‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 145 sur 161 · GRÉCO- SERBE · texte numérisé non relu

GRÉCO- SERBE

Ier octobre 1915.

M. Venizélos a prononcé avant-hier à la Chambre grecque un discours qui était attendu avec un vif intérêt. C'était sa rentrée parlementaire depuis sa chute sensationnelle du mois de février dernier. Il reparaissait en vainqueur devant la nouvelle Assemblée où les électeurs grecs avaient envoyé, malgré la plus forte pression gouvernementale, une majorité qui lui était entièrement dévouée. Pourtant il n'a pas voulu triompher. Laissant de côté les affaires intérieures, il a simplement exposé la situation extérieure en se bornant aux déclarations strictement nécessaires. Il s'est même exprimé en termes d'un patriotisme si général que M. Gounaris, le président du Conseil qui a dû lui céder la place après les élections générales, l'a approuvé sans réserves. M. Venizélos est trop prudent pour faire parade dé sa victoire. Il a parlé non en homme de parti, mais, suivant sa coutume, en homme d'État.

La situation présente diffère sensiblement de celle que M. Venizélos laissait en quittant le pouvoir l'hiver dernier. Il s'agissait alors, pour la Grèce, de prendre part avec les Alliés à des opérations militaires contre les Turcs, moyennant la promesse de l'annexion d'une bonne partie de PAnatolie antérieure avec Smyrne. Cette acquisition eût été la récompense d'une heureuse coopération en

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même temps qu'une compensation, très large, pour la cession à la Bulgarie de la région de Cavalla. Dans cette combinaison, M. Venizélos se croyait sûr de la neutralité du gouvernement bulgare. La résistance du roi Constantin, opposé à toute cession territoriale et très défiant à l'égard de la Bulgarie, ruina la combinaison. Aujourd'hui il n'est plus question pour la Grèce d'attaquer les Turcs ni d'abandonner des territoires aux Bulgares. Elle se trouve en présence d'un danger pressant. La Bulgarie a mobilisé pour prendre la Macédoine serbe. Il n'est pas douteux que cette conquête, si elle s'effectuait, serait la préface de celle de la Macédoine grecque. De plus, la Grèce se trouve obligée par le traité de secourir la Serbie dans le cas où celle-ci serait attaquée par la Bulgarie. M. Venizélos a donc fait procéder, avec l'approbation du roi cette fois, à la mobilisation générale. Constantin Ier ne pouvait refuser de sanctionner une mesure d'une évidente nécessité.

C'est ce que le président du Conseil a expliqué brièvement dans la première partie de son discours. Il a déclaré que, dans les circonstances actuelles, il revenait à son programme de septembre 1914 dont voici le principal passage : « Le gouvernement est tenu par des obligations découlant de son alliance avec un des belligérants, la Serbie, et il est décidé à remplir ces obligations, si le casus fœderis se présente. » M. Venizélos espère que le casus fœderis ne se présentera pas. Mais il a fait suivre ce souhait protocolaire d'observations qui ont montré la situation sous l'aspect le plus inquiétant. En premier lieu, malgré les protestations officielles de la Bulgarie, une mobilisation générale ne peut rester indéfiniment pacifique ; les heurts deviennent inévitables. Ensuite le gouvernement bulgare proclame depuis des mois qu'il tient

pour nul et non avenu le traité de Bucarest de 191 3 et qu'il en poursuivra la revision par tous les moyens. Evidemment la mobilisation d'aujourd'hui constitue le moyen choisi. Que la revision du traité de Bucarest par les armes vise actuellement la Serbie seule, la Grèce ne s'en trouve pas moins directement menacée. Son alliance avec la Serbie a pour but non seulement la garantie de l'état territorial créé par le traité de Bucarest, mais aussi le maintien du contact territorial des deux pays, qui seul leur permet de résister victorieusement à une attaque éventuelle des vaincus de 191 3. Enfin la Bulgarie aspire ouvertement à l'hégémonie dans les Balkans. N'ayant pu l'obtenir en une fois en 191 3, malgré la complicité du Cabinet de Vienne, elle cherche à l'atteindre en plusieurs étapes. Le succès de ce plan serait la ruine de la Grèce. M. Venizélos est décidé à l'empêcher à tout prix : « Le peuple grec en armes, a-t-il dit, est prêt à défendre son intégrité, ainsi que les intérêts vitaux du pays, et à s'opposer à toute tentative d'un État balkanique quelconque tendant à créer en sa faveur une situation prépondérante qui marquerait la fin de l'indépendance politique et morale des autres. »

