IMPUDENTE PROCLAMATION DU TSAR FERDINAND AUX BULGARES
16 octobre 1915.
Le Cobourg de Sofia se montre le digne émule des Hohenzollern de Berlin. Il ment avec la même sérénité. La proclamation qu'il vient d'adresser aux Bulgares pour annoncer la guerre avec la Serbie est un monument d'impudence. Le tsar Ferdinand prend son peuple à témoin de ses « efforts inouïs » pour maintenir la paix dans les Balkans. Il accuse la Serbie « sa perfide voisine » d'être restée « inflexible devant les conseils de ses amis et alliés » et d'avoir attaqué le territoire bulgare. En conséquence il appelle ses troupes aux armes pour « écraser le voisin félon ». Finalement il se félicite de combattre pour la même cause que « les braves empires du centre ». On reconnaît là le sang allemand.
Ferdinand de Cobourg est prince allemand dans les moelles. Qu'il se soit entouré de meubles ou de familiers français, peu importe. Nous avons connu à Paris un conseiller de l'ambassade d'Allemagne qui s'était créé un intérieur français, qui ne se plaisait qu'au milieu de choses françaises, et qui fut l'ennemi le plus acharné des intérêts français. Le prince Ferdinand de Cobourg, promu, tsar, candidat à l'empire d'Orient, avait beau cajoler les Français de passage, se réclamer de son grandpère Louis-Philippe, étaler dans son palais de Sofia le manteau du sacre de Louis XV, l'étendard de Condé, un portrait de Louis XVI, un soulier de Marie-Antoi-
nette, un verre où Napoléon but du Chambertin le soir d'Austerlitz, et un chariot d'argent où il conservait de la terre de France, il pensait et agissait comme Guillaume II. Le kaiser nous aimait aussi à sa façon, comme des amuseurs. La mise en scène imaginée par Ferdinand de Cobourg pour éblouir et berner ses hôtes français faisait bien partie du système germanique. Guillaume II ne rappelait-il point à nos compatriotes qu'il avait du sang de Coligny dans les veines, et n'avonsnous point entendu soutenir, à la fin de juillet 1914, par des Parisiens qu'il avait reçus naguère, qu'il incarnait la paix ? Que des diplomates de métier se soient laissé prendre à ces manèges, et qu'ils aient été crus de préférence à des agents moins courtisans qui prédisaient ce qui s'est en effet passé, c'est un fait qui réclame la plus sérieuse attention. Le prince Ferdinand de Cobourg gouverna avec prudence et sagacité tant qu'il eut pour le guider sa mère, Clémentine d'Orléans, qui réunissait les qualités de l'homme d'État. Quand il fut abandonné à lui-même, après la mort de cette remarquable princesse, il fut repris tout entier par le sang allemand. C'est pourquoi il se glorifie aujourd'hui de marcher aux côtés des deux empereurs germaniques. Ce sont ses vrais modèles.
LA CRISE GRECQUE. — L ACCORD CONFIDENTIEL ENTRE LE ROI CONSTANTIN ET BERLIN.
17 octobre 1915.
Les journaux d'Athènes qui viennent d'arriver à Paris nous permettent de mieux nous rendre compte de la po-
litique grecque. Pour apprécier celle-ci il convient de ne jamais oublier que les Grecs de tous les partis ressentaient la plus forte méfiance à l'égard de la Bulgarie, que le roi Constantin lui-même s'en est ouvert à nous et que les négociations des Alliés avec le Cabinet Radoslavof ont suscité chez les Hellènes de vives appréhensions jusqu'au commencement d'octobre. Voici ce qu'écrivait YEmbros, journal antivenizéliste, le 2 octobre :
Tout homme ayant le sens commun aurait compris, dès le début, que la Bulgarie appartient à l'alliance germanique. Et il aurait fait, à temps, tout ce qui pouvait l'entraîner ou l'anéantir, profitant de l'empressement que manifestait alors la Grèce. Mais la diplomatie anglaise a le privilège exclusif d'apercevoir les choses à travers une loupe qui les fait voir conformes à ses préjugés rouilles et à ses intérêts égoïstes. Bien que la Bulgarie ait donné les preuves les plus graves de ses liens avec les autres, l'Angleterre persiste à espérer.
