivi de l'assujettissement de la Roumanie et du retour de la Grèce à son état de 1840. Même agrandie de territoires enlevés aux victimes, la Roumanie devrait abandonner à jamais l'espoir de posséder ceux qu'elle convoite le plus ardemment ; encerclée par l'Autriche- Hongrie et la Bulgarie de plus en plus ambitieuse, elle tomberait fatalement sous la dépendance du grand empire de l'Europe centrale, objet suprême des vœux de la Germanie et de Guillaume II. La situation est donc loin d'être irrémédiablement compromise pour nous ; seulement il faut reconnaître nos véritables intérêts et agir sans retard en conséquence.

LA MOBILISATION GENERALE BULGARE. — REJET DES OUVERTURES DE M. PACHITCH EN 1914. — LA DIPLO- MATIE DE M. PERRICHON.

25 septembre 1915.

Notifiée dès le 22 septembre aux agents bulgares à l'étranger, publiée le 23 dans la plupart des journaux d'Europe, mais cachée pour des raisons mystérieuses au public français, la mobilisation générale bulgare est officielle depuis avant-hier soir. Elle doit être accomplie aujourd'hui 25. Comme celle de l'Allemagne dans l'été de 1914, elle avait été précédée de divers mouvements de troupes qui avaient découvert les intentions bulgares aux yeux de toutes les personnes que n'aveugle point la manie de voir les choses telles qu'elles désirent qu'elles soient et non telles qu'elles sont. Cette fois les partisans les plus passionnés de l'entente avec la Bulgarie doivent le reconnaître : quels que soient les sentiments d'une partie de la population du royaume, le gouvernement bulgare, obéissant aux impulsions souveraines du roi Ferdinand, se prépare à tendre la main aux Austro-Allemands à travers la Serbie. Allié par un pacte formel etr avoué aux Turcs contre qui il avait proclamé une croisade sans merci dans l'automne 191 2, il prétend égorger ses compagnons de croisade d'alors, les Serbes et les Grecs, et concourir, avec les deux puissances germaniques qui ont constamment essayé de maintenir les chrétiens des Balkans sous le joug ottoman, à la défaite de la Russie, c'est-à-dire de 1 Etat qui a sacrifié des inté-

Têts primordiaux et consenti d'immenses sacrifices pour sauver en 1876- 1877 le peuple bulgare des massacres organisés par les autorités ottomanes.

La partie du public — y compris les hommes politiques — qui apprécie les événements d'après une logique superficielle ne croyait pas cette monstruosité possible. Cela explique la persistance de ses illusions. Nous avons pourtant montré ces jours derniers que la logique véritable de la situation poussait irrésistiblement le Cabinet de Sofia dans les bras de nos ennemis. Avec une insistance qui nous a valu plusieurs fois les rigueurs de la censure, nous le disions depuis le mois de novembre 1914. Dès ce moment, en effet, l'hésitation n'était plus possible. Au mois d'août précédent, nous avions bien reçu un avertissement : le gouvernement bulgare avait essayé de mobiliser contre la Serbie. Mais il s'était ravisé devant les répugnances manifestes de la population, et l'on pouvait supposer que le roi Ferdinand serait obligé de se résigner à l'abandon de la politique concertée avec Vienne, comme Charles Ier avait dû céder aux objections décisives d'un Conseil de la Couronne. La convention du Cobourg de Sofia avec les empires du centre pouvait rester lettre morte comme celle du Hohenzollern de Bucarest avec les mêmes partenaires.

Mais, après la participation de la Turquie à la guerre européenne, les voiles tombèrent. Aussitôt après avoir pris connaissance de l'acte de folie du Cabinet de Constantinopîe, M. Pachitch prit l'initiative d'une démarche capitale. Ayant immédiatement reconnu d'un coup d'oeil sûr que l'événement offrait une occasion unique de reconstituer l'union balkanique aux dépens de l'ennemi commun de 191 2, il fit déclarer au Cabinet de Sofia que la Serbie serait prête aux plus larges concessions envers

