‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 16 sur 161 · L'ATTAQUE BRUSQUÉE DIPLOMATIQUE. — LE ROLE DE L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L'ATTAQUE BRUSQUÉE DIPLOMATIQUE. — LE ROLE DE L'ANGLETERRE

Vendredi 31 juillet 191 4.

L'attaque brusquée militaire n'est pas seule à redouter dans les relations internationales. L'attaque brusquée diplomatique nest pas moins dangereuse. Pour des gouvernements résolus à réaliser un grand dessein, il est aussi avantageux de surprendre leurs rivaux en plein désarroi diplomatique et politique que de profiter d'une avance de préparation militaire pour envahir le territoire du voisin. Peut-être même l'attaque brusquée diplomatique est-elle préférable à l'autre, car on l'entreprend avec moins de risques. En cas de succès, elle procure tous les résultats d'une guerre heureuse, sans effusion de sang. En cas d'échec, les diplomates qui ont risqué le coup peuvent espérer se replier en bon ordre en désavouait toute mauvaise intention. Au contraire, le brusque envahissement d'un Etat officiellem.er.t ami la veille peut aboutir à un désastre s'il n'est pas immédiatement suivi d'une victoire décisive. Au cours de ce mois, la Triple- Alliance s'est résolue à frapper le grand coup qui devait lui donner l'hégémonie de l'Orient. Après réflexion, elle a choisi comme moyen l'atteque brusquée diplomatique sur la Triple-Entente.

Les circonstances paraissaient extrêmement favorables^ On comptait à Vienne et à Berlin que la Russie n'oserait jamais protéger la Serbie si elle n'était pas absolument sûre du concours effectif immédiat de la France et de l'Angle-

terre, de l'Angleterre surtout. Or, à l'heure choisie par le comte Berchtold d'accord avec M. de Jagow, le chef de l'État français et son président du Conseil voguaient sur la mer Baltique. A Paris, il restait des ministres peu au courant des ressorts de la diplomatie germanique, lents à saisir l'importance de certaines démarches, et de caractère éminemment pacifique. A Londres, on se croyait à la veille d'une guerre civile et toute l'attention était absorbée par les troubles d'Irlande. A Pétersbourg, des émeutes ouvrières, si opportunes qu'il est difficile de les croire spontanées, tendaient à faire croire que le gouvernement russe, en proie à des difficultés intérieures, était incapable de prendre à l'extérieur une décision énergique. Par précaution, on avait fait mobiliser plus de 100.000 hommes en Italie, afin d'être sûr qu'un mouvement populaire ou une grève générale ne viendrait pas obliger l'Italie à refuser au moment critique son appui à ses deux alliées (1). Enfin, afin de choquer le moins possible la Russie et l'Angleterre, on avait fait la première démarche comminatoire à Paris, au point diplomatique supposé le plus faible, près des hommes les moins préparés à supporter l'attaque. On espérait que Paris se hâterait de « modérer » Pétersbourg, ou du moins d'y faire passer l'expression de ses inquiétudes, et qu'on réussirait ainsi à berner la Russie sans avoir eu besoin de lui parler haut.

A Vienne et à Berlin, même à Rome, on feint encore de croire au succès de l'attaque. On ne met plus en doute, il

(') On ne sait pas encore exactement si cette mobilisation correspondait à des intérêts intérieurs ou extérieurs. Il semble établi que le Cabinet de Rome n'a pas été mis au courant des conditions imposées par Vienne à la Serbie. Mais on peut supposer qu'il en a connu la substance, et que, prévoyant des complications, il a d'autant plus tenu à ne pas être pris au dépourvu que la situation intérieure était plus troublée dans les Romagnes.

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est vrai, la fermeté et la clairvoyance françaises. Si pleins d'illusions que soient certains de nos hommes politiques en temps ordinaire, les moins perspicaces recouvrent la vision des réalités aux heures où les grands intérêts nationaux sont en jeu. D'ailleurs l'attitude du pays et l'opinion publique par la voix de la presse achèvent de les éclairer. De notre côté donc, il ne subsiste plus aucun doute. Mais les espoirs et les efforts de la Triple- Alliance se tournent du côté de l'Angleterre. De Rome et de Berlin, on agit à Londres de toute son énergie, de toute son astuce, par tous les intermédiaires, pour berner l'Angleterre. On essaye de lui faire croire que le conflit actuel ne la touche point et qu'elle doit assister l'arme au bras au bouleversement de l'Orient présenté sous la forme anodine — et provisoire — de la « punition » de la Serbie. On va plus loin. On promet la neutralité italienne en compensation de la neutralité britannique — comme si les deux neutralités se balançaient! En somme l'attaque brusquée diplomatique n'a été livrée que dans la conviction que l'Angleterre au moins serait hors du combat.

