LE « COUP » AUSTRO-ALLEMAND, — MOBILISATION PARTIELLE RUSSE
Jeudi 30 juillet 1914.
A mesure que se développent les événements, on découvre mieux le grand dessein austro-allemand. Il devient de plus en plus clair que les Cabinets de Vienne et de Berlin avaient choisi avec préméditation, pour frapper un grand coup, le moment où ils croyaient la France et l'Angleterre aux prises avec des difficultés intérieures inextricables. Ils comptaient fermement que la Russie, se défiant de la promptitude et de l'efficacité du concours de ses alliés et amis désemparés, n'oserait pas prendre nettement
position dès le début de li crise. Ils espéraient amuser le tsar avec de vagues protestations de désintéressement territorial et le placer ensuite devant les faits accomplis. Ils auraient ainsi fait coup double : ils auraient réalisé leur plan oriental et dissocié la Triple-Entente. En effet, la Serbie une fois matée, la Roumanie encerclée, la Grèce livrée à la Bulgarie, rien n'aurait plus empêché l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie associées d'installer leur prépondérance définitive de Belgrade à Bagdad. Le commerce austro-hongrois aurait enfin retrouvé sur une partie du marché oriental la place que le commerce allemand lui dispute âprement depuis vingt ans. On se serait partagé les sphères d'influence. D'autre part, la Triple-Entente n'aurait pas résisté à une pareille mortification. Entre la France et la Russie notamment, il se serait élevé une méfiance qui eût rendu impossible ou stérile toute communauté d'efforts.
La première partie de la combinaison est actuellement ruinée. Si l'Austro- Allemagne veut s'emparer de l'Orient, elle ne le pourra plus subrepticement ; il lui faudra se battre. La Russie a notifié hier à Vienne et à Berlin qu'elle mobilisait quatorze corps d'armée sur la frontière austrohongroise. Elle a donné en même temps à entendre qu'elle ne s'en tiendrait pas là si l'Autriche prononçait son attaque contre la Serbie. Diplomatiquement et militairement les positions sont donc prises. Le grand conflit ne peut plus être évité que si l'Autriche s'abstient d'actes irréparables, c'est-à-dire si l'Allemagne lui recommande la prudence. Malheureusement rien ne permet de croire que le Cabinet de Berlin soit disposé à une démarche de ce genre. En cette affaire, dans la préparation et dans l'exécution, les deux gouvernements apparaissent étroitement solidaires. Ils se sont chargés de rôles différents, mais ils jouent en-
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semble la même pièce. Berlin s'obstine à demander à Paris de peser sur Pétersbourg. Il s'entête à vouloir dissocier la Double- Alliance.
Cette seconde partie de la combinaison échouera comme la première. Le Cabinet de Paris ne dira pas à celui de Pétersbourg un mot pour l'empêcher de prendre les mesures que commandent la sauvegarde des intérêts vitaux de la Russie et le maintien de l'équilibre mondial. Contractuellement, diplomatiquement, politiquement, militairement, la France et la Russie sont et resteront solidaires. L'Angleterre n'est pas liée avec nous ni avec la Russie par des liens aussi forts. Mais ses intérêts sont les mêmes et elle est résolue à les défendre avec la même énergie. Elle non plus, tout en souhaitant très sincèrement la préservation de la paix et en considérant l'ouverture d'hostilités générales comme la plus grande calamité imaginable, ne demandera pas au tsar de s'incliner devant les sommations de l'Austro- Allemagne. Le moment est venu pour la Triple-Entente de défendre son existence par tous les moyens y compris la force. On commence très bien à voir à Londres qu'il s'agit en ce moment, non de la Serbie, mais de l'indépendance du monde. On se trouve en effet devant la tentative d'hégémonie la plus caractérisée qui se soit produite depuis cent ans. Les nations soucieuses de leur indépendance doivent donc résister jusqu'à la dernière extrémité. Pour elles, ce n'est point une affaire de Cabinet, c'est une question nationale au premier chef qui est en jeu.
Il faudrait se garder de croire qu'on peut résoudre la crise actuelle en recherchant une formule de conciliation. Toutes les formules seront dépourvues de signification. La grande, la seule question est celle de savoir si la Triple- Entente s'abaissera plus ou moins bas devant la Triple-
Alliance, ou si elle fera décidément reconnaître qu'elle entend qu'on ne touche désormais plus à elle. La question serbe sera la pierre de touche. Il faudra que l' Autriche- Hongrie ne porte, ni directement, ri indirectement, atteinte à l'indépendance de la Serbie. Elle affirme, assure-t-on, qu'elle n'en veut pas à 1' « intégrité » du jeune royaume. Mais ses assurances n'ont aucune valeur, et le mot « intégrité » peut être interprété comme on veut. Qu'est-ce que le respect de l'intégrité d'un pays qui se manifeste par l'invasion de ce pays ? Qu'est-ce que les assurances de désintéressement d'un État qui déclare la guerre afin de prendre chez son voisin « des garanties indispensables »? Toutes ces formules de vieilles chancelleries n'ont plus cours. Considérons seulement les faits. La Triple- Alliance a porté un défi à la Triple-Entente. Les ambassadeurs d'Allemagne à Paris, à Londres et à Pétersbourg sont venus appuyer l'ultimatum autrichien à la Serbie en déclarant que, sous peine de conséquences incalculables, les gouvernements près desquels ils étaient accrédités devaient laisser l'Autriche asservir la Serbie. Les Cabinets de Pétersbourg, de Paris et de Londres ont répondu, en termes courtois, qu'ils ne laisseraient pas s'accomplir ce forfait. On en est là. Toutes les formules du monde ne changeront rien à. la situation. L'Austro- Allemagne doit renoncer effectivement à l'exécution de son plan ou bien les deix groupes s'affrorteror t.
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