la Bulgarie si celle-ci renouait ses anciens liens avec elle. Il n'attendit point, on le voit, les objurgations de la Triple- Entente. Spontanément, en homme d'Etat, il tendit franchement la main à l'adversaire de 191 3 avec une partie de la Macédoine. Les ouvertures de M. Pachitch reçurent un accueil glacial. Quelques jours après, des bandes de comitadjis, venues de la frontière bulgare, envahissaient la Macédoine serbe. Depuis, ces bandes, accompagnées parfois de détachements de troupes régulières, ont renouvelé à maintes reprises leurs criminelles tentatives. En présence de pareils faits et des facilités de tous genres procurées à la Turquie par la Bulgarie, comment pouvait-on douter de l'affiliation du tsar Ferdinand et de ses ministres au système germanique ? Le 27 novembre 1914, nous avons exposé ici même cette situation en détail. Elle n'a pas varié dans l'intervalle. Elle ne pouvait pas varier à moins que les chefs de l'opposition ren*versassent les hommes de confiance du souverain et obligeassent ce dernier à se plier aux volontés des véritables représentants du pays. Aujourd'hui comme alors une révolution intérieure pouvait seule changer la face des choses. Elle n'a pas eu lieu. Soit que le courage manquât aux adversaires de M. Radoslavof, soit qu'ils ne se sentissent pas suffisamment encouragés par le pays, ils ont borné jusqu'ici leur résistance à des observations verbales. Nous prenons acte de leur bonne volonté. Malheureusement elle ne suffit pas à des Etats belligérants. En temps de guerre, on ne peut considérer que les faits. Le fait actuel est que l'armée bulgare est mobilisée en vue d'une action commune avec les armées de nos ennemis. Ce n'est plus le moment pour la Russie de continuer à l'égard de ses ingrats protégés la politique de M. Perrichon. Le souci de la défense de leur existence com-

mande aux Alliés d'abattre le nouvel ennemi qui vient de se lever.

Qu'on ne se laisse point prendre surtout aux explications officielles des agents de M. Radoslavof! Ces messieurs allèguent que leur gouvernement veut simplement observer une neutralité armée au milieu d'une Europe en armes. La Bulgarie n'était menacée par aucun de ses voisins ; elle seule les menace. Si l'ouverture des hostilités dans les Balkans n'a point encore mis fin aux conversations, la Quadruple-Entente doit, sans plus attendre, sommer la Bulgarie de se prononcer catégoriquement. Il y a dix mois qu'on aurait dû déjà poser crûment la question à Sofia. D'inexcusables aberrations ont fait ajourner des mesures dont l'exécution, au moment propice, nous eût livré les Détroits. Il serait criminel de persévérer dans les atermoiements. A la menace bulgare la Grèce a riposté par la mobilisation de son armée. On ne sait rien encore de la Roumanie, mais elle ne peut tarder à se décider. Il appartient aux Alliés de donner, diplomatiquement et militairement, les impulsions nécessaires.

LE « TROUBLE-PAIX » BULGARE, — LES ILLUSIONS BRITANNIQUES. — L'ERREUR RUSSE.

26 septembre 191 5.

C'est bien au gouvernement bulgare que s'appliquerait exactement l'épithète dont la presse allemande prétendait, avant la guerre européenne, flétrir la politique française. Après avoir déchaîné en 191 3, dans les conditions

les plus odieuses, une seconde guerre balkanique qui tendait à détruire l'obstacle serbe sur le chemin de l'Austro-Allemagne vers Salonique en même temps qu'à satisfaire ses propres convoitises, le voici qui mobilise toutes ses forces nationales en vue de concourir à une action militaire décisive des armées de Guillaume II et de François-Joseph Ier en Orient. Légèrement déconcerté par la mobilisation grecque et par l'attitude résolue des Alliés, il allègue aujourd'hui de mauvaises raisons en attendant que les événements se développent. Il rappelle l'exemple de la Hollande et de la Suisse au mois d'août 1914 et déclare que, comme ces deux puissances, il prend simplement des précautions. L'exemple est bien mal choisi. Il y a beau temps que la Hollande et la Suisse ont démobilisé ; elles conservent seulement sous les armes les troupes nécessaires à parer à toute éventualité. Si la Bulgarie a convoqué 22 classes sous les drapeaux, plus les Macédoniens de toute origine, ce ne peut être à titre de précaution. Loin d'être menacée par qui que ce fût, elle était au contraire l'objet de sollicitations très amicales de la part de la Quadruple-Entente. Elle s'est posée en ennemie devant nous ; il faut la traiter >mme telle à moins oue la disparition du gou"\ actuel en pré-

sence des résistances du pays n fine à renverser la

situation.