En dépit des affirmations tendancieuses contraires de la presse germanique, ce calcul est déjoué. Peut-être l'Angleterre a-t-elle été déconcertée au premier abord. Il y avait en effet de quoi. Les ambassadeurs d'Autriche-Hongrie n'avaient-ils pas déclaré catégoriquement un ou deux jours auparavant que la note de leur gouvernement serait excessivement modérée ? L'Angleterre s'émeut lentement et ne croit pas volontiers au machiavélisme d'autrui. Mais, quand elle connut la note austro-hongroise, quand elle vit rejeter la réponse conciliante à l'excès de la Serbie, quand elle entendit la déclaration de guerre de l'empereur François-Joseph au roi Pierre, elle comprit qu'on l'avait trompée comme le baron d'Aehrenthal lui avait menti

en 1908 au sujet de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine et de h proclimation de l'indépendance bulgare. Elle pardonne difficilement ces choses-là. Depuis, tous les jours, elle aperçoit mieux que la question en jeu est non pas celle de la Serbie — pays pour lequel on lui supposait peu de sympathie — , mais celle de l'Orient tout entier, de l'équilibre européen et mondial. Donc elle s'est décidée à faire front avec ses amis contre l'assailhnt.

Si l'on semble en douter encore dans les capitales de la Triple-Alliance, c'est sans doute qu'il n'y a pas encore été fait de déchrations catégoriques. Mais il n'entre pas dms les habitudes de li diplomatie britannique de se livrer à des manifestations de ce genre. Elle recourt à d'autres procédés. Par exemple, après le coup d'Agadir, le discours de M. Lloyd George vint ruiner li combinaison allemande aussi sûrement qu'une déclaration d'ambassadeur à ministre des arTiires étrangères. Hier, M, Asquith et Sir Edward Grey ont employé un moyen analogue. Ils ont averti nettement leur pays, et l'Europe avec lui, que l'Angleterre était derrière h France, et par conséquent derrière la Russie, si la France, comme il est certain, faisait front avec la Russie (1). Voilà la Triple- Alliance avertie. Il n'y a plis ni tergiversation, ni obscurité. La question est franchement posée. L'Angleterre ne songe pas à se battre pour la Serbie, c'est entendu. Mais elle se battra pour le salut de la France solidaire de li Russie, et pour le maintien de l'équilibre mondial. Si les paroles prononcées hier aux Communes par M. Asquith et Sir Edward Grey n'avaient pas, dms les pays de la Triple

(*) A l'heure où cet article fut écrit, on ne connaissait le langage de M. Asquith et de Sir Edward Grey que par une analyse télégraphique. En réalité, les déclarations en question furent moins nettes, mais le sens général était assez clair.

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Alliance, le retentissement qui convient, elles seraient probablement suivies d'autres destinées à supprimer publiquement toute équivoque. Ce sera le meilleur, peutêtre le seul moyen de conserver la paix.

A LA VEILLE DE LA GUERRE. — LA MOBILISATION EN ALLEMAGNE, EN AUTRICHE ET EN RUSSIE. — DEMARCHE ALLEMANDE A PARIS. — LA NOUVELLE INVASION DES BARBARES.

Samedi Ier août 1914.

Les dernières batteries sont démasquées. Devant la mobilisation générale officielle autrichienne et la mobilisation générale allemande s'effectuant clandestinement sous le couvert de l'état de siège, la Russie a dû, elle aussi, proclamer la mobilisation générale. Tout retard aurait pu lui être fatal, à elle et à l'Europe civilisée. Comme nous n'avons cessé de le dire depuis la remise de l'ultimatum autrichien à la Serbie, l'Austro- Allemagne a minutieusement préparé la réalisation par les armes de son grand dessein d'hégémonie. Tout a été combiné pour tromper les autres puissances et l'opinion européenne, pour permettre à l'Austro-Allemagne, sous le prétexte d'une guerre austro-serbe, de gagner quelques jours de préparation militaire. Au début de cette campagne diplomatique, les puissances amies de la paix, trop enclines à prêter à leurs adversaires leurs propres sentiments de loyauté, ont pu hésiter sur les véritables intentions des agresseurs de la Serbie. Mais, à la fin, leurs yeux ont dû s'ouvrir. La Russie, se sentant visée à travers la Serbie et

voyant tout le slavisme en péril, a pris les mesures décisives absolument indispensables. Hier aussi, M. de Schœn est venu demander au gouvernement français si la France resterait neutre en cas de guerre entre l'Allemagne et la Russie, et il a exprimé le désir que la réponse fût donnée promptement.

