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LA BULGARIE ET LA CENSURE EN ANGLETERRE

21 octobre 1915.

Les événements d'Orient ont produit en Angleterre des impressions aussi fortes qu'en France. Les illusions sur la Bulgarie étaient encore plus enracinées outre- Manche que chez nous. Aussi l'agression bulgare y a-telle causé une véritable stupéfaction, naturellement suivie d'un vif mécontentement. Le discours de Sir Ed. Grey du 14 octobre à la Chambre des Communes n'a pas atténué cette irritation, bien au contraire. Il n'a rien appris que tout le monde ne sût déjà, ni rien expliqué. Son effet sur les Communes et l'opinion fut médiocre. Comme le gouvernement avait demandé qu'il n'y eût pas de discussion, les critiques n'eurent pas l'occasion de se manifester publiquement. Mais il n'en fut pas de même à la Chambre des Lords, où la politique du Cabinet fut soumise à un examen aussi rigoureux que le permettent les traditions parlementaires, notamment par lord Milner. Depuis, l'opinion publique, sans distinction de partis, a

exprimé de la façon la plus nette son désir de voir changer du moins certaines pratiques.

Ce dont se plaignent pour l'instant nos voisins et alliés, c'est moins des erreurs politiques commises — ils en parlent publiquement avec discrétion — que de l'ignorance où ils ont été laissés et du silence méthodique imposé par la censure au sujet d'événements connus de tout le reste de l'Europe. La censure britannique, en effet, semble avoir manié les ciseaux avec autant dé rudesse et aussi peu de discernement que la nôtre. Un des membres du Cabinet, Lord Selborne, ministre de l'agriculture, a même qualifié certains actes de la censure nationale de malfaisante stupidité — mischievous stupidity — dans un discours prononcé à York. Questionné à ce sujet à la Chambre des Lords, le comte de Selborne répéta cette expression en ajoutant : « Le noble lord me demande si j'ai parlé au nom du gouvernement de Sa Majesté. Je n'ai pas consulté mes collègues, mais je serais bien surpris d'apprendre qu'un d'eux ne fût pas du même avis que moi. » Si un des ministres en fonctions tient ce langage, on devine ce que peuvent dire entre eux les citoyens britanniques. Il en résulte un sentiment général pénible dont se ressentent certains membres du gouvernement. En Angleterre comme en France, on est également sévère pour le système officiel d'après lequel les événements dont il est interdit de parler dans les journaux n'existent pas. Le public arrive tout de même à savoir les choses et il demande pourquoi on les lui a cachées. Naturellement il rie trouve aucune réponse plausible, et sa méfiance s'accroît. Il est aussi ridicule d'avoir caché pendant un jour à Londres la nouvelle de la démission de M. Venizélos que d'avoir supprimé pendant trois jours à Paris les informations sur la mobi-

lisation bulgare. C'est non seulement ridicule; c'est aussi maladroit. L'expérience l'a prouvé.

Xotre correspondant de Londres nous écrit à ce propos les intéressantes observations suivantes :

Ce que refusent de comprendre les hommes de loi qui sont responsables de la censure, c'est que le Royaume-Uni n'est pas une Cour de justice où l'on peut éliminer tout ce qui n'est pas contenu dans des dépositions faites conformément aux règles de la procédure, et n'en pas tenir compte. Les Anglais commencent à s'impatienter d'être traités comme des enfants par une censure inintelligente et par des admnistrations dont les communiqués révèlent plus d'imagination que de souci de la vérité, en même temps qu'une confiance touchante mais excessive dans la crédulité publique. Quand un sentiment de défiance règne entre une nation et son gouvernement, il est dangereux en tout temps. Dans des circonstances comme celles-ci, il peut prendre les proportions d'une calamité.

L'opinion ne veut plus des subtilités parlementaires ; elle entend qu'aux questions nettement posées par les représentants du pays il soit donné des réponses nettes, claires et sans équivoque. Le pays veut savoir où il en est et où il va. Ce désir légitime d'être traité avec franchise est j'ustifié par le patriotisme et les sacrifices du peuple britannique qui a donné trois millions de volontaires aux armées et prodigue à ses gouvernants les millions. Il est naturel qu'il tienne à savoir si, pour employer une expression vulgaire, il en a pour son sang et pour son argent.

ssi ne faudra-t-il point s'étonner, ni s'inquiéter, si quelques changements de personnes s'effectuent dans le Cabinet de Londres. Il y a toujours intérêt à clarifier les situations.