Les germanophiles de Grèce, toujours très actifs, avaient espéré, paraît-il, que le casus fœderis du traité serbo-grec ne jouerait pas, pour deux raisons, en cas d'attaque de la Serbie par la Bulgarie et l'Austro-Allemagne. La première de ces raisons est digne de ceux qui l'invoquent. Suivant eux, la Grèce ne serait tenue de secourir la Serbie que si celle-ci était attaquée par la Bulgarie seule. Mais si une ou plusieurs autres puissances se joignaient à l'agresseur prévu, l'obligation de secours disparaîtrait. Voici la seconde raison : le traité d'alliance prévoit, assure-t-on, que dans l'hypothèse envisagée la

Serbie attaquée devra mettre au moins 150.000 hommes en ligne contre la Bulgarie. Or les germanophiles prétendent qu'au cas où les Austro-Allemands l'attaqueraient au Nord, la Serbie ne pourrait pas distraire 150.000 hommes de son front du Danube et de la Save. Mais ce n'est qu'une supposition de la part de ces messieurs. En tout cas les Alliés sont prêts dès maintenant à parfaire, et bien au delà, le nombre stipulé. Toutes les arguties progermaines s'évanouissent donc. M. Venizéïos ne s'y arrête point. Il prend les dispositions nécessaires pour faire face au danger. Il est soutenu par la confiance et l'enthousiasme de l'immense majorité du pays.

Plus le temps s'écoule, plus il convient de n'attacher aucune importance aux déclarations officielles bulgares. En tout état de cause, même si elle n'était pas suivie d'hostilités immédiates, la mobilisation ordonnée par le tsar Ferdinand aurait deux objets : l'immobilisation de forces serbes sur la frontière de l'Est tandis que les Austro-Allemands attaqueraient au Nord les troupes du roi Pierre, et le desserrement de l'étreinte des Alliés sur la Turquie. Nous devons parer à ce double danger.

LA CONCENTRATION BULGARE AU NORD-OUEST. — LES OFFICIERS ALLEMANDS A SOFIA. — DÉCLARATION DU FOREIGN OFFICE.

2 octobre 19J5.

A mesure qu'on se rapproche de la date fixée par les compères de Sofia, de Constantinople, de Vienne et de

Berlin pour l'attaque de la Serbie, les trucs de la comédie bulgare se découvrent mieux.

Le souci d'observer la neutralité armée dont parle M. Radoslavof se manifeste par une concentration de troupes à l'angle nord-ouest du royaume, sur la rive droite du Timok, de Widin à Tsaribrod. Des environs de Widin à la rive hongroise du Danube la distance est courte. Le territoire serbe forme là un saillant qui suit le cours du Danube et qui touche aux trois frontières hongroise, roumaine et bulgare. C'est par ce saillant, par les voies qui aboutissent à Negotin et à Kladovo, que la Serbie prend contact avec la Roumanie, et que celle-ci communique avec les puissances de la Quadruplice. C'est également par là que l'Austro-Allemagne peut rétablir ses communications avec la Turquie sans passer par le territoire roumain. En conséquence, si une poussée germano-bulgare venait à mettre le district de Negotin entre les mains des Austro-Allemands, la Serbie serait coupée de la Roumanie, et la Roumanie ne pourrait plus rien recevoir des Alliés iusqu'à ce que les Détroits fussent rouverts, tandis que l'Allemagne pourrait librement faire passer en Turquie tout ce qu'il lui plairait. C'est assez dire l'importance de l'opération.

Celle-ci- une fois effectuée et ces résultats acquis, on passerait à la seconde partie du plan, c'est-à-dire à l'occupation de la ligne du Vardar. Au traité de Bucarest, les Bulgares, à qui les Serbes avaient donné le choix entre le district de Kotchana et celui de Stroumitza, ont choisi celui de Stroumitza qui s'avance en pointe jusque près du Vardar. Cette préférence se justifiait uniquement par le désir de posséder un tremplin d'où les troupes, régulières ou déguisées en comitadjis, du tsar Ferdinand pussent se lancer à tout instant sur la ligne du Vardar. Gauvain. — T. VIII. 24

