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OCCUPATION DE BELGRADE PAR LES AUSTRO-ALLEMANDS

— l'importance de l'enjeu ORIENTAL.

io octobre 191 5.

Les Austro-Allemands occupent Belgrade et menacent Semendria. Belgrade n'était point une ville fortifiée. Au

commencement de la guerre européenne, elle avait été évacuée et, le 2 décembre 1914, elle avait été prise par les Autrichiens commandés par le général Frank. Elle avait été reprise par les Serbes le 14 décembre, après leurs brillantes victoires sur les armées du général Potiorek. Le gouvernement serbe n'attache à sa possession qu'une importance toute relative. Dès le soir de la rupture des relations diplomatiques avec l'Autriche-Hongrie, le 25 juillet 1914, il s'était transporté à Nich. Il se réfugiera, s'il le faut, à Prichtina, en Vieille-Serbie, sur la ligne d'Uskub à Mitrovitza. Pour l'instant, l'essentiel est de savoir avec quelles forces leé Austro- Allemands assaillent la Serbie. S'ils ont envoyé sur la Save et le Danube les 300 ou 400.000 hommes dont on parle, il faut qu'ils les aient pris sur le front russe. En ce cas, leur effort dans les Balkans aurait pour contre-partie le ralentissement ou l'arrêt de leur poussée en Russie. Sans doute ils comptent que ce désavantage sera seulement momentané et plus que compensé par les nouveaux concours qu'ils trouveront en Orient. Mais il dépend de la Quadruple-Entente de ruiner ce calcul.

Que les Alliés ne s'imaginent point que l'enjeu de la partie actuellement engagée dans les Balkans consiste seulement dans la jonction des Austro- Allemands avec les Bulgares et les Turcs. Ainsi défini, il serait déjà énorme. Mais il est plus que cela. De deux choses l'une. Ou le gouvernement roumain, sortant enfin de sa torpeur, s'opposera par les armes à la prise de possession par l'armée du maréchal Mackensen de la vallée de la Morava et de la ligne du Vardar, et en ce cas l'entreprise Mackensen aboutirait presque infailliblement à un désastre. Ou bien, ce qui semble malheureusement plus probable, le Cabinet de Bucarest, englué dans un mélange de me-

naces et de promesses germaniques, continuera de louvoyer en laissant passer toutes les occasions, et la Serbie sera' écrasée si les Alliés ne lui envoient point des secours suffisants. En ce dernier cas, la Roumanie serait matée et TAustro- Allemagne la mettrait en demeure d'attaquer la Russie en lui tenant le raisonnement suivant : « Vos prétentions sur la Transylvanie, la Bukovine, le Banat de Témcsvar et autres possessions austro-hongroises ne sont plus qu'un rêve. Toutes vos chances d'agrandissement de ce côté ont disparu. Il ne vous en reste plus qu'une, dans une autre direction. Envahissez la Bessarabie, ou bien vous sortirez de la grande guerre les mains vides, avec la honte d'avoir voulu leurrer tout le monde et les rancunes universelles. » Qui nous assure que cette exhortation ne sera:t point écoutée ? Quelle garantie possédons-nous contre ce danger? L'intervention de la- Roumanie contre la Russie, après le triomphe austroallemand en Serbie, produirait sur les deux grands fronts de l'Est et de l'Ouest une répercussion dont les suites ne sauraient être exagérées.

En conséquence, lorsque les Alliés examinent la question des effectifs disponibles pour une expédition de secours en Macédoine, ils ne doivent pas perdre de \ue qu'une économie d'effectifs sur ce nouveau théâtre de la guerre peut entraîner des résultats déplorables sur les fronts principaux. Il s'agit seulement de savoir si l'expédition austro-allemande contre la Serbie n'est point une feinte destinée à nous faire lâcher prise ailleurs. Si, comme tout porte à le croire maintenant, elle a réellement pour but d'écraser la Serbie, les Alliés ne pourront nulle part employer mieux qu'en Orient quelques centaines de mille hommes. Mais nous parlons ici des Alliés dans leur ensemble, et non de la France seulement. La

France, pour sa part, supporte déjà des charges énormes de toute sorte. Ceux- de ses alliés qui escomptent de grands bénéfices de la guerre générale doivent de leur côté proportionner leurs sacrifices à l'étendue de leurs ambitions. De toutes les puissances alliées, c'est la France qui, territorialement, a le moins à gagner ; les autres ne doivent point l'oublier. Xous ne connaissons point les arrangements conclus entre elles en vue de partages éventuels. Ma;s il va sans dire que les engagements pris à cet égard perdraient de leur valeur si un ou plusieurs des contractants laissaient aux autres la charge des sacrifices nécessaires pour assurer la victoire commune.

LES OBJECTIONS CONTRE L'EXPEDITION DE MACEDOINE. — - LE MIRAGE DE L'iNERTIE. — LES EFFECTIFS DE L'iTALIE.

11 octobre 191 5.