La Bulgarie flirte, traîne et promet jusqu'à ce qu'elle voie les Austro-Allemands s'avancer par la Serbie ; lorsque ce moment vieudra, elle apparaîtra avec son visage réel, mais il serait alors trop tard pour s'en venger.
Le Messager d'Athènes, journal constamment fidèle à l'amitié de la France et de l'Angleterre et dévoué à M. Venizélos, disait de son côté le icr octobre :
La Bulgarie n'ira jamais avec l'Entente, malgré les éloquents discours de Sir Edward Grey, justement à cause de ces discours. L'Entente s'est grisée de belles phrases. L'Entente a parlé de justice, de compensations, d'équilibre. Elle a voulu agrandir la Bulgarie, mais elle a voulu agrandir aussi les autres États balkaniques. Or M. Radoslavof l'a déclaré par son organe officieux — et le Narodni Prava exprimait sans vains détours la pensée de tous les Bulgares : mieux vaut ne pas gagner un pouce de territoire que de voir, tout en s'étendant, grandir en proportion la Serbie et la Grèce.
Le Messager d'Athènes fait allusion, au commencement de cet extrait, au discours où Sir Ed. Grey, le 28 septembre, adressait une sorte de déclaration d'amour aux Bulgares en même temps qu'il menaçait de les accabler s'ils trompaient l'Angleterre. Ce discours produisit
un effet déplorable en Grèce, et nos ennemis s'en servirent pour prétendre que les Alliés se ménageaient l'occasion de renouer des négociations aux dépens de la Grèce. Dans la mémorable séance du 4. octobre, MM. Dragoumis, Rhallys, Gounaris et Théotokis se firent avec passion les interprètes de ces insinuations. La suspicion était tellement dans l'air que M. Venizélos, aussitôt après avoir lu la lettre par laquelle le ministre de France notifiait le débarquement des troupes alliées à Salonique, et la protestation du gouvernement grec, crut devoir ajouter :
Indépendamment du point de vue de la neutralité, il est nécessaire d'examiner si le passage de troupes anglo-françaises par le territoire grec ne pourrait en lui-même porter finalement préjudice aux intérêts helléniques. Cette crainte disparaît à la suite des déclarations officielles qui nous ont été faites et par lesquelles les propositions de l'Entente à la Bulgarie sur des cessions territoriales sont caduques depuis la mobilisation bulgare.
Dans sa réplique aux hégètes, M. Venizélos fut obligé de revenir encore sur ce sujet. Après avoir rappelé que les puissances avaient « conseillé avec insistance au gouvernement hellénique de consentir à des concessions en Macédoine contre d'autres grandes concessions en Asie Mineure », il précisa qu'au moment de sa retraite, en février 191 5, la Triple-Entente se bornait à demander à la Grèce de retirer les objections formulées par celle-ci dès le début de la guerre contre des concessions territoriales de la Serbie à la Bulgarie. Le président du Conseil renouvela ensuite en ces termes ses assurances du commencement de la séance :
Je me trouve aujourd'hui dans l'heureuse situation de communiquer à la Chambre que, non seulement à partir du moment où le Cabinet actuel a de nouveau assumé le pouvoir, il n'a plus été question de concessions de la part de la Grèce à la Bulgarie, mais que des affirmations formelles et officielles ont été données que les promesses concer-
nant les concessions à la Bulgarie, même de la part de la Serbie, peuvent être considérées dorénavant comme caduques selon l'expression française.
