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CHAPITRE VIII

L'ATTAQUE AUSTRO- ALLEMANDE CONTRE LA SERBIE. — LE REDRESSEMENT DE LA DIPLOMATIE DE L' ENTENTE.

9 octobre 191 5.

Les troupes austro-allemandes ont tenté de franchir le Danube devant Belgrade et la Save devant Varak. Celles qui sont parvenues jusqu'ici à passer sur la rive serbe ont été détruites ou capturées. Aux dernières nouvelles, la lutte continue. La nouvelle offensive germanique contre la Serbie est donc commencée et il faut en envisager toutes les conséquences. Rien ne prouve qu'elle réussira mieux que les deux précédentes. Si, cette fois, l'attaque est menée par les Allemands qui ont sous leurs ordres les troupes austro-hongroises, elle se heurte à une armée serbe mieux préparée et mieux pourvue qu'en août et décembre 1914. Elle va rencontrer en outre des troupes franco-anglaises. Le nombre de celles-ci est encore limité. Mais il est destiné à s'accroître et, à elle seule, l'arrivée des régiments déjà débarqués provoque dans les armées

de Pierre Ier et dans son peuple un enthousiasme et une confiance qui ne sont point des éléments de résistance négligeables. En outre rien ne prouve encore que le gouvernement bulgare veuille de son côté prendre immédiatement l'offensive. Malgré la chute de M. Venizélos, il n'est pas du tout sûr que le gouvernement grec se confine indéfiniment dans la neutralité. Quels que soient les hommes au pouvoir à Athènes, s'ils diffèrent d'avis sur les méthodes, ils sont également désireux d'éviter une catastrophe nationale. Les Alliés disposent ainsi de quelques jours pour prendre des résolutions fermes et en assurer l'exécution. Seulement il ne leur faut point s'endormir ni s'assoupir pendant ces instants de répit. Ils viennent de gâcher pitoyablement toute une année avec des négociations incohérentes. Aujourd'hui ils n'ont plus une heure à perdre.

Tout d'abord ils ne doivent point s'abandonner à des accès de mauvaise humeur ni opérer de brusques virevoltes. Il leur faut farder solidement toutes leurs positions actuelles. La Macédoine ne peut nous faire oublier les Détroits. L'expédition des Dardanelles a été engagée beaucoup trop tard, sur un terrain détestable. Mais elle a un but de première importance. Lorsqu'on s'est arrangé de manière à mettre contre soi toutes les difficultés et à se priver des bénéfices d'une préparation réfléchie, du moins doit-on profiter de l'épuisement de l'ennemi. Nous ne courons aucun danger sur le golfe de Saros. Notre flotte assure à nos troupes de terre une protection très efficace. Pour que notre long effort aboutisse dans les Détroits au résultat désiré, il suffit de patience et de méthode. Nous ferions le jeu turco- allemand en relâchant notre étreinte. Du reste, les effectifs turcs que nous libérerions dans la péninsule de Gallipoli se retourne-

raient ailleurs contre nous. Pour les contenir sur le ou les nouveaux fronts où ils seraient envoyés, les Alliés devraient leur opposer des forces plus considérables que celles qui sont immobilisées aux Dardanelles. Matériellement, l'avantage de l'abandon de l'expédition tomberait au-dessous de zéro. Moralement, ce serait un désastre. On ne pare point un danger imprévu par une défaillance. L'esprit de suite est la première condition de tout succès.

Il nous faut aussi, sans le moindre retard, remettre de l'ordre dans nos opérations diplomatiques. Depuis un an, sous l'inspiration d'idéologues et d'inconscients, sous la hantise de la chimère de l'union balkanique, les Alliés ont tout subordonné à la recherche de la satisfaction des « aspirations » bulgares. Afin de séduire un pays qui se conduisait presque en ennemi déclaré, ils en ont indisposé trois autres, que leurs sympathies et leurs intérêts portaient vers nous. Dans un communiqué transmis hier à Paris le Messager officiel russe essaye de justifier cette conduite étrange. On y lit ce passage : « La politique balkanique de la Russie a tendu naturellement à la création d'un bloc balkanique qui faciliterait la défaite de la coalition germano-austro-turque. Mais ce bloc n'était réalisable que par la voie d'une réconciliation de la Bulgarie avec ses voisins et de la reconna:ssance par elle des intérêts nationaux de chacun des pays balkaniques. Tel a été le problème de la politique russe dans les Balkans, problème analogue à ceux qui ont été posés par ses alliés. » Le « naturellement » de la première phrase caractérise bien l'égarement de la diplomatie de la Triple- Entente. Elle a jugé naturel ce qui était irréalisable. Au lieu de s'attacher à obtenir dans les Balkans le concours actif de ses amis et à mater ses ennemis présumés, elle

s'est acharnée à vouloir mettre en ménage le loup et l'agneau. L'idée mystique russe, la sentimentalité britannique et la naïveté française ont concouru aux résultats que nous contemplons aujourd'hui.

Ne nous le dissimulons point : nous avons éveillé de fortes méfiances. Il importe de les dissiper au plus tôt. Il ne suffit pas d'avoir déclaré caduques les propositions faites à la Bulgarie. Il nous faut donner l'impression ineffaçable que nous avons renoncé sans retour aux combinaisons louches. Il ne faut plus que les gouvernements que nous avons un intérêt majeur à rallier à notre cause soient exposés à Jire des articles comme celui-ci, émanant du Daily News : « Les Bulgares sont un peuple primitif qu'il est dangereux de trahir deux fois. Les Alliés feront bien de se souvenir qu'ils ont le peuple bulgare pour eux. Ce fait ne suffit-il pas à indiquer la marche qu'on pourrait suivre pour sortir de pareilles difficultés. » Pendant tous les prolégomènes de la guerre européenne, le Daily News a proclamé les intentions pacifiques de l'Allemagne. Avec un entêtement incroyable, il a persévéré jusqu'à la dernière seconde dans sa confiance en Guillaume IL II a donné le même spectacle d'aveuglement durant toute l'affaire bulgare. C'est assez d'erreurs. Il est temps que les Alliés cessent d'être guidés par des esprits qui ont l'habitude de se tromper.

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