LA PREPARATION ALLEMANDE DE LA GUERRE EN ORIENT. — OFFRE DE CHYPRE ET D 'AUTRES AVANTAGES A LA GRÈCE.

22 octobre 191 5.

Bien avant la France, bien avant l'Angleterre et la Russie, l'Allemagne a compris l'importance du théâtre.

•oriental de la guerre. Avant la guerre qu'elle a déchaînée à la fin de juillet 1914, elle avait préparé avec le soin le plus minutieux le terrain balkanique. Quoiqu'elle espérât écraser la France en août et septembre et mater la Russie les mois suivants, elle avait pris toutes ses précautions en prévision d'une action nrlitaire en Orient. Elle organisait l'armée ottomane. Elle avait la parole de Charles Ier de Roumanie et de Ferdmand Ier de Bulgarie. Une de ses créatures, le prince de Wied, gouvernait l'Albanie. Après ses échecs en France et l'arrêt de sa grande offensive en Russie, Gu:llaume II a jugé le moment venu de jouer la partie orientale avec les atouts maîtres qu'il avait en main. Il ne pouvait s'exposer à laisser tout l'hiver ses armées se morfondre devant les fronts français et russe. Ses effectifs auraient risqué de se fondre à la longue sans aucun profit, tandis que ceux des Alliés se seraient renouvelés normalement. Il a donc résolu de frapper dans les Balkans le grand coup qu'il avait manqué sur les autres fronts. On ne peut plus douter que son plan consiste à régler avant l'hiver l'ensemble des affaires orientales suivant les intérêts germaniques de manière à s'assurer, outre le prestige de grands succès, de nouveaux effectifs et de nouvelles ressources pour une reprise •d'offensive en France et en Russie.

L'exécution de ce plan n'est point sans danger. Elle ne peut réussir que grâce à de lourdes erreurs des Alliés. Il dépend encore de ceux-ci de prévenir la catastrophe. Quoiqu'ils se soient laissé surprendre et qu'ils aient perdu en temps- extrêmement précieux avec leurs inexcusables négociations bulgares, ils peuvent ruiner le dessein germanique. En effet la retraite des Serbes sur des positions excentriques hors de l'atteinte de l'ennemi ne terminerait nullement la campagne. Si nos intrépides

alliés se trouvaient contraints, malgré leurs magnifiques efforts, d'abandonner les grandes voies de communication vers le sud-est, ils ne seraient pas mis hors de cause. Etablis dans les montagnes de l'ouest, ils contsitueraient une masse imposante prête à se joindre aux troupes alliées, une fois que celles-ci seraient en nombre suffisant. Il est invraisemblable que les Austro-Allemands soient en mesure de les poursuivre dans des vallées reculées, et que les Bulgares poussent, comme certaines dépêches l'indiquent, jusqu'à Salonique. Ni les uns ni les autres ne disposent des effectifs nécessaires pour de pareilles opérations. Ils s'exposeraient à être coupés à leur tour et détruits en détail, à moins que les Austro- Allemands ne détachent des deux grands fronts des forces considérables. Alals alors, ils courraient d'autres risques plus grands encore. On commence à s'apercevoir déjà sur le front russe des effets du prélèvement des troupes envoyées dans les Balkans.

Xe nous laissons donc point intimider par les nouvelles, vraies ou fausses, de succès partiels des armées germaniques en Orient, et continuons d'envoyer à Salonique le plus de troupes possible. De toute façon l'arrivée de nos régiments produira là-bas un excellent effet. Même réduit, leur concours facilitera et stimulera la résistance serbe. Leur nombre allant régulièrement en croissant encouragera nos amis de Grèce et de Roumanie à combattre l'inertie de leurs gouvernements. En Grèce, il est vrai, dans l'intervalle des deux ministères Venizélos, des arrangements secrets semblent avoir été pris avec l'Allemagne. Ces tractations dynastiques doivent même avoir été bien sérieuses puisque le gouvernement grec vient d'accueillir avec fraîcheur une proposition qui, en d'autres temps, eût soulevé l'enthousiasme de

toute l'Hellade : le gouvernement britannique a offert l'île de Chypre à la Grèce.