Ces déclarations ne satisfirent point les hégètes. M. Théotokis notamment persista à soutenir que les puissances de l'Entente n'avaient retiré leurs demandes de concessions territoriales qu'après avoir constaté que la Bulgarie se rangeait définitivement aux côtés de l'Allemagne:. M. Gounaris, qui fut président du Conseil entre les deux ministères. Venizélos, appuya cette affirmation par ces mots : « Du temps de mon gouvernement je n'ai reçu des propositions que pour des concessions que la Grèce devait faire. » Afin de dissiper le trouble né dans les esprits au sujet des intentions de la Quadruple-Entente, M. Venizélos dut fournir les explications suivantes :
Je suis obligé de déclarer que le jour où l'on m'annonça le débarquement de troupes anglo -françaises à Thessalonique, où le gouvernement grec protesta contre la violation de la neutralité de son territoire, comme je viens de le dire, le gouvernement ne pouvait pas demeurer indifférent devant les dangers qui pouvaient surgir de ce débarquement et du passage par son territoire d'armées internationales. En effet l'opinion avait été émise en Grèce que l'occupation de territoires serbes et le passage de troupes par le territoire grec pouvaient être des moyens de pression contre les deux États alliés pour les contraindre aux concessions à la Bulgarie.
Je me suis trouvé dans la nécessité de déclarer aux puissances envers lesquelles la reconnaissance du peuple grec doit être grande que, si dans la situation actuelle résultant de la guerre mondiale et du bouleversement général il ne nous était pas permis de nous opposer par la force armée au passage de troupes par notre territoire et à la violation de notre neutralité, j'étais toutefois décidé d'opposer les faibles forces de la Grèce aux forces colossales de deux grandes puissances, pour empêcher ce débarquement de troupes qui pourraient attenter éventuellement aux intérêts helléniques.
On voit dans quelles circonstances fut notifiée au Cabinet d'Athènes la caducité des propositions faites à Sofia.
Relevons encore, dans le compte rendu in extenso de la séance du 4 octobre, ce passage du discours de M. Venizélos relatif aux rapports de la Grèce ave-c la Bulgarie :
Messieurs, vous me permettrez de penser avec conviction que l'attitude énergique, ferme et inébranlable sur ce point du gouvernement hellénique a contribué à prévenir jusqu'à ces derniers temps les dispositions de la Bulgarie en ce qui concerne son attaque contre la Serbie. La tentation en effet était vraiment grande pour elle au moment où la Serbie était attaquée du côté du nord par un grand empire. La seconde fois, comme vous devez vous en souvenir, la Serbie a dû se courber sous cette poussée jusqu'à ce qu'au dernier moment, par un suprême effort d'admirable héroïsme, elle réussit à éviter le danger. Il est donc naturel que la tentation fût grande pour la Bulgarie de tomber sur l'ennemi, qu'elle voyait occupé ailleurs. Je ne veux pas dire que l'attitude du gouvernement grec a arrêté cette attaque, mais je prétends à juste titre que cette attitude fut une des principales causes qui arrêtèrent une action de la Bulgarie contre la Serbie.
Je suis même certain que si, dernièrement, il n'existait pas en Bulgarie un malentendu sur notre politique, malentendu dû peut-être à ce que dans les derniers jours du gouvernement de l'honorable M. Gounaris les idées du gouvernement avaient subi une certaine altération ou un certain ébranlement, si, dis-je, la Bulgarie ne se trouvait pas dans l'erreur sur les déclarations de la Grèce dans cette question, j'ai lieu de croire qu'elle ne se serait pas décidée à mobiliser au risque d'allumer l'incendie dans les Balkans
M. Gounaris s'efforça de se disculper. Mais, pressé par M. Venizélos de déclarer qu'un changement dans le sens indiqué n'était point survenu dans les derniers jours du ministère précédent, l'ancien président du Conseil se déroba. Cela donne à penser que dans l'intervalle des deux ministères Venizélos le gouvernement bulgare avait reçu par Berlin, sinon par Athènes, l'assurance de la neutralité grecque pour le cas d'une attaque combinée germano-bulgare contre la Serbie. Les arguments publiés par la presse allemande} avant la seconde chute de M. Venizélos, en faveur de la thèse de l'inapplicabilité du traité d'alliance gréco-serbe dans le cas en question, ressemblent trop à ceux présentés plus tard par M. Zaïmis Gauvain. — T. MIL 27
pour qu'on puisse douter de la préexistence d'un accord confidentiel entre Athènes et Berlin.