Ces résistances sont-elles sérieuses ? Il est bien difficile de le savoir encore. La mobilisation s'effectue sans enthousiasme dans l'intérieur du pays. A l'étranger, en Russie notamment, dans certaines colonies bulgares, on refuse de répondre à l'appel et l'on proteste énergiquement contre la politique antinationale du roi et de ses ministres. Si des troubles ont éclaté dans quelques districts du royaume, nous n'en saurons rien d'ici quelque

temps. Pour l'instant on peut seulement assurer qu'il n'existe pas de mouvement national, que plusieurs des chefs les plus estimés de l'armée désapprouvent la campagne projetée, et que le gouvernement jouit d'un médiocre prestige. C'est le moment pour les Alliés d'éclaircir enfin une situation dont la prolongation leur serait funeste. Ils ne doivent tolérer ni une campagne de la Bulgarie contre les Serbes, ni le maintien indéfini d'une mobilisation qui ne serait que comminatoire. La Grèce a les mêmes intérêts qu'eux. Il faut que la Bulgarie démobilise ou qu'elle affronte les adversaires qu'elle a provoqués. Ceux-ci ne peuvent attendre pour agir le moment choisi par les états-majors de Vienne et de Berlin» Enfin, après un silence qu'explique seule une longue tradition d'illusions sentimentales, la presse britannique semble partager cet avis. Généralement informée par des correspondants nourrissant une vieille tendresse pour le peuple bulgare, elle a fermé les yeux devant le péril que présentait pour la cause des Alliés un gouvernement souverainement dirigé par le tsar Ferdinand. Elle donnait à entendre que jamais le peuple à l'unité duquel la Grande-Bretagne avait contribué pour une large part lors de la réunion de la Roumélie orientale ne se tournerait contre ses bienfaiteurs. Elle pesait plutôt sur les Serbes, afin de les décider à consentir à leurs agresseurs de 191 3 les sacrifices territoriaux les plus douloureux. Encore aujourd'hui les dépêches adressées de Sofia aux journaux anglais se ressentent de ces tendances invétérées. Mais on voit plus cla;r à Londres maintenant. Le Times reconnaît que la menace dirigée contre la Serbie et la Grèce vise également la Russie, la France et l'Angleterre. « L'Angleterre abhorre l'ingratitude, dit notre confrère. Nous espérons que le roi Ferdinand et la Bul-

garie ne perdront pas de vue que les Alliés soutiendront de toutes leurs forces leurs amis balkaniques, si la Bulgarie les attaque, et qu'ils ne poseront pas les armes avant que lès Allemands, les Autrichiens, les Turcs, et tous ceux qui les auront aidés soient complètement écrasés. »

Il est à souhaiter qu'une évolution analogue se produise dans les esprits en Russie. A Pétrograd, à Moscou et dans d'influents cercles russes, on a professé jusqu'à ces tout derniers temps une indulgence inimaginable pour les pires frasques bulgares. Nous comprenons très bien la sympathie que le Cabinet de Pétrograd et le peuple russe pouvaient éprouver pour la partie du peuple bulgare restée fidèle au sojuvenir du tsar libérateur. Mais la question n'était pas de savoir si ces sympathies étaient justifiées ou non. Depuis la guerre européenne il s'agissait seulement de savoir dans quel sens marcherait la Bulgarie. Or la Bulgarie était gouvernée par un roi et un ministère inféodés à la politique austro-allemande. Les Russes, désireux de voir cet État jouer un rôle conforme à ses intérêts bien entendus et à leurs propres vœux, auraient dû employer tous leurs efforts à faire rentrer au gouvernement, par n'importe quel moyen, les hommes d'Etat bulgares dignes de ce nom. Au lieu de cela, ils se sont acharnés à peser sur la Serbie, de sorte que MM. Guéchof , Malinof et leurs amis se sont trouvés pour ainsi dire obligés, afin de ne point perdre leur popularité, de faire de la surenchère d'annexions serbes avec M. Radoslavof. Ils ont commis une lourde faute. Fatalement, la situation ainsi engagée devait 'aboutir à un conflit. Aujourd'hui que le conflit est ouvert, il faut le résoudre à fond.

LES PRUSSIENS DES BALKANS. — LA LÉGENDE DE L' INJUSTE TRAITÉ DE BUCAREST.