Le projet d'expédition des Alliés en Macédoine provoque en France des commentaires en différents sens. Il est bien naturel qu'une affaire de cette importance donne lieu à de graves préoccupations. Aucun plan militaire n'est à. l'abri des critiques et des objections. Mais on ne gouverne pas et l'on ne vainc pas avec des objections. Il faut se décider en un sens et agir. Or, en ce moment, les Alliés semblent n'avoir le choix qu'entre l'inertie et l'envoi méthodique de troupes de secours en Macédoine. On ne propose aucune autre opération de nature à faire lâcher prise aux Austro- Allemands en Orient. Les adversaires de l'expédition nous invitent seulement à contempler successivement l'écrasement des Serbes, l'encerclement

de la Roumanie, la poussée des Bulgares vers l'Adriatique, la mise en mouvement des troupes turques vers l'Egypte et, peut-être, l'entrée triomphale de Guillaume II à Constantinople. L'attrait de ce spectacle ne nous séduit point. Nous lui préférons tous les risques de l'expédition. Si grands soient-ils, ils sont inférieurs à ceux de l'inaction. D'ailleurs, celle-ci ne comporte nulle part une chance de succès et créerait infailliblement, au bout de quelques semaines, sur notre propre iront, une situation des plus inquiétantes. Ses partisans sont le jouet d'un mirage.

Il faut le dissiper. Si la Serbie succombe sans avoir été secourue, les Alliés seront aussi battus qu'elle. Que leurs troupes soient ou non à côté de celles du roi Pierre, leur prestige et leur cause sont solidaires. C'est déraisonner que de s'imaginer qu'une victoire décisive austro-allemande dans les Balkans nous atteindra moins si nos troupes sont absentes du champ de bataille. Le coup nous frappera aussi rudement et, de plus, compromettra notre honneur. Si la Quadruple-Entente, [qui dispose en dehors des fronts et de leurs réserves de plus d'un million d'hommes], n'en jette point plusieurs centaines de mille sur le terrain où va se décider la maîtrise de l'Orient, elle abdique devant la Germanie. Elle est même exposée à perdre tout l'Orient sans que ses ennemis subissent des pertes appréciables. En effet, si les Serbes se sentaient abandonnés, ne pourraient-ils point se résigner à capituler avant que leur population mâle, déjà sensiblement réduite à la suite des deux premières guerres balkaniques, fût exterminée ? En ce cas, qui n'avouera que l'équilibre des forces sur les grands fronts de l'Est et de l'Ouest serait détruit à notre détriment ? Au contraire, dans l'hypothèse de l'envoi d'un corps expéditionnaire, nous

sommes assurés, dans les pires éventualités, de causer à l'erinemi des pertes très difficilement réparables. Pas plus que les partisans de l'inaction, nous ne perdons de vue la question des effectifs. C'est même précisément parce que nous l'étudions attentivement que nous sommes arrivés à la conviction que l'expédition en Macédoine la résout plutôt en notre faveur. En cas d'échec, nous ne perdons en somme rien de plus que si nous nous abstenions. En cas de succès, nous rallions à nous tout l'Orient et le sort de la guerre est décidé.

Les difficultés actuelles viennent de ce que les Alliés n'ont pas su agir en Orient en temps opportun et que, lorsqu'ils ont agi, ils l'ont fait sans préparation ni méthode, à des endroits mal choisis. Au mois d'octobre 1914, une simple démonstration navale nous eût livré les Détroits. La Turquie se fût échappée de la dictature d'Enver Pacha et de la domination germanique. Notre flotte, dont les équipages enrageaient de se morfondre dans des occupations sans gloire, eût trouvé là une occasion de rendre service. Elle disposait, avec celle de nos alliés britanniques, des unités nécessaires pour cette opération, sans que le service de garde et de convoiement fût compromis. Après, il y eut encore d'autres occasions. On les négligea. Mais celle d'aujourd'hui est la dernière. Une fois les Austro-Allemands installés de Belgrade à Constantinople, on ne les en chassera plus. Aucun des Etats balkaniques ne croira plus en nous. Bon gré mal gré, ils deviendront les vassaux de la Germanie. De Vienne et de Berlin on leur parle maintenant avec douceur. Le coup fait, Guillaume II parlera en maître. La Quadruple- Entente restera avec ses réserves dans ses dépôts et la honte de n'avoir rien tenté pour sauver à la fois ses amis des Balkans et son honneur.

En vérité, plus on considère la situation, plus on reconnaît que la prudence commande, l'action. Qu'on ne dise point qu'il est trop tard. S'il est tard, c'est une raison de plus de ne pas perdre de temps. Seulement agissons avec méthode et faisons entendre, partout où il convient, que chacun doit y mettre du sien. Pour sa part, le gouvernement anglais est décidé. Xous ne savons ïien encore des intentions de la Russie ; mais tout Russe doit comprendre que le succès de l'entreprise germanique en Orient ruine à jamais ses aspirations traditionnelles. L'Italie est en meilleure posture qu'aucune des trois autres puissances alliées pour envoyer des troupes dans les Balkans. Elle dispose d'effectifs importants qui ne sont pas actuellement utilisables sur le front autrichien. Elle vient d'appeler plusieurs nouvelles classes. L'opinion publique dans la péninsule semble énergiquement favorable à une participation sérieuse à l'expédition projetée. Elle rejette avec dégoût les insinuations venues de l'ancien camp giolittien. Seulement il faut que le Cabinet de Rome tranche une question préalable, celle de ses rapports avec l'Allemagne. Officiellement, l'Italie n'est pas en guerre avec l'Allemagne. Ses bateaux de guerre ne tirent point dans l'Adriatique sur les sous-marins portant le pavillon allemand. Mais cette situation ne peut durer indéfiniment. L'Allemagne et l' Autriche-Hongrie ne forment plus qu'un tout dont Guillaume II a pris la direction souveraine. Ni militairement, ni diplomatiquement, on ne peut plus distinguer entre elles.

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