LA GRÈ3E ET LA SERBIE EX 1914 ET EX 1915. — EXPOSÉ HISTORIQUE PAR M. VENIZELOS,
18 octobre 1915
Il faut encore revenir au texte in extenso du discours prononcé, le 4 octobre, par M. Venizélos à la Chambre grecque. Les analyses télégraphiées d'Athènes à l'étranger ont sensiblement déformé le sens des paroles du président du Conseil aujourd'hui retiré du pouvoir. Hier nous avons relevé les principaux passages concernant les relations avec la Bulgarie et les Alliés. Aujourd'hui nous préciserons surtout ce qui touche la Serbie. Nous aurons ainsi l'occasion de fixer un point d'histoire. Un des principaux arguments des neutralistes grecs consistait à dire : le traité d'alliance gréco-serbe est d'essence purement balkanique ; il n'engage pas la Grèce à se porter au secours de la Serbie attaquée soit par une ou plusieurs grandes puissances, soit par une grande puissance et la Bulgarie, et la preuve en est que, lors de l'agression austro-hongroise contre la Serbie au commencement de la guerre européenne, le Cabinet de Belgrade n'a ni réclamé, ni reçu l'aide de l'armée grecque. Or, en fait, cette aide fut demandée par M. Pachitch. Voici comment M. Venizélos raconte ce qui s'est passé :
Au moment où éclata la grande guerre actuelle qui ébranle tout l'univers, le monde civilisé comme l'autre, je me trouvais à Munich. Je me rendais à Bruxelles, où avait été fixée une rencontre avec le
grand-vizir de Turquie, aux fins d une entente et d'une solution de la question des Iles. A Bruxelles, j'ai trouvé une dépêche de M. Pachitch m'annonçant la guerre et m'interrogeant sur l'attitude qu'observerait la Grèce vis-à-vis de la Serbie et par rapport au traité d'alliance. Je répondis à M. Pachitch que je ne pouvais donner une réponse définitive avant d'arriver à Athènes, de convoquer un Conseil des ministres, et de demander l'opinion du roi. Mais je croyais devoir ne point laisser dans le doute, sur mes opinions personnelles du moins, mon collègue de la nation alliée, pendant les cinq ou six jours qui m'étaient nécessaires pour rentrer à Athènes.
Je lui ai donc répondu téîégraphiquement que, sans pouvoir donner une réponse engageant la Grèce, je l'informais que l'opinion que je soumettrais au Conseil des ministres et à l'approbation du roi était la suivante : La Grèce ne pouvait, utilement, venir en aide à la Serbie dans la guerre européenne qui commençait ; elle ne pouvait rendre qu'un seul service à la Serbie, sur la base du traité, mais un service précieux. La Grèce se tiendrait l'arme au pied, déclarant que, si la Bulgarie attaquait la Serbie, la Grèce attaquerait la Bulgarie. Voilà le concours qu'une interprétation loyale du traité imposait à la Grèce d'accorder à la Serbie.
L'envoi de l'armée grecque vers le centre de l'Europe serait une entreprise assurément peu sérieuse, surtout au moment où l'ennemi principal guetterait sur le flanc droit, prêt à se ruer et à détruire les deux armées grecque et serbe, en coupant leurs communications avec Thessalonique.
A mon retour à Athènes cette op:nion fut approuvée par le Conseil des ministres et par S. M.. le roi. Elle fut communiquée comme réponse officielle à la demande de l'État alh'é. Et l'État allié reconnut qu'un concours de ce genre, donné par la Grèce à la Serbie, correspond entièrement aux engagements assumés et appliqués par nous loyalement.
