‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 144 sur 161 · RUSSE · texte numérisé non relu

RUSSE

30 septembre 1915.

Des informations d'origine incertaine ont troublé l'opinion publique dans la matinée d'hier. Elles annonçaient que le tsar Ferdinand avait appelé M. Malinof, ancien président du Conseil et un des chefs de l'opposition, et lui avait demandé de constituer un nouveau Cabinet. Déjà les partisans incorrigibles des aspirations bulgares chantaient victoire à Paris et se préparaient à soutenir de nouvelles revendications du Cabinet de Sofia, aux dépens de nos alliés serbes, pour les beaux yeux des nouveaux ministres. Certes, si le tsar Ferdinand s'était vu contraint par des mouvements populaires et le sentiment d'un danger personnel pressant à renvoyer son ministère germanophile, l'événement eût mérité d'être pris en sérieuse considération. Encore aurait-il fallu s'assurer que le changement ministériel n'était point simplement une manœuvre destinée à permettre au souverain mal engagé de se tirer provisoirement d'un mauvais pas. Les affaires bulgares, particulièrement celles qui relèvent de l'initiative de Ferdinand Ier, exigent un examen réfléchi. Mais, hier matin, il ne s'agissait nullement d'un changement de gouvernement à Sofia. M. Radoslavof

n'était point démissionnaire et le roi lui conservait sa confiance. M. Tontchef, ministre des finances, et M. Balakof, ministre du commerce, son ami, s'étaient seuls retirés en invoquant pour prétexte une prétendue querelle de M. Tontchef, germanophile renforcé, avec M. Radoslavof. Le roi avait profité de cette occasion, survenue bien à propos, pour prier M. iNIalinof de boucher dans le Cabinet en fonctions le trou lassé vide par les compères Tontchef et Balakof.

Jamais ruse ne fut cousue d'un fil plus blanc. En présence de l'impopularité de la mobilisation dans les campagnes, c'est-à-dire dans la très grande majorité du pays, en face de la mobilisation grecque, des revers allemands sur le front occidental, des difficultés de la campagne de Russie, de la résolution des Alliés de secourir la Serbie, le tsar Ferdinand éprouve le besoin de se couvrir. Il sait qu'un second désastre comme celui de 191 3 ne serait pas supporté comme le premier par son peuple. ïl craint pour sa couronne et, suivant la menace de M. Stambou-lovski, pour sa tête. Il a donc jugé prudent de provoquer un remaniement ministériel afin de faire asseoir au Conseil, près de ses créatures, des représentants autorisés de l'opposition qui auraient endossé la responsabilité de l'aventure criminelle en cours d'exécution. Mais M. Malinof ne s'est pas prêté un instant à ce subterfuge. Non seulement il refusa catégoriquement d'entrer dans le Cabinet Radoslavof, mais encore il déclara qu'il ne laisserait y entrer aucun de ses amis. Ferdinand Ier resta bredouille. Aussitôt après il rappela MM. Tontchef et Balakof, qui voulurent bien reprendre leurs portefeuilles. La mobilisation se poursuit avec intensité.

Comment une pareille comédie peut-elle tromper ici des hommes politiques ? Tout remaniement ministériel

à Sofia sera dépourvu d'importance au point de vue des Alliés s'il n'implique pas la prise effective de possession de tous les rouages gouvernementaux, notamment de la direction de tous les services militaires, par les adversaires de la politique actuellement suivie. Les arrangements conclus avec nos ennemis devraient être dénoncés. Avant tout l'armée devrait être remise sur le pied d'avant la mobilisation. Un nouveau ministère, même composé d'hommes en apparence bien intentionnés à notre égard, ne mériterait pas de notre part plus de confiance que celui d'aujourd'hui s'il ne prenait pas les mesures commandées, suivant les Alliés, par les circonstances. Nous souhaitons vivement que le changement désiré de gouvernement se produise à Sofia. Mais n'y comptons pas et méfions-nous. Les positions sont trop nettement prises à la cour du tsar Ferdinand pour qu'on en change sans révolution. Or, comme ce sont les révolutionnaires stamboulovistes et macédoniens, les hommes violents et tarés, qui détiennent le pouvoir avec ses avenues, une révolution paraît bien invraisemblable. Il faudrait que les modérés devinssent enragés : cela arrive, mais rarement.

Pour faire capituler Ferdinand Ier, il faut des actes venus de l'extérieur, et ces actes doivent être accomplis avant l'achèvement de la concentration bulgare. Sur la mer Noire, la flotte russe, qui semble en posséder maintenant la maîtrise, doit procéder devant Varna et Bourgas à des manifestations significatives. Quand la nation bulgare constatera que la politique de son roi l'oblige à combattre des soldats russes, elle mesurera la profondeur de l'abîme où l'on veut la jeter. Dans les Balkans, les troupes des Alliés doivent occuper la ligne du Vardar aux points où la frontière serbe est le plus menacée. Elles peuvent être à pied d'œuvre en quelques jours. Elles

sont prêtes. Elles constitueront un renfort matériel puissant. De plus il est permis de douter que les soldats bulgares consentent à se heurter à une armée francoanglaise. En peu de jours le tsar Ferdinand serait forcé d'abattre son jeu. La Grèce serait la première à bénéficier de la manœuvre. Son gouvernement n'est nullement dupe des protestations pacifiques du Cabinet Radoslavof. Il sait qu'après l'écrasement de la Serbie viendrait le tour de la Grèce. S'étant brisé en 191 3 contre la coalition de trois de ses voisins, le tsar Ferdinand nourrit cette fois l'ambition de les battre l'un après l'autre, en bernant ceux qu'il serait trop dangereux d'attaquer tout de suite. Il espère endormir la Grèce par de belles paroles et l'empêcher de recevoir les secours des Alliés jusqu'à ce que la Serbie soit matée.

Mais M. Venizélos n'est pas homme à se laisser prendre à ces fausses caresses. Constantin Ier non plus ne peut se fier aux assurances de son impérial beau-frère. Tous les Grecs qui pensent voient que l'enjeu de la partie actuelle est non seulement Cavalla, non seulement Salonique, mais tout l'hellénisme. Si la Turco-Germanie l'emportait, c'en serait à jamais fait de l'hellénisme en dehors du Péloponèse et de l'Attique. Les Turcs font disparaître les Grecs de l'Asie Mineure comme ils exterminent les Arméniens. Sous le regard bienveillant de Guillaume II, ils turquisent et islamisent toute l'Anatolie en procédant par suppressions. Plusieurs centaines de mille Arméniens ont été massacrés depuis un an. Que resterait-il de Grecs dans l'empire ottoman si le bloc turco-bulgare triomphait ?

L'INTERVENTION DE LA BULGARIE lÔÇ

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DISCOURS DE M. VENIZELOS. — ■ LA MOBILISATION GENE- RALE GRECQUE. LE « CASUS FŒDERIS » DU TRAITÉ

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