On sait que depuis quatorze mois les comtadjis ont tente maintes fois l'aventure. La ligne Nich-Salonique une fois coupée, la Serbie se trouverait abandonnée à ses propres moyens. Même si l'opération s'en tenait là, sans se prolonger du côté de Monastir avec le concours de bandes albanaises, la situation n'en serait pas moins désastreuse pour les Serbes, les Grecs et les Alliés. En réalité l'Austro- Allemagne serait maîtresse de l'Orient. Encerclée de toutes parts, la Roumanie s'enliserait dans une neutralité de plus en plus funeste, à moins qu'un sursaut patriotique de la nation forçât le gouvernement à sauver par une action énergique les destinées nationales. En ce qui concerne particulièrement la Grèce, elle ne pourrait se faire d'illusions sur le sort de Salonique. La possession de ce port de l'Egée est l'objet traditionnel des ambitions de l'Autriche. Elle aurait d'autant plus d'importance pour cette puissance qu'elle aurait perdu Trieste et que l'Adriatique lui serait fermée.

Parallèlement à l'avance des troupes bulgares sur la frontière serbe, les officiers allemands affluent à Sofia. Comme en Turquie, ils s'installent dans les principaux services militaires. Les uns viennent de Turquie, les autres d'Allemagne. Est-ce afin d'appuyer la « neutralité armée » ? Malgré des tendresses persistantes pour les hommes de Sofia, le gouvernement britannique a cru devoir signaler ce scandale. Hier le Foreign Office a fait publier une communication où il déclare que l!action actuelle en Bulgarie « est tout à fait analogue à celle qui a été entreprise par les Allemands en Turquie l'année dernière, alors que des officiers allemands ont obligé la. Turquie à engager contre la Russie une attaque injustifiée ». Cette ressemblance avec la comédie qui s'est jouée sur le Bosphore pendant les premiers mois de la guerre

européenne ne pouvait manquer de frapper Sir Edward Grey. Le Cabinet de Londres ne veut pas se laisser prendre deux fois aux mêmes artifices. Au mois de septembre 19 14, il a retiré des Détroits la mission navale britannique dirigée par l'amiral Limpus, alors que l'Allemagne renforçait tant et plus la mission militaire commandée par le général Liman von Sanders. Cette mesure surprenante a été suivie de résultats dont on voit trop bien la gravité. Il s'agit aujourd'hui de ne plus se laisser berner par les déclarations officielles de gens qui attendent le moment propice pour nous donner un coup de poignard dans le dos. En 19 14 la Turquie et l'Allemagne marchaient complètement d'accord. En 191 5 la Bulgarie, alliée à la Turquie, combine ses efforts avec l'Allemagne et PAutriche-Hongrie. Elle a lié sa fortune à celle des ennemis de la civilisation. Nous devons agir en conséquence.

RETRAIT DES PROPOSITIONS DE LA TRIPLE-ENTENTE A LA BULGARIE. — DERNIÈRE ILLUSION ANGLAISE.

4 octobre 19 15.

Il ne subsiste plus de doute que les Alliés réalisent en ce moment leur promesse de venir militairement au secours de la Serbie. Ils n'ont eu pour cela qu'à changer de base d'opérations dans la mer Egée. Leurs troupes de renfort et de réserve pour les Dardanelles, avec tout le matériel correspondant, étaient déjà établies à Lemnos et à Mitylène, îles grecques. Elles ont pu passer à Salonique, territoire également grec, pour rejoindre l'armée du roi

Pierre, sans rencontrer de difficultés. Matériellement, il est à peu près aussi facile, depuis Moudros, d'aller à Salonique qu'à un point de débarquement du golfe de Saros. Diplomatiquement, les objections ne devaient pas être plus fortes contre le débarquement dans un port continental que contre l'occupation de deux îles. Au point de vue des principes, la différence est nulle. En fait, on pourrait soutenir que le débarquement à Salonique est plus justifié puisqu'il s'agit pour les troupes expéditionnaires d'aller secourir un pays allié de la Grèce que celle-ci est tenue de défendre contre une agression bulgare imminente. Tous les Hellènes comprendront que la cause des Alliés est solidaire de la leur. Si le Cabinet d'Athènes croit devoir formuler une protestation, ce sera seulement pour ne point paraître avoir appelé luimême une intervention qu'il se contente provisoirement de tolérer.