. 27 septembre 1915.

L'unanimité semble s'être établie dans la presse française sur la question bulgare. Les diverses illusions entretenues sur le gouvernement bulgare par une propagande insinuante dans le monde politique et religieux ont dû s'effacer devant la réalité. Les complaisances qu'on a montrées pour la Bulgarie ressemblaient beaucoup à celles des générations d'avant 1866 pour l'Allemagne et la Prusse. Les Bulgares, en effet — ce sont eux-mêmes qui le disaient avec fierté avant 191 3 — sont les Prussiens des Balkans. S'ils réussissaient à prendre dans la péninsule la position gagnée au xvme et au XIXe siècle par la Prusse dans l'Europe centrale, c'en serait fait de l'indépendance des Etats voisins et de tous les intérêts des pays occidentaux en Orient. La résolution de Ferdinand Ier, pendant la première guerre balkanique, de se faire couronner à Sainte-Sophie, et la subordination des opérations militaires à la réalisation de ce rêve révèlent suffisamment les desseins qu'il poursuivait contrairement à son traité d'alliance avec la Serbie. Ceux des catholiques français qui se sont laissé enjôler par la cour de Sofia peuvent se. demander ce que le catholicisme, sans parler de la France, aurait gagné à l'installation des Bulgares à Constantinople. Les atrocités dont les troupes de Ferdinand Ier s'étaient rendues coupables, l'exemple de l'attaque brusquée du 16/29 Jum I9I3» étaient aussi de mé-

diocres recommandations à l'égard du clergé et des catholiques français. Même dans ces milieux, la dernière provocation bulgare a dû détruire de tenaces sympathies. [Niais il est une légende que jusqu'à ces derniers jours la presse française, anglaise et russe répétait avec un ensemble surprenant, et dont la propagation a faussé les esprits chez les Alliés. On disait qu'il fallait réparer les « injustices » du traité de Bucarest. On dénonçait ce traité comme la cause de tout le mal actuel. On représentait la Bulgarie comme la victime de puissances avides. Rien n'est plus faux. Diplomatiquement, militairement, politiquement et moralement, le traité de Bucarest d'août 191 3 constitue l'équitable sanction de la seconde guerre balkanique. La Bulgarie avait traîtreusement attaqué ses deux alliés de 191 2 afin de s'attribuer, après la mise des Turcs hors de cause, les territoires macédoniens que les troupes serbes et grecques avaient conquis à elles seules. Dans l'automne de 1912, au mépris des arrangements conclus avec le gouvernement serbe, elle avait porté tout son effort militaire sur la Thrace et la région de Constantinople. Elle n'avait pas mis à la disposition du roi Pierre les corps promis et destinés à coopérer avec l'armée du général Poutnik. Bien au contraire, elle avait lancé en toute hâte sur Salonique, pour y devancer les Grecs, les seules unités qui ne fussent pas engagées en Thrace. En somme, durant toute cette campagne, elle avait abandonné ses alliés à leurs propres forces sans se préoccuper de combiner ses opérations avec eux comme il avait été convenu. La Thrace, dont elle affecte depuis un an de dédaigner la possession, était alors la proie qu'elle s'efforçait de saisir au prix des plus grands sacrifices. Encore ne put-elle s'emparer d'Andrinople, la capitale de la province, qu'avec le concours trop généreux

L ' I X T E R V E X T I O X DE LA BULGARIE 35 r

des Serbes. La paix une fois conclue avec la Turquie, le tsar Ferdinand se retourna vers ses alliés en leur réclamant les territoires arrosés de leur sang. Il invoqua une clause d'un traité dont il avait foulé aux pieds les autres articles. Il convient d'observer à ce propos que, si les Alliés avaient récemment signé avec le Cabinet de Sofia une convention militaire, rien ne les aurait effectivement garantis contre des manigances du même genre.

