SUR LE « CASUS FŒDERIS
8 octobre 191 5.
Le roi Constantin n'a point perdu de temps pour donner un successeur à M. Venizélos. Avant-hier il chargeait M. Zaïmis de constituer le nouveau Cabinet. Hier soir M. Zaïmis et les collègues qu'il a choisis ont prêté serment. Lundi le nouveau ministère se présentera devant la Chambre. En France, nous l'appellerions un Cabinet de concentration. En Grèce, cette expression serait inexacte si nous lui donnions le même sens que chez nous. M. Zaïmis n'a pas réalisé une concentration de partis, car, en dehors du parti vénizéliste, il n'existe dans la Boulé d'aujourd'hui aucun parti digne de ce nom. Le président du Conseil a seulement groupé autour de lui les anciens chefs des partis disparus, les hégètes qui alternaient au pouvoir par l'effet de ce « rotativisme » qui, en Grèce comme au Portugal, avait corrompu jusque dans les moelles tout l'organisme politique. M. Zaïmis, ancien président du Conseil, est entouré de quatre autres anciens présidents du Conseil, MM. Gou- Gauvain. — T. VIII. 25
naris, Dragoumis, Rhallys et Théotok's. On peut dire de ceux-ci qu'ils sont par-dessus tout jaloux de M. Venizélos. MM. Rhallys et Dragoumis , ne semblent pas avoir d'objection de principe contre la politique préconisée par le ministre tombé ; le premier a même été élu avec une liste venizéliste. Mais ni les uns ni les autres ne supportent la supériorité de M. Venizélos. S'ils sont devenus neutralistes passionnés, c'est moins parce qu'ils sont adversaires de l'intervention qu'afin de mettre M. Venizélos en échec et de gagner les faveurs du souverain. Leurs vœux sont aujourd'hui comblés. Les voici installés au pouvoir sur les ruines du Cabinet Venizélos. Mais, en tout cela, que va devenir la Grèce ?
Le roi Constantin interprète étroitement le traité d'alliance gréco-serbe. 11 n'admet pas que le casus fœderis joue si la Serbie est attaquée par les Austro-Allemands sans l'être par les Bulgares. Il considère la mobilisation bulgare non comme une provocation, mais comme un danger contre quoi la mobilisation grecque constitue provisoirement une précaution suffisante. Ayant reçu de Vienne et de'Berlin l'assurance qu'il ne serait pas attaqué, il se comporte comme s'il ne devait pas l'être. Il a confiance dans les promesses de Guillaume IL Toutefois il ne s'oppose point à ce que les Alliés de la Serbie passent sur le territoire grec pour aller au secours de Pierre Ier. Il prétend observer une neutralité armée expectante tout en se prêtant aux opérations militaires d'autres puissances intéressées comme la Grèce au maintien de l'équilibre dans les Balkans. Tout l'art de la diplomatie germanique va s'employer à confirmer Constantin Ier dans ces intentions. Il est même fort possible qu'elle dissuade le gouvernement bulgare d'attaquer la Serbie, de sorte que le Cabinet de Belgrade ne puisse invoquer le casas
fœderis. Elle se contenterait de faire marcher les comitadjis et les Albanais. La répugnance de plus en plus marquée d'une importante partie de la population bulgare contre une lutte armée avec la Russie et ses alliés rend cette hypothèse assez vraisemblable. D'ailleurs, la présence d'armées bulgares à la frontière serbe rendrait à elle seule un signalé service aux Austro- Allemands. Elle détournerait du front du Danube de très importants contingents serbes.
Mais ces discussions sur l'application du casus fœderis sont vraiment byzantines. Tandis que les hégètes pérorent, l'ennemi est aux portes. M. Venizélos croit, il a déclaré, textes formels en main, que le casus fœderis doit jouer. Toutefois ce n'était point là son argument principal. Le plus solide, le plus puissant, celui auquel aucune argutie ne peut répondre, c'est que, avec ou sans traité, la Grèce doit, pour sauver ses intérêts vitaux, se rendre solidaire de la Serbie. Peu importe que la Serbie soit écrasée par les Austro-Allemands seuls ou avec l'aide des Bulgares, le coup porté à la Serbie n'en serait pas moins mortel. Collaborateurs actifs ou complices sournois, les Bulgares ne profiteraient pas moins de la défaite serbe. Tout de suite ou un peu plus tard ils menaceraient directement la Macédoine grecque. Ils ruineraient toutes les ambitions helléniques sur les côtes septentrionales de la mer Egée. Alors toute espérance serait interdite à l'Hellade. Les Turcs achèveraient de détruire les colonies grecques de l'Asie Mineure. L'Angleterre et la France, en tout état de cause maîtresses de la mer, sauraient se venger. Constantin Ier ne régnerait plus que sur des ruines. Le triomphe des Germano-Bulgares en 191 5 serait aussi funeste pour l'hellénisme que la prise de Constantinople par les Turcs en 1453.
En comparaison de ce danger, tout le reste est secondaire. M. Venizélos l'a bien vu. Maintenant que leur amour-propre satisfait n'obscurcit plus leur jugement, les hégètes, redevenus ministres, le découvriront peutêtre aussi. Et puis M. Venizélos est toujours là. Il reste le chef de la majorité parlementaire et le maître de l'opinion. Il a su, malgré tous les obstacles, rétablir l'ordre à l'intérieur. Il est aussi capable de redresser la politique à l'extérieur.
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