Naturellement l'exécution de l'opération militaire a dû être précédée d'explications sur la situation diplomatique. Le gouvernement grec ne pouvait s'associer, directement ou indirectement, à l'entreprise projetée si les Alliés avaient maintenu à Sofia leurs propositions du 14 septembre, qui mettaient à néant le traité de Bucarest. Déjà les agents de M. Radoslavof répandaient le bruit que les troupes franco-anglaises avaient pour mission d'occuper au profit de la Bulgarie les territoires revendiqués par elle. Si grotesque que fût cette insinuation, il importait de rassurer le gouvernement et le peuple grecs. C'est fait maintenant. Il est bien entendu, à Athènes et à Belgrade comme à Sofia, que les propositions de concessions territoriales libéralement offertes^à la Bulgarie le 14 septembre sont entièrement caduques. Le gouvernement bulgare y a répondu par la mobilisa-

tion générale. Les Alliés ont relevé cette provocation comme il convenait. Ils ne connaissent plus aujourd'hui que le traité de Bucarest, qui reste le statut territorial des Balkans. A ce propos nous constatons avec plaisir que la presse française, naguère foncièrement hostile à ce traité, veut bien aujourd'hui le considérer comme la sanction normale de la seconde guerre balkanique.

La prédominance de l'idée contraire chez les Alliés jusqu'à ces derniers temps leur a fait commettre de graves imprudences. Elle en entraînerait de nouvelles si elle persistait dans certains milieux. Rien ne serait plus funeste, par exemple, que de reprendre les négociations avec Sofia si le tsar Ferdinand et ses ministres, déconcertés par la présence d'une armée anglo-française en Macédoine, prétendaient renouer les conversations en alléguant qu'il y a eu malentendu. A l'heure actuelle, nous ne devons plus songer qu'à mater nos ennemis et les complices de nos ennemis. Aussi avons-nous lu avec une certaine surprise dans le Times du Ier octobre que le seul règlement durable des affaires balkaniques consiste, suivant l'expression de Sir Edward Grey, « dans l'union territoriale et politique des nationalités parentes ». Comment nos amis anglais n'ont-ils pas enfin vu que des parents, qu'on voulait à toute force mettre ensemble en ménage, sont des rivaux dont quelques-uns sont plus ennemis entre eux que des étrangers ? Ne sait-on point à Londres ce que sont les haines de famille ? En voulant rapprocher des parents brouillés, on ne réussit le plus souvent qu'à les mettre aux prises. Les Bulgares ne veulent point, n'ont jamais voulu se réconcilier avec les Serbes et les Grecs. Depuis le moyen âge ils se battent avec eux. Aujourd'hui ils prétendent rejeter les uns et les autres dans un coin de la péninsule pour rester seuls

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maîtres dans les Balkans. Il n'y a jamais eu d'union balkanique. On ne peut reconstituer ce qui n'a jamais existé. En Macédoine le « roc » de l'union sur lequel le Times veut établir un règlement inébranlable n'est qu'une tourbière. Xous le regrettons, ma:cs ni notre confrère ni nous n'y pouvons rien changer.

ULTIMATUM RUSSE A LA BULGARIE. — LE TRAITE TURCO- BULGARE DU 6 SEPTEMBRE.

5 octobre 1915.

Le gouvernement russe a enfin fait à Sofia la démarche que commandait la situation. Avant-hier 3 octobre, peut-être même la veille, il a prescrit à M. Savinsky de remettre à M- Radoslavof une note comminatoire qii est un véritable ultimatum. La Russie dénonce la politique germanophile du tsar Ferdinand et la présence d'officiers allemands et autrichiens dans les principaux services bulgares comme des actes hostiles « en vue d'une agression fratricide contre un peuple slave et allié ». En conséquence elle somme le gouvernement bulgare « de rompre ouvertement avant vingt-quatre heures avec les ennemis de la cause slave et de la Russie » et de procéder immédiatement « au renvoi des officiers appartenant aux armées d'Etats qui sont en guerre avec les puissances de l'Entente ». S'il n'est pas déféré à cette sommation dans le délai fixé, M. Savinsky doit quitter la Bulgarie avec tout le personnel de la légation et des consulats. Comme les communications télégraphiques avec la Bulgarie sont rendues difficiles depuis quelques jours, M. Savinsky a

ou la dépêche de M. Sazonof avec un certain retard, et il n'a pu s'acquitter de sa mission qu'hier lundi à quatre heures du soir. C'est donc aujourd'hui à quatre heures qu'expire le délai de l'ultimatum.