Un traité d'alliance forme un bloc. Un des contractants n'a pas le droit d'exiger l'application des clauses qui lui sont favorables après avoir tenu pour non-existantes celles qui lui imposaient des obligations. Après s'être épuisée devant Constantinople en vue de satisfaire une ambition particulière démesurée, la Bulgarie aurait dû se tenir pour très heurçuse de l'acceptation par la Serbie de l'arbitrage de Nicolas II. Elle préféra envahir par traîtrise le territoire serbe. Ses armées furent battues. Elle fut réduite à merci. Quelle devait être la sanction normale de sa conduite ? Que chacun de nous se mette à la place de la Serbie attaquée par surprise, et qu'il réponde en conscience. Le Français n'a d'ailleurs pas un grand effort de raisonnement à faire. A la fin de juillet 1914, l'iUlemagne a suivi l'exemple de la Prusse de l'Orient. Que pensons-nous, que disons- nous de cette attaque brusquée dirirée cette fois contre nous? Après la victoire finale, se trouvera-t-il des Français pour plaindre le pauvre peuple allemand jeté dans les aventures par Guillaume II, pour s'opposer à ce qu'on mutile l'empire allemand, pour plaider la cause du monde germanique ? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi gémir sur le sort de cette pauvre Bulgarie qui, au traité du Bucarest, a cédé une très faible partie de son territoire et a reçu des agrandissements beaucoup plus considérables ?

Elle avait joué, en trichant, l'enjeu macédonien. Elle avait perdu ; elle devait payer. Elle n'a pas trop payé.

En se faisant céder ce qui leur a été reconnu par le traité de Bucarest, les trois puissances victorieuses n'ont été ni injustes, ni imprudentes. Matériellement leur bénéfice était modéré. Il portait presque exclusivement sur des territoires que la Bulgarie n'avait jamais possédés. Moralement la peine infligée au vaincu était méritée et au delà. Politiquement une prévoyance élémentaire commandait aux vainqueurs de se prémunir contre les effets d'une rancune inexorable en occupant certaines positions stratégiques. La Serbie et la Grèce connaissaient bien les Bulgares ; elles savaient que l'abandon de la rive gauche du Vardar et de Cavalla ne les contenterait nullement tout en les mettant à même d'attaquer plus tard dans les conditions les plus périlleuses pour elles deux. Il est incroyable que l'opinion européenne ait pris le change làdessus. Si, cédant aux suggestions de la diplomatie russe mal inspirée en la circonstance, les Balkaniques avaient livré en 191 3 aux Bulgares le chemin de Salonique et le contact avec la ligne du Vardar, la Serbie aurait été écrasée à la fin de 191 4 et la Russie coupée de toute communication par terre avec ses alliés.

A la surprise de quelques-uns de nos amis, nous avons énergiquement combattu, dans l'été de 1913, les revendications de la Bulgarie sur le Vardar et Cavalla. La guerre d'aujourd'hui justifie assez nos prévisions. Les territoires alors litigieux ne pouvaient légitimement être attribués à la Bulgarie qu'après des événements où elle aurait donné des gages sérieux d'attachement définitif à la politique d'équilibre balkanique et européen. L'occasion s'est présentée l'an dernier, elle se présentait encore hier au tsar Ferdinand. Il a préféré suivre ses penchants natu-

rels qui l'entraînent vers l' Austro-Allemagne. La Bulgarie doit en supporter les conséquences.

EXPLICATIONS OFFICIELLES BULGARES SUR LA MOBILISA- TION. — LA COMBINAISON DES QUATRE MERS. — LA LÉGENDE DE LA MACEDOINE BULGARE.

28 septembre 1915.

Les explications fournies par le gouvernement bulgare pour justifier la mobilisation générale sont aussi tortueuses que toute sa politique. Officiellement M. Racloslavof fait déclarer aux diverses puissances que le Cabinet de Sofia veut simplement mettre le royaume sur le pied de neutralité armée et qu'il ne s'inspire de nulle idée agressive. Dans une interview avec le correspondant du Berliner Tageblatt, il limite ses intentions pacifiques : « Notre mobilisation, dit-il, n'est en aucune manière dirigée contre la Roumanie ou contre la Grèce. » Autant reconnaître qu'elle est dirigée contre la Serbie. Le tsar Ferdinand lui-même n'en fait pas mystère. Si l'on en croit ses paroles à un haut personnage, rapportées par YAdeverul de Bucarest, l'offensive austro- allemande — combinée avec Sofia — « vise seulement la possession temporaire de la rive serbe du Danube jusqu'à la rive bulgare afin d'assurer le libre transport des munitions pour la Turquie. » « Du reste, ajoute Ferdinand Ier, je n'ai jamais eu l'intention d'attaquer la Serbie. Nos revendications se réaliseront par la force des choses. » On croirait entendre MM. de Bethmann-Hollweg et de Jagow affirmer la pureté baptismale de leurs intentions en Gauvain. — T. VIII. 23

demandant le passage des troupes allemandes à travers la Belgique. Le ministre de Bulgarie à Vienne est plus franc : « Entre la Serbie et la Bulgarie, a-t-il confié à la Zeit, il n'y a pas de négociations possibles. Nous ne voulons pas la Macédoine comme compensation d'un marché, ni qu'on nous impose des conditions. Nous voulons la Macédoine sang conditions. » Voilà qui est parler clair. C'est d'ailleurs d'une rigoureuse exactitude.