Un député crut devoir rappeler la crise du printemps de 19 14 où la Grèce était en conflit diplomatique très sérieux avec la Turquie, et il demanda ce qu'avait répondu la Serbie aux interrogations du Cabinet d'Athènes sur son attitude en cas d'hostilités avec la Turquie. M. Venizélos fournit aussitôt l'explication désirée :
Le gouvernement serbe a répondu alors au gouvernement grec en exposant l'état de fatigue dans lequel se trouvait naturellement la Serbie après deux guerres et sa préparation insuffisante pour une autre guerre. Il nous recommandait par conséquent d'employer tous nos efforts pour éviter un conflit armé. Mais il déclara en même temps qu'il s'adresserait à la Turquie en attirant son attention sur le fait que
la guerre entre la Turquie et la Grèce ne pouvait laisser la Serbie indifférente. En cette circonstance la Serbie s'est conduite en amie sincère dans le sens des obligations d'alliance qu'elle avait assumées.
Mais comme je l'ai déjà dit, Messieurs, ce n'était pas seulement l'opinion du Cabinet que je préside depuis le commencement de la guerre européenne ; cette opinion sur nos obligations d'alliance a été aussi celle du Cabinet qui m'a succédé en février 191 5 et qui, sous la présidence de l'honorable M. Gounaris, a dit, dans ses déclarations officielles, en assumant le pouvoir :
Mais, unsuprêrm devoir impose au pays la réserve qu'il remplira les engagements d'alliance qu'il a assumés. »
Vous voyez donc que le Cabinet qui m'a succédé au pouvoir et a pris connaissance des documents officiels reconnaissait dans ses déclarations que le principal souci de sa politique était le maintien et le respect de nos engagements d'alliés. Lorsque, après les élections, je repris le pouvoir, il était naturel que je continuasse d'avoir la même opinion sur la validité de la clause du traité relative au casus fœderis et le respect que nous lui devions. Lorsque M. Pachitch, pressé récemment de consentir à des concessions à la Bulgarie, afin que cette dernière ne prît pas une attitude hostile envers la Serbie, lorsque, dis-je, ainsi pressé, il s'adressa au gouvernement grec, lui demandant son consentement pour ces concessions, ce dernier a consenti sous certaines réserves. Il était clair que cet acte constituait une nouvelle affirmation de la durée et de la validité de ce traité d'alliance.
Cette dernière phrase détruit la conclusion des neutralistes qui prétendent que le consentement de la Serbie à la cession à la Bulgarie de certains territoires macédoniens annulait les obligations contractuelles de la Grèce. Cette promesse de cession, arrachée à la Serbie par la pression de la Quadruple-Entente, avait été approuvée conditionnellement par la Grèce. Loin d'ébranler le traité d'alliance de 191 3, les explications engagées à ce sujet entre Athènes et Nich en avaient de nouveau, suivant l'expression du président du Conseil grec, affirmé la durée et la validité. Quelles étaient donc cette durée et cette validité? Voici, sur cette importante question, ce que rapporte le cempte rendu in extenso :
M. Venizélos. — Messieurs, le traité avec la Serbie, le traité de l'alliance est unique. Il n'y en a pas eu deux, un avant la guerre contre la
Bulgarie, et un autre après, comme prétend l'honorable député de Cozani. Le traité de l'alliance est celui qui a été conclu un mois environ .avant l'explosion de la guerre contre la Bulgarie, en prévision précisément de cette guerre, et pour une durée de dix ans, afin de servir les intérêts généraux de chacun des deux États contractants.
En ce moment j'estime n'avoir plus le droit de cacher ni à la représentation nationale, ni au pays, le fait que le traité de notre alliance avec la Serbie est un traité général, un traité défensif, sur la base duquel chacun des États s'engage à aider l'autre, si l'un d'eux, sans provocation de sa part, était attaqué par un tiers.
M. Popp. — Un tiers quelconque ?
M. Venizélos. — Il n'y a pas quelconque, il y a tiers. C'est sur la base xie ce traité, Messieurs, que, lorsque en mai 1914 nos relations avec l'empire ottoman ont pris une tournure aiguë, nous nous adressâmes à la Serbie, lui expliquant les motifs pour lesquels nous allions affronter une nouvelle guerre contre la Turquie, guerre que nous considérions comme défensive, même si nous attaquions, nous les premiers, car les provocations de l'autre côté étaient devenues intolérables. C'est donc sur cette base que nous nous sommes adressés à la Serbie pour invoquer son concours dans le cas où, durant cette guerre, nous aurions été attaqués par un autre État.