Suivant toute vraisemblance, les légations des autres puissances de la Quadruple-Entente se sont solidarisées avec celle du tsar Nicolas. Elles ont dû appuyer l'ultimatum russe et quitteront le pays en même temps que que M. Savinsky. En effet, l'heure n'est plus aux tergiversations ni aux discussions. Le seul procédé raisonnable à employer à l'égard de la Bulgarie consistait dans une mise en demeure catégorique comme celle de M. Sazonof. Que n'y a-t-on recouru plus tôt ! Si le peuple bulgare avait reçu à temps de la grande puissance orthodoxe une menace d'excommunication, peut-être se fût-il ressaisi et aurait-il chassé du pouvoir les serviteurs de la Germanie. On ne négocie point à Sofia dans les mêmes formes qu'à Londres. La Russie, qui s'est toutefois servie, plus ou moins à propos, de la manière forte dans les Ëtats balkaniques, ne pouvait pas trouver d'occasion plus opportune de tenir publiquement un langage sévère à Sofia. 11 n'était nul besoin d'attendre une provocation comme celle de la mobilisation générale. On sait aujourd'hui que le traité de Dimotika relatif à. la modification de la frontière turco-buîgare a été signé le 6 septembre ; le Narodni Prava, journal officieux du Cabinet Radoslavof, en a publié le texte avec la date. S'il est ensuite survenu quelques difficultés, ce n'était point sur les clauses du traité, qui était définitif, maïs sur leur exécution. Les Turcs tenaient à s'assurer qu'ils ne seraient point bernés. Ils ne voulaient point laisser à leur nouvel allié le choix de la date de la mobilisation. Ils subordon- ■Baient la remise effective des territoires cédés à l'exécu-

tion préalable des engagements contractés par la Bulgarie. Bien avant le 6 septembre, d'ailleurs, la rupture entre Pétrograd et Sofia semblait inévitable. En vain la Russie suivait-elle chez ses ingrats protégés la politique du joueur qui court après son argent. La partie était perdue pour elle depuis le régime de Stamboulof. Depuis lors, quelles que fussent les dispositions de la population bulgare, les divers gouvernements qui se sont succédé en Bulgarie ont pratiqué une politique destinée fatalement à ruiner l'influence russe. La manière pouvait être différente, le but était le même. Les gouvernants bulgares n'admettaient l'influence russe que si elle s'exerçait exclusivement en leur faveur. Ils ne voulaient pas être les instruments de la politique de Pétersbourg en Orient ; ils travaillaient pour eux-mêmes. C'est ainsi qu'ils furent naturellement amenés à s'appuyer sur le Cabinet de Vienne. Toute l'histoire des trente dernières années le montre. M. Malinof, chef actuel de l'opposition, était président du Conseil lorsque furent combinées la proclamation de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine et celle de l'indépendance bulgare en 1908. L'intimité des relations entre Vienne et Sofia n'a pas été interrompue depuis de longues années. Elle était plus ou moins cordiale, mais elle subsistait. Or, l' Autriche-Hongrie poursuivait avec ténacité l'assujettissement de la Serbie, dont l'indépendance importait au plus haut point à la Russie et aux puissances occidentales. Les dépouilles serbes étaient ardemment convoitées par les Bulgares. Avant la seconde guerre balkanique, ceux-ci ne se gênaient point pour dire que Nich et Pirot auraient dû leur être attribuées. De plus, le tsar Ferdinand a toujours été hypnotisé par le rêve de son couronnement comme empereur d'Orient à Sainte-Sophie. Et, certes, il n'y a point renoncé. Dès lors,

comment, dans une crise européenne décisive, le gouvernement bulgare ne se serait-il point rallié aux empires germaniques, aux nations de proie ? S'il n'avait pas pris nettement position jusqu'à cet automne, c'était uniquement par prudence. Mais l'intention préexistait.

Peut-être Ferdinand Ier eût-il préféré attendre encore un peu. Seulement, quand on est lié à des partenaires comme l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Turquie, on n'est point tout à fait son maître. Maintenant les dés sont jetés. A nous de conduire le jeu sans défaillance.

CONFLIT DE M. VENIZELOS AVEC LE ROI CONSTANTIN. — DÉMISSION DE M. VENIZELOS. — DEBARQUEMENT ANGLO- FRANÇAIS A SALONIQUE.

6 octobre 1915.