La diplomatie de la Triple-Entente a mis la charrue devant les bœufs. Dès le début de la négociation le Cabinet de Sofia avait réclamé la Macédoine sans conditions et avec prise de possession immédiate. Il fallait d'abord régler la question de l'occupation. Toute négociation devenait superflue dès lors que le tsar Ferdinand exigeait l'occupation immédiate par ses troupes des territoires à céder. Ni pour un, ni pour mille kilomètres carrés, cette exige: nce outrecuidante ne pouvait être admise ni par la Serbie et la Grèce, ni par les Alliés eux-mêmes, qui ont le même intérêt que ces deux puissances à ce que la route Nich-Salonique reste libre. L'insistance du gouvernement bulgare sur ce point prouvait suffisamment qu'il n'avait nullement l'intention de coopérer avec les Alliés. Sous prétexte de se garantir contre des difficultés ultérieures avec la Serbie, il se réservait de traiter en arbitre avec les belligérants une fois qu'il aurait tenu les clefs du théâtre oriental des hostilités. En conséquence il était inutile de poursuivre les conversations.

On les continua pourtant. On discuta sur l'étendue des territoires à céder. Sur ce point encore on aurait dû être édifié tout de suite. Du côté bulgare, on réclama comme condition sine qua non les territoires macédoniens contigus à l'Albanie, c'est-à-dire qu'on tenait absolument à couper tout contact entre la Grèce et la Serbie. Cette prétention,

du reste, allait plus loin qu'on ne disait. En effet, on ne dissimulait point, en dehors des centres officiels, l'ambition d'absorber aussi un morceau d'Albanie jusqu'à l'Adriatique. C'était ce qu'on appelle à Sofia la combinaison des quatre mers. Déjà riveraine de la mer Noire et de l'Egée, comptant fermement obtenir l'accès à la Marmara, la Bulgarie aurait atteint la quatrième mer audessous de Durazzo. Ce n'est pas un rêve, c'est un plan. Voilà pour ce qui regardait la Serbie. Quant aux « reprises » sur la Grèce, elles ne se bornaient point à Cavalla, comme le supposent les partisans occidentaux de la thèse Radoslavof. Elles visaient Salonique. M. Ghénadief luimême, le personnage en qui ces hommes ingénus avaient mis une confiance aussi flatteuse que déplacée, a réclamé ouvertement Salonique avant la publication du décret de mobilisation. Tous les observateurs de la politique bulgare, à la seule exception de ceux qui ne voient que par les yeux des personnages près desquels ils tiennent à être personœ gratœ, savaient depuis longtemps que les revendications bulgares réelles comprenaient tout le bassin du Vardar, y compris Salonique. La réalisation partielle du programme n'aurait eu pour objet que de permettre l'exécution du reste. Dans ces conditions, comment les Alliés pouvaient-ils espérer aboutir ? En essayant d'arracher à Belgrade et à Athènes des concessions impossibles, ils eussent seulement réussi à provoquer en Grèce et en Serbie des crises funestes pour leur cause commune.

A ce propos, il convient encore de détruire une autre légende chère à une grande partie des slavisants et des touristes. Les uns et les autres, avec une compétence incertaine, affirment que les territoires revendiqués par le Cabinet de Sofia sont bulgares, habités par des populations bulgares. Or les agents les plus zélés de M. Rados-