Voici enfin les paroles exactes prononcées par M. Venizélos au sujet de l'éventualité d'hostilités avec les empires germaniques :
Je ne vous propose certainement pas de déclarer la guerre à l'Allemagne et à l'Autriche. Mais si, Messieurs, en appliquant le programme de notre politique nationale, si, remplissant un devoir d'honneur pour nous, remplissant nos devoirs d'alliance, défendant les intérêts vitaux de la nation, nous nous trouvions en face des puissants, je suis certain que, tout en exprimant notre regret, nous ferions notre devoir. (Applaudissements).
C'était la conclusion nécessaire de tout le discours et l'aboutissement logique de la politique suivie par la Grèce dans les Balkans depuis 1912. Aussi M. Venizélos, en terminant, put-il constater que ses contradicteurs ne lui opposaient « qu'une politique négative, des hésitations et des doutes » engendrant la paralysie définitive du pays. Il finit ainsi :
Devant le danger manifeste qui nous arrive du nord pour nous
enlever ce que nous avons conquis au cours des deux dernières guerres, j'aurais été irrésolu et lâche en ne m'empressant pas de prendre des décisions que le devoir, l'honneur, l'intérêt suprême imposent à la nation. (Applaudissements prolongés )
Ce n'est pas en Grèce seulement que les négations, les hésitations et les doutes mènent à la paralysie. Dans les grandes crises il faut savoir se décider à temps et courir des risques. Si la Quadruple-Entente avait laissé écraser la Serbie en contemplant le cours des astres, elle eût couru des risques beaucoup plus grands qu'en jetant en Macédoine quelques centaines de mille hommes. Lorsqu'on est en guerre, il faut aller où l'on se bat. Il faut marcher au canon. Aujourd'hui c'est en Orient que le canon nous appelle.
DECLARATION DE GUERRE A LA BULGARIE. — ■ LA QUES- TION DES EFFECTIFS ET L 'EXPEDITION ORIENTALE.
19 octobre 1915.
La Grande-Bretagne et la France ont déclaré la guerre à la Bulgarie. On attend d'un instant à l'autre une notification analogue de la part de l'Italie et de la Russie. L'Italie s'est solidarisée sous ce rapport avec les puissances de la Triple-Entente ; elle participera tout de suite à l'action contre la Bulgarie en coopérant au blocus des côtes bulgares de la mer Egée, et peut-être plus tard en débarquant des troupes à des endroits qui ne sont pas encore déterminés. Quant à la Russie, elle tient à donner à sa rupture avec la Bulgarie une forme retentissante. Le tsar Nicolas veut lancer une proclamation où il fié-
trira l'ingratitude et la duplicité bulgares. Le mode de son action militaire n'est pas encore connu. L'important est qu'on procède rapidement à l'exécution des décisions prises. Comme on l'appréhendait, les Bulgares ont coupé près de Vrania la ligne Nich-Salonique. Sans remporter de victoire ils peuvent causer aux Serbes les plus sérieux embarras. Il importe donc d'arrêter leurs incursions en les attaquant soit de face sur le territoire serbe, soit par derrière, en Bulgarie même, si l'on dispose des moyens suffisants. En tout cas, nous ne pouvons compter que sur la force. Malgré les dépêches annonçant des troubles divers sur différents points du territoire bulgare, rien ne permet de supposer qu'une révolution se prépare contre le régime Radoslavof.Les chefs de l'opposition se taisent. Bon gré mal gré ils se sont ralliés à une sorte d'union sacrée. M. Radoslavof a su parler à chacun d'eux. A M. Ghénadief, entre autres, il a rappelé que l'instruction de l'attentat du casino de Sofia restait ouverte. Cela suffit pour que M. Ghénadief ne sortît plus de chez lui.