Nous sommes maintenant en plein drame. M. Venizélos, qui est un autre homme que M. Radoslavof, n'a voulu jouer la comédie ni devant son roi, ni devant son pays, ni devant l'Europe. Appelé lundi à fournir à la Chambre des explications sur la situation politique, il les a présentées en toute franchise, sans rien dissimuler des conséquences de la politique qu'il voulait suivre. Après une longue séance qui s'est terminée fort avant dans la nuit, il a été approuvé par 147 voix sur 257 votants, non compris les 9 ministres. Mais, dans la journée de mardi, il s'est trouvé en désaccord avec le souverain. Il est aujourd'hui démissionnaire. A défaut d'informations détaillées, il convient de suspendre son jugement. Pourtant

on peut dire dès à présent sans grand risque d'erreur que la retraite de i\L Venizélos n'aura pas cette fais le même caractère qu'en février dernier. Si Constantin Ier ne se ravise point et ne maintient pas M. Venizétos au pouvoir, il y aura lutte. Les circonstances ne permettent plus au président du Conseil renvoyé de se réserver pour un avenir plus ou moins prochain. Les péripéties de la crise orientale se développent avec une rapidité qui interdit tout atermoiement. Chaque heure compte.

Le Ier octobre, Sir J. Hamilton, commandant des forces anglo-françaises aux Dardanelles, est débarqué à Salonique avec une cinquantaine d'officiers anglais et français. Il a rendu visite au général Moscopoulos, commandant le troisième corps d'armée grec, et lui a demandé des renseignements en vue d'un débarquement éventuel de troupes alliées. Le général en a référé au gouvernement. M. Venizélos s'en est entretenu avec les ministres de la Quadruple-Entente. Ayant constaté la volonté des puissances alliées d'envoyer des troupes au secours de la Serbie menacée, le prés'dent du Conseil grec a formulé une protestation contre le débarquement. Cette protestation n'avait pas pour objet d'empêcher le passage de troupes anglo-françr :,s ù travers le territoire grec. Elle réservât seulement, dans des termes qui n'ont pas été portés à la connaissance du pubhc français, les droits de souveraineté de la Grèce. En fait, les opérations de débarquement ont déjà commencé. Dans l'intervalle, le Cabinet d'Athènes a reçu des gouvernements de la Quadruple-Entente les déclarations l:s plus rassurantes tant au sujet des droits souverains de la Grèce que relativement à la caducité des propositions de concessions faites à la Bulgarie. C'est dans ces conditions que M. Venizélos se présentait lundi devant la Chambre.

La première partie de la séance semble s'être passée <en un échange d'explications sur la nature des obligations contractées envers la Serbie dans le traité de 1913. Quelques anciens hégètes des partis qui conduisaient l'Hellade au précipice quand M. Venizélos prit la direction des affaires soutenaient que le casus fœderis prévu dans le traité gréco-serbe ne pouvait plus jouer depuis que la Serbie avait consenti à la cession éventuelle à la Bulgarie des territoires garantis par le traité. L'argument était captieux, mais de nature à troubler les esprits. Il était certain qu'on l'exploiterait contre nous. C'était un des dangers des négociations avec le Cabinet Radoslavof. De concert avec nos ennemis, le Cabinet de Sofia laissait traîner les conversations afin de nous compromettre de plus en plus vis-à-vis de nos amis. Il dés'ra:t se faire offrir des concessions qui seraient considérées par nos amis comme une violation de leurs droits et qui nous brouilleraient avec eux. Il n'a pas complètement manqué son but. C'est ainsi que le bruit se répandit en Grèce que les troupes an^lo-françalses venaient occuper en Macédoine, pour le compte de la Bulgarie, les territoires grecs dont la cession avait été promise à M. Radoslavof. M. Venizélos a dû déclarer explicitement devant la Chambre que toute appréhension relative au passage des troupes franco-anglaises par le territoire hellénique avait disparu à la suite des assurances officielles données par la Quadruple-Entente sur la complète caducité des propositions faites à la Bulgarie.

Serré de plus en plus près par les chefs de l'opposition partisans du maintien de la neutralité, M. Venizélos a fini par s'exprimer de la manière la plus nette. Il a dit que le traité d'alliance avec la Serbie subsistait tout entier, qu'il obligeait chacun des deux contractants à se

porter au secours de l'autre en cas d'attaque venant d'une tierce" puissance quelconque et que sa violation constituerait un acte déshonorant. Ensuite, avec sa force ordinaire de persuasion, il a démontré que l'écrasement de la Serbie serait suivi de l'écrasement de la Grèce et que le souci des intérêts vitaux de l'hellénisme commandait d'appliquer loyalement le traité d'alliance. Enfin il a envisagé de face le cas où les événements mettraient la Grèce en conflit non plus seulement avec la Bulgarie, mais avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. « Je ne dis pas, a-t-il déclaré, que nous devons nous battre contre l'Allemagne et l'Autriche ; mais, si la fatalité nous amène en face d'autres nations que la Bulgarie, nous ferons à nouveau ce que l'honneur commande. » Telle est du moins la dernière version des paroles du président du Conseil grec. Il en a été donné ce matin une autre plus catégorique en faveur de la Quadruple-Entente. Mais ce ne sont là que des nuances. La politique de M. Venizélos est claire. Elle avait été ratifiée expressément par les dernières élections générales. Elle a été approuvée, hier, par la grande majorité de la Chambre.