L'Angleterre occupe Chypre depuis 1878 en vertu de la convention signée avec la Turquie le 4 juin de cette même année, entre le traie de San Stefano et le congrès de Berlin. Elle a annexé officiellement l'île le 5 novembre 1914, après l'agression germano-turque contre les côtes de Crimée et la proclamation de l'état de guerre entre les Alliés et l'empire ottoman. Elle dispose donc absolument de Chypre et peut en faire l'objet d'une transaction. Aujourd'hui, elle propose à la Grèce de lui céder la pleine souveraineté de cette grande île habitée presque exclusivement par des Hellènes, à la condition que la Grèce sera ge sans retard du côté de la Serbie. A cette offre, particulière à l'Angleterre, s'ajoutent des propositions de tous les Alliés relatives aux. côtes de la mer Egée jusqu'à Enos. Tous ces avantages pourtant n'ont point encore déterminé le gouvernement grec. Dans les circonstances actuelles, celui-ci semble dominé par un engagement antérieur contracté par le roi. Suivant toute vraisemblance, il persévérera dans la même attitude aussi longtemps qu'il ne sera pas rassuré contre la colère allemande par la présence de troupes alliées en nombre imposant. La Germanie a su inculquer aux neutres une telle idée de sa force, et elle exploite les relations dynastiques avec une telle audace que les peuples les mieux disposés pour nous n'osent bouger. Ils sont tenus en une sorte de tutelle. Les Grecs et les Roumains ne demandent sans doute pas mieux que de rejeter ce joug occulte. Seulement il faut que nous les y aidions. Montrons-nous forts en Orient, déployons-y tous nos moyens disponibles, et nous verrons les hésitants accourir à nous. Jamais nous n'avons eu plus Gauvain. — T. VIII. 28

besoin de montrer de l'esprit de suite et de l'énergie.

REFUS DE CHYPRE PAR LE MINISTERE DE LA PEUR. — - DISCOURS DE NEUTRALITÉ DE M. THEOTOKIS. — L'iNER- TIE ROUMAINE ET LA PROTESTATION DE M. TAKE JO- NESCO.

23 octobre 1915.

Le ministère « œcuménique », comme on appelle à Athènes le Cabinet de concentration antivenizéliste présidé'par M. Zaïmis, a rejeté la proposition par laquelle l'Angleterre offrait conditionnelkment de céder l'île de Chypre à la Grèce. Le gouvernement britannique subordonnait cette offre généreuse, à la seule condition que la Grèce, conformément à son traité d'alliance avec la Serbie, se porterait au secours de ce pays. D'accord avec les Alliés, il promettait d'autres avantages importants en d'autres régions où l'hellénisme est le plus fortement représenté. Le gouvernement hellénique a répondu par les mêmes fins de non-recevoir qu'il avait opposées au gouvernement serbe. Constitué dans des conditions anormales, composé d'hommes qui ne possèdent point la confiance de la Chambre, représentant seulement la personne du roi, dominé par la peur de l'Allemagne, le Cabinet Zaïmis refuse d'un cœur léger l'agrandissement immédiat du domaine de l'hellénisme. Il continue de prétendre que l'agression bulgare n'a point un caractère balkanique ; il ergote sur l'interprétation des clauses du traité d'alliance avec la Serbie ; il se dérobe en déclarant qu'en entrant dans le conflit « la Grèce causerait sa

propre ruine sans même avoir la consolation de pouvoir penser qu'elle a sauvé la Serbie ». Quelle confiance en soi et dans son pays ! Le ministère œcuménique serait mieux nommé le ministère de la peur.

A la séance de la Boulé du n octobre, M. Théotokis, ministre de l'économie nationale et de l'instruction publique, répondant au nom du Cabinet à M. Venizélos, a posé crûment la question. Sans s'attarder à discuter la valeur des clauses du traité gréco-serbe, sans se demander si l'honneur de la Grèce était engagé, il a seulement envisagé les chances d'une intervention armée. Voici le langage dont il s'est servi d'après le compte-rendu in extenso de la séance :

Il n'est pas établi que la Bulgarie d'aujourd'hui est plus faible que celle