Les Alliés doivent agir d'autant plus vigoureusement qu'ils ne peuvent plus douter aujourd'hui que l'attitude définitive de la Roumanie et de la Grèce dépend du résultat de la campagne de Macédoine. Quels que soient les sentiments de la population de ces deux pays, leurs gouvernements actuels ne veulent point prendre parti pour nous aussi longtemps qu'ils se croient exposés à une attaque allemande. Ils ont peur et ils se réservent. Certes la meilleure manière de fuir le danger dont la menace les fige dans l'immobilité serait de se joindre sans retard aux Etats qui ont juré de détruire le militarisme germanique. L'appui des forces roumaines et grecques serait décisif en Orient, et la victoire donnerait aux rois
Ferdinand et Constantin un immense prestige fécond en grands résultats. Malheureusement l'un et l'autre de ces deux souverains, tous deux d'origine étrangère, se sont laissé intimider par Guillaume II. Ils ne veulent marcher qu'à coup sûr. A l'heure actuelle il serait plus que téméraire d'escompter leur concours. Ils s'imaginent probablement être prémunis contre un désastre par les promesses allemandes. Ils sont d'avance résignés à des gains limités pris sur la Russie et la Serbie dans le cas du triomphe des nations de proie. L'idéal national traditionnel n'est point dans leur sang. Des agrandissements prélevés sur n'importe qui, à la manière prussienne, leur suffisent. Pour faire décidément prévaloir dans les gouvernements de Bucarest et d'Athènes les inspirations de la conscience nationale sur les conseils de la pusillanimité, il ne reste aux Alliés qu'à prouver qu'ils sont les plus forts.
Les Alliés n'ont donc plus le choix. S'ils n'arrêtent pas les Austro-Allemands sur le chemin de Constantinople, ils perdront à la fois l'Orient et toute chance de ramener à eux la Grèce et la Roumanie. La Grèce, puissance essentiellement maritime, serait sans doute hors d'état de nous nuire. Mais, sous la pression germanique, le gouvernement roumain serait vraisemblablement contraint à se tourner contre la Russie pour s'emparer de la Bessarabie, seule proie désormais saisissable. Dès lors la question des effectifs serait résolue contre les Alliés. On ne doit donc pas se lasser de répéter que la prudence nous oblige à faire en Orient un effort maximum.
LA COOPERATION ITALIENNE EN ORIENT. — LE MANI- FESTE DU TSAR NICOLAS CONTRE LA BULGARIE. — ÉCHANGE DE TELEGRAMMES ENTRE LES MINISTÈRES DE LA QUADRUPLE-ENTENTE.
20 octobre 1915.
Les déclarations de guerre de l'Italie et de la Russie à la Bulgarie ont eu lieu hier. La situation de fait créée par la provocation bulgare est donc consacrée officiellement. Les quatre gouvernements alliés sont d'accord pour infliger à la Bulgarie, chacun avec les moyens dont il dispose, le châtiment qu'elle mérite.