Cependant elle a été désavouée par le roi. Constantin Ier a-t-il reculé au dernier moment devant les conséquences des actes qu'il avait autorisés les jours précédents ? A-t-il saisi le prétexte de l'allusion de M. Venizélos aux deux empires du centre pour prétendre que le président du Conseil était allé au delà de ce qui avait été convenu? On ne sait encore. Mais il est permis de croire que M. Venizélos a prononcé ces paroles en connaissance de cause et qu'il est décidé à faire triompher les droits de l'hellénisme tel qu'il les comprend, et le peuple grec avec lui. [77 a montré jusqu'ici les égards les plus respectueux envers son souverain. Il se pourrait qu'il changeât de manière

si le roi se mettait décidément en travers de V accomplissement des destinées nationales?^

RUPTURE DE LA QUADRUPLE-ENTENTE AVEC LA BULGARIE. — COMMUNIQUÉ DU CABINET DE SOFIA. — COUP D'CEIL RÉTROSPECTIF SUR LES RELATIONS TURCO-BULGARES DE- PUIS 1913.

7 octobre 1915.

Avant-hier 5 octobre, à l'heure où le conflit éclatait entre M. Venizélos et le roi Constantin, M. Radoslavof répondait par une fin de non-recevoir à l'ultimatum russe. En conséquence les représentants de la Quadruple- Entente à Sofia ont demandé leurs passeports. Comme il était naturel, le ministre de Serbie s'est joint à eux. En ce moment les cinq ministres, accompagnés du personnel de leurs missions, doivent être à Bucarest ou du moins sur le chemin de la capitale roumaine, d'où chacun d'eux regagnera son pays. La rupture est donc consommée. Elle sera suivie incessamment d'hostilités ouvertes.

Le. communiqué publié par le Cabinet de Sofia dénature les faits, suivant la méthode en honneur chez les Germains et leurs amis. Il prétend qu'il n'y a point d'officiers allemands et autrichiens dans l'armée bulgare. Il déclare qu'en conséquence il ne peut chasser des officiers qui n'existent pas. Que les officiers et les agents auxiliaires austro-allemands actuellement en Bulgarie ne portent point tous l'uniforme et n'exercent point encore officiellement de commandement, c'est possible. Mais ils sont en service, ils collaborent avec leurs collègues bul-

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gares, ils agissent. Peu nous importe la tenue qu'ils revêtent et l'appellation qu'on leur donne. Leur présence et leurs actes en Bulgarie constituaient vis-à-vis de la Quadruple-Entente une provocation intolérable et un danger dont il fallait prévenir les effets. L'ultimatum russe, appuyé par la France, l'Angleterre et l'Italie, a détruit l'équivoque. La duplicité du Cabinet de Sofia paraît maintenant au grand jour.

La rupture d'aujourd'hui est la conséquence logique de la politique suivie avec une remarquable continuité de vues par la Bulgarie depuis le traité de Bucarest. Tous ces jours derniers, on lisait un peu partout des articles sur la « trahison » bulgare, sur le coup de théâtre de sa mobilisation, etc. Il n'y a eu aucun coup de théâtre à Sofia ; on y a seulement pris des mesures décidées en principe depuis longtemps. Nous avons déjà exposé les raisons générales qui poussaient le successeur du prince Alexandre de Battenberg dans les bras des Austro-Hongrois et des Macédoniens. A mesure que les événements se déroulaient, nous avons signalé — autant que la censure le permettait — les intrigues du tsar Ferdinand et du Cabinet RadosLavof avec Constantinople et Vienne. Des renseignements particuliers nous permettent aujourd'hui de préciser l'attitude du gouvernement bulgare depuis la seconde guerre balkanique.