lavof ont dû avouer dans leurs statistiques de propagande que la population bulgare ou bulgarisante n'avait pas la majorité absolue. Quand leur attention a été attirée là- dessus, ils ont remanié leurs cartes à la façon de nos comités politiques lorsqu'ils font de la géographie électorale. De plus, cette population déclarée bulgare est extrêmement mélangée. Elle parle un idiome qui se rapproche étroitement du serbe. Quant à ses sentiments, ils sont à peu près unanimes : tous ces gens demandent qu'on les laisse enfin tranquilles et qu'on cesse de se les disputer. Ils seraient devenus volontiers Bulgares si le sort les avait réunis à la Bulgarie ; ils demeurent sans résistance Serbes s'ils doivent rester sujets serbes. Les comitadjis délégués par la fameuse Organisation intérieure bulgare sont seuls à troubler cette apathie. Donc les raisons de race et de langue sont insuffisantes à justifier la thèse bulgare. Le principe des nationalités est ici d'une application trop délicate pour qu'un des Etats en cause soit fondé à s'en prévaloir.

La situation actuelle revêt un caractère exclusivement politique. L'ethnographie et la sentimentalité passent au second plan. Les plus grands intérêts politiques concevables sont enjeu. Regardons-les en face sans nous laisser détourner par aucune autre préoccupation de l'accomplissement de notre tâche nationale.

DECLARATION DE SIR EDWARD GREY SUR LA QUESTION BULGARE. — LA POLITIQUE BRITANNIQUE EN BULGARIE. LE FANATISME DANS l' ARMÉE BULGARE.

29 septembre 1915.

Sir Edward Grey a parlé hier de la question bulgare devant la Chambre des Communes. Répondant à une question sur la mobilisation ordonnée par le Cabinet de Sofia, il n'a point fait un long exposé. Il s'est borné à quelques considérations générales suivies d'une déclaration. Celle-ci -est telle qu'on la pouvait souhaiter. Le chef du Foreign Office a dit avec force que, si la Bulgarie prenait une attitude agressive aux côtés de nos ennemis, la Grande-Bretagne accorderait à nos amis des Balkans « tout l'appui dont elle dispose sans restriction ni spécification ». Cela signifie que, de concert avec les puissances alliées, le gouvernement britannique est prêt à envoyer dans les Balkans un corps expéditionnaire destiné, avec un corps français, à renforcer les troupes serbes et grecques. Tout le monde savait que cette décision était prise depuis quelques jours. Mais le discours d'hier en est la première notification officielle. Il s'agit maintenant de passer aux actes. L'attitude agressive prévue par Sir Edward Grey existe dès maintenant.

Il serait fou de prendre un instant au sérieux les protestations pacifiques de M. Radoslavof près des Cabinets européens. Même dans ses conversations avec les représentants des Alliés à Sofia, le premier ministre de Ferdinand Ier laisse suffisamment percer ses véritables inten-

tions. Le 24 septembre il a dit aux ministres d'Angleterre et de Russie, MM. O'Beirne et Savinsky, que l'objet de la mobilisation générale était de faciliter la tâche de la diplomatie en vue d'assurer un règlement favorable des revendications bulgares, et que la réponse à la note des Alliés du 14 septembre serait remise dans quelques jours. Qu'est-ce à dire, si ce n'est que, lorsque la mobilisation et la concentration seront achevées, le gouvernement bulgare réclamera la mise en possession immédiate des territoires serbes revendiqués, et que, devant le refus certain de la Serbie et de ses alliés, ou même sans attendre de réponse, il donnera l'ordre à ses troupes d'envahir la Serbie aux points fixés d'accord avec les états-majors de Vienne et de Berlin ? MM. Radoslavof et consorts trouveront sans doute là une nouvelle occasion d'imiter leurs amis de Germanie. Ils essayeront de galvaniser l'opinion bulgare sous des prétextes inventés de toutes pièces. Il reste à savoir si la nation suivra docilement un gouvernement qui le mène, aux abîmes. La déclaration de Sir Edward Grey constitue bien un avertissement. Toutefois il est bien improbable que celui-ci soit écouté, à supposer qu'on le laisse parvenir en Bulgarie. Au moins aurait-il dû être accompagné d'une déclaration russe, dont M. Savinsky aurait assuré la divulgation convenable.