La question de la coopération de l'Italie à la guerre contre la Bulgarie a soulevé chez nos voisins de l'autre côté des Alpes de vives controverses. Les hésitations du gouvernement et de l'opinion se sont manifestées par de larges coups de ciseaux pratiqués par la censure péninsulaire dans les articles de nos confrères. Le Giomale d'Italia lui-même, organe de M. Sonnino, n'a pas échappé à ces rigueurs. Il est certain qu'on n'a pas été fixé tout de suite à la Consulta et au palais Braschi sur la conduite à tenir. On n'y était pas préparé à une participation à l'expédition de Macédoine. Militairement, on ne croyait pas pouvoir distraire de leur poste actuel des effectifs importants. Diplomatiquement, on désirait ne pas exposer les troupes italiennes à se heurter à celles de Guillaume II. Il ne faut pas oublier en effet que l'Italie n'est pas en état de guerre avec l'Allemagne, et qu'elle n'a pas encore appelé sous les armes tous les hommes
mobilisables. Toutefois l'opinicn n'a pas tardé à prévaloir dans le gouvernement et dans la presse Ciue l'issue du conflit balkanique exercerait une influence des plus sérieuses sur le dénouement de la guerre européenne et que l'intérêt de l'Italie lui ccir.ir.andait de s'associer dans la mesure du possible à l'action de la France, de l'Angleterre et de la Russie sur le nouveau tbéâtre de la guerre. Quelle est cette mesure? On n'en sait encore rien. Hier, à la Chambre des Communes, en. réponse à une question sur la cccpératicn italienne en Serbie, M. Lloyd George s'est contenté de répondre que « la meilleure métbode avec laquelle l'Italie peut apporter l'assistance la plus efficace à la Serbie ou à la cause commune est actuelle meit en discussion entre les Alliés ». D'autre part, depu's bier, les opérations du général Cadorna sur le front autriebien ont pris une allure particulièrement énergique, et diverses catégories d'hommes des classes 1882- 1884 ont été comoquées sous les drapeaux. Comme on s'y attendait, le tsar Nicolas a déclaré la guerre à la Bulgarie au moyen d'un manifeste de flétrissure, qui sera prochainement suivi d'un communiqué gouvernemental. Le manifeste impérial révèle la profondeur de la déception russe et la vivacité de la colère du peuple libérateur. Il dénonce la trahison de la Bulgarie à la cause slave, à la foi chrétienne et à la Russie. Il appelle solennellement sur les traîtres « la juste punition de Dieu ». La rupture est donc aussi éclatante que possible. Mais le manifeste de Nicolas II ne contient pas que des reproches et des imprécations. Cn y lit aussi cette phrase : « Préparée avec perfidie depuis le commencement de la guerre, la trahison de la Bulgarie s'est accomplie, bien que paraissant impossible. » Voilà donc la plus haute autorité du monde slave qui reconnaît que la Bul-
garie a préparé sa trahison depuis le commencement de la guerre. C'est précisément ce que nous avons signalé sans nous lasser depuis l'automne 1914 [et ce que notre censure ne voulait pas laisser dire]. La « perfidie » stigmatisée par Nicolas II était bien connue. Elle n'était point commune, il est vrai, à toute la nation bulgare. Mais elle était l'essence même de la politique du tsar Ferdinand et du ministère Radosîa\of. Dès lors ce qui, suivant l'expression de Nicolas II, paraissait impossible devenait inévitable. Pour conjurer cette prétendue impossibilité il eût fallu renverser le Cabinet Radoslavof et le remplacer par des hommes sincères guidés par l'esprit de conciliation. Nous n'affirmerons point que cette substitution fût réalisable. Nous constatons seulement qu'elle n'a pas été réalisée et que, la condition sine qua non d'un accord des Alliés avec la Bulgarie n'étant point remplie, les Alliés auraient dû renoncer depuis longtemps à leur combinaison.
Les relatons des puissances de la Quadruple-Entente entre elles viennent d'être précisées par un échange de télégrammes entre M. Viviani et ses collègues de Russie, d'Angleterre et d'Italie. En prenant le portefeuille des affaires étrangères abandonné par M. Delcassé, M. Viviani a tenu à déclarer que cette modification dans la composition du ministère français ne changeait rien à la politique du gouvernement de la République. C'était l'évidence même pour qui connaît la situation, et personne ne s'y est trompé en France. Pourtant, à l'étranger, certains commentaires sur le départ de M. Delcassé pouvaient laisser planer des doutes. Le ministre des affaires étrangères démissionnaire a joué un tel rôle dans la dipîcmatie européenne que sa retraite devait fatalement être interprétée en sens divers. Mais le sys-
tème diplomatique fondé lors du premier' séjour de M. Delcassé au quai d'Orsay, et dont ce ministre apparaissait comme l'incarnation, ne dépend plus depuis longtemps du titulaire du portefeuille des affaires étrangères. Il n'est plus discuté chez nous. Il est considéré par tous les Français ccmme un dogme intangible. La guerre européenne l'a cimenté de telle sorte dans l'âme même du pays qu'il est à l'abri de tous les ébranlements.