On se rappelle qu'aussitôt après la signature du traité de Bucarest il y eut un va-et-vient de personnages bulgares et ottomans entre Constantinople et Sofia. Les uns et les autres, civils ou militaires, étaient en contact avec les représentants de Guillaume II dans les deux capitales. Sur le Bosphore M. de Wangenheim agissait avec son énergie accoutumée. Il fut alors question dans la presse de la négociation d'un accord turco-bulgare. Si invrai-

semblable que parût aux observateurs superficiels la conclusion d'une entente entre les Bulgares et les Turcs qui venaient de leur reprendre la Thrace avec Andrinople, elle semblait au contraire naturelle aux personnes qui savaient que la haine contre la Serbie, la Roumanie et la Grèce dominait dans l'esprit des dirigeants bulgares toutes les autres considérations. En fait, l'accord négocié sous les auspices de M. de Wangenheim fut signé dans le courant d'octobre 191 3, c'est-à-dire moins de quatre mois après la rentrée des Turcs à Andrinople. Il était dirigé contre les trois autres puissances balkaniques. Il prévoyait la formation de bandes de comitadjis chargées de fomenter l'agitation en Macédoine. Les deux Etats contractants espéraient que les troubles ainsi provoqués fourniraient à l'un d'eux un prétexte d'intervention armée à un moment opportun. Réconciliés dans une rancune commune, ils ne se rendaient peut-être pas exactement compte de la manière dont ils assouviraient leur vengeance. Mais les Bulgares tenaient avant tout à empêcher les Macédoniens annexés à la Serbie de s'assimiler à leur nouvelle patrie, et les Turcs, hypnotisés par la question des îles, cherchaient un prétexte d'arracher par la force à la Grèce la possession de Mitylène et deChio. L'accord envisageait non seulement les moyens de déchaîner une troisième guerre balkanique, mais aussi les résultats de cette conflagration. Supposant la victoire, il attribuait à la Bulgarie toute la Macédoine, y compris Salonique et Cavalla. La Turquie recevait toute la Thrace et les îles de l'Egée conquises par la Grèce. De plus, elle obtenait la suzeraineté de l'Albanie autonome. Quant aux puissances germaniques, qui ne figuraient point en nom dans l'affaire, mais qui dictaient les clauses à leurs protégés, elles bénéficiaient de la faculté de lancer ceux-ci

contre la Serbie à l'heure correspondant à l'exécution de leur grand dessein mondial. Que pense Constantin Ier de ces manigances de son impérial beau-frère ? S'il connaissait mieux la fourberie souveraine de Guillaume II, il éprouverait moins de scrupules à l'affronter.

L'accord d'octobre 191 3 ne resta point lettre morte. Les comitadjis soudoyés par les deux contractants s'acquittèrent de leur besogne en conscience, surtout dans la Macédoine serbe. S'il ne survint point de conflit international à ce propos, ce fut grâce à la prudence et à la modération du gouvernement de Pierre Ier. En iUbanie les intrigues allèrent leur train. Les agents du comité Union et Progrès suscitèrent la candidature au trône des Skipétars du prince Bourhan-Eddine fils préféré d'Adul Hamid. Avec les agents autrichiens, ils préparèrent la création de bandes qui, en cas de conflagration générale, auraient donné la main aux comitadjis venus de la frontière bulgare. Si rien de décisif n'intervint avant juillet 1914, ce fut probablement parce que Guillaume II et l'archiduc François-Ferdinand attendaient leur heure. Ce fut aussi parce que la Turquie et la Bulgarie désiraient compléter leurs armements. L'aveuglement de la Triple- Entente à cette époque restera un des étonnements de l'histoire. La Russie pressait la France d'autoriser la Bulgarie à émettre sur le marché de Paris un emprunt dont les fonds auraient servi à renouveler l'armement de l'emprunteur. Heureusement le Cabinet de Paris résista sur ce point. Malheureusement, plus tard, il autorisa un emprunt turc de 500 millions.

L'accord turco-bulgare ne visait point directement la Roumanie. Un des principaux membres du Cabinet Radoslavof expliquait alors pourquoi : « Nous sommes un peuple patient, disait-il. Xous sommes pressés d'entrer

en Macédoine. Mais il convient d'attendre pour la Roumanie. Le peuple roumain est lâche ; il nous laissera faire en Macédoine. Nous patienterons quelques années, et vous apprendrez alors comment un Bulgare sait haïr. » Les Roumains savent ce qu'on pense d'eux de l'autre côté du Danube. S'ils s'abandonnent à l'inertie dans la crise actuelle, ils ne compteront plus comme peuple.

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