Jusqu'à ces tout derniers jours, en effet, le peuple bulgare pouvait supposer que le gouvernement britannique conserverait à son égard les mêmes sentiments qu'en 1885. H vivait sur les souvenirs de la rivalité traditionnelle anglo-russe. Il se rappelait que, si l'Angleterre avait appuyé diplomatiquement de toute son énergie la réunion de la Roumélie orientale à la principauté créée par le traité de Berlin, alors qu'elle avait combattu de

toutes ses forces le maintien de la grande Bulgarie du traité de San Stefano, c'était encore afin de faire échec à la politique russe qui, par un étrange revirement, s'opposait alors à la réalisation des aspirations bulgares. Les peuples et les gouvernements d'Orient ont toujours joué de la division des grandes puissances. Avant la guerre européenne, ils ne croyaient pas beaucoup à la sincérité et à la solidité de la Triple-Entente. Depuis la guerre, ceux d'entre eux qui ont lié partie avec l'Austro- Allemagne continuent d'espérer en une fissure dans le bloc des Alliés. En Bulgarie, on se croyait prémuni contre toutes les mauvaises chances par les sympathies de la Russie et de l'Angleterre agissant les unes dans un sens, les autres dans un autre, de telle sorte qu'elles devaient se faire contrepoids dans les pires éventualités. Trop longtemps les Russes et les Anglais ont facilité ce jeu par un attachement irréfléchi à une politique caduque. Depuis bien des années il est évident que la Serbie est le point de rupture de l'équilibre européen et que les pu'ssances soucieuses de préserver l'indépendance de l'Europe contre la dom'nation germanique doivent à tout prix protéger l'indépendance serbe. Les projets de Confédération balkanique, dont on ne cessait de parler à Londres, à Pétrograd et à Moscou, sont des combinaisons extravagantes. En Orient les tendances se font jour vers la désunion, non vers l'union. Il faut les prendre telles qu'elles sont. Il y a plusieurs groupes : le groupe turcobulgare qui s'appuie sur l'Austro- Allemagne, le groupe serbo-grec qui résiste à la pesée de celui-là avec le concours des puissances occidentales, et la Roumanie Qui est partagée entre sa haine des Magyars et son respect de l'Allemagne. Les Alliés n'ont pas le droit de s'abandonner à des crises de sentiment ; ils doivent s'en tenir aux

faits et ne point hésiter à recourir à la force pour rendre inoffensifs les amis de leurs ennemis.

Comment l'hésitation serait-elle possible aujourd'hui ? Toute la presse bulgare chante les louanges de la Turquie, notre ingrate ennemie. Elle proclame la paix et l'amitié perpétuelles avec le peuple qu'elle avait voué à l'extermination en 1912. Elle est liée avec lui par un traité conclu sous la direction de l'Allemagne et dont la condition essentielle du côté turc, c'est-à-dire du côté allemand, était la mobilisation contre la Serbie. Le duc Jean de Mecklembourg-Schwerin, envoyé spécial de Guillaume II, est resté à Sofia jusqu'à ce que les affiches de mobilisation aient été posées. Le prince de Hohenlohe, autre envoyé du Kaiser, va seulement quitter Constantinople. Voilà pour la politique. Elle est claire. Quant aux sentiments, si l'on ne réussit point à s'en désintéresser, on va juger de ceux qu'on professe dans les Etats du tsar Ferdinand. Pendant le séjour du duc de Mecklembourg à Sofia on le fit assister, en présence du souverain, à la prise d'épaulette de quatre cents élèves de l'Ecole militaire qui sortaient avec le grade de sous-lieutenant. Après la cérémonie les nouveaux officiers chantèrent en chœur devant le duc et le roi un hymne enflammé contre les Serbes et les Grecs. Voici, d'après le Messager d'Athènes, le refrain de cette chanson, qui fait fureur à Sofia :

« Nous avons accepté votre main en frères, mais l'enfer nichait dans votre âme. Avec les goûts d'un brigand invétéré, qui a foulé aux pieds nom, honneur et autel, ô alliés brigands intrigants, hypocrites, vous nous avez dépouillés sans pudeur ; vous avez souillé le temple de notre patrie. Démons inhumains, cachant en vous le crime profondément enraciné, vous êtes des créatures de méchanceté et de rage. Nous tenons compte de tout et nous nous vengerons sauvagement de ton plan satanique, maudite canaille envieuse. »

Tels sont les sentiments qu'insufflent à l'armée et au peuple bulgares les auteurs de l'attaque brusquée du 29 juin 191 3.

LES RUSES DU TSAR FERDINAND. — LA COMEDIE MINISTÉRIELLE. — LA NÉCESSITÉ D'UNE MANIFESTATION

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