La réponse de la Russie et celle de là France ne sont pas douteuses. La Russie réservera son entière liberté d'action, et la France déclarera que, si son alliée est attaquée, elle la soutier. dra. C'est donc, à moins de revirement inespéré, la mobilisation générale décrétée officiellement aujourd'hui ou demain en Allemagne et en France. L'Italie n'a pas encore pris position. Son gouvernement, à l'instigation des Cabinets de Vienne et de Berlin, a très vivement pressé l'Angleterre de lier la neutralité des deux pays. Pour beaucoup de raisons, intérieures et extérieures, il appréhende de se jeter dans la mêlée au début des hostilités. Il eût été infiniment heureux de rester à l'abri du cataclysme et de rendre en même temps un signalé service à ses alliés en obtenant au bénéfice de ceux-ci la neutralité britannique. Mais il n'a pas réussi. Il attend donc les événements. Comme son traité d'alliance ne l'oblige pas à se solidariser militairement avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie en cas d'offensive de leur part, il peut reste rneutre.il doit aussi prendre en considération l'opinion publique, qui est nettement antipathique à l'Autriche-Hongrie. A la vérité, on n'avait rien négligé de certains côtés pour brouiller la France et l'Italie et pour fournir à l'opinion publique italienne des prétextes d'irritation contre nous. Depuis un an que les événements actuels se préparent, nous avons signalé les manœuvres diffamatoires organisées en Italie contre nous par les agents tripliciens. Heureuse-

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ment, depuis l'arrivée au pouvoir du Cabinet Salardra, ces manœuvres ont cessé. Nous devons veiller à ce qu'un incident de dernière heure artificieusemeiît provoqué ne vienne pas troubler malencontreusement les relations de nos deux pays, liés par tant d'intérêts communs, et qui ne se sont quelquefois défiés l'un de l'autre que parce que des ambitieux s'acharnaient à les diviser. A cette heure critique aussi pour elle, la nation italienne ne peut pas ne pas reconnaître que des intérêts vitaux lui défendent de se joindre aux puissances germaniques contre les nations qui l'ont aidée à secouer le joug tudesque et qui sont toujours prêtes à lutter avec elle pour le triomphe de la liberté et de la civilisation.

Le gouvernement anglais n'a pas voulu, dès hier, se prononcer publiquement. C'est qu'à ses yeux, ou plutôt à ceux d'une partie du public britannique, le conflit n'est pas encore irrémédiablement ouvert et que, afin de libérer sa conscience et de satisfaire les scrupules des pacifistes, il a tenu à tenter une suprême tentative de conciliation. Son intention de soutenir de toutes ses forces la France attaquée est inébranlable, car, en face du germanisme marchant vers l'hégémonie, l'indépendance de la Grande- Bretagne est solidaire de celle de la France. Seulement, sous l'influence d'une action persévérante des agents allemands de toute sorte dans le Royaume- Uni et de quelques journaux puisant leurs informations à des sources germaniques, un groupe d'hommes politiques jouissant de quelque pouvoir sur l'opinion est encore aveuglé sur les véritables intentions du Cabinet de Berlin. Mais, dans son immense majorité, le peuple britannique sait qu'il commettrait une faute vitale en laissant l'Allemagne écraser la seule puissance européenne capable de contenir la puissance qui a proclamé que son Gauvain. — T. VII 6

avenir était sur la mer. L'hégémonie maritime suivrait infailliblement l'hégémonie européenne. De seconde puissance maritime qu'elle est aujourd'hui déjà, l'Allemagne deviendrait la première avec ou même sans le concours de ses alliés d'aujourd'hui. Ce jour- là, la Grande-Bretagne, qui n'a pas un mois de vivres chez elle pour nourrir sa population, tomberait à l'état de dépendance germanique.

Il y a plus. Il ne s'agit plus seulement de combinaisons diplomatiques et de perspectives d'avenir. Il s'agit aussi de sauver la civilisation européenne de l'assaut le plus sauvage qui lui ait été livré depuis les temps barbares. Depuis cinq ans, les Austro-Hongrois déclarent qu'ils veulent exterminer les Serbes : c'est le mot même employé par leurs organes militaires. Aujourd'hui la question serbe passe au second plan ; elle a servi seulement de prétexte à une guerre générale conçue et préparée dans ses moindres détails depuis les défaites de la Bulgarie dans les Balkans. Aujourd'hui toutes les forces germaniques, avides de puissance et de butin, se lancent d'un élan formidable contre la civilisation occidentale et le slavisme. Elles ne reculeront devant aucune destruction pour abattre l'ennemi qu'elles ont juré de réduire à merci.

Comme nous le disions le jour même de la rupture des relations diplomatiques de l'Autriche avec la Serbie, toutes les nations civilisées doivent faire fror.t ensemble contre la nouvelle invasion des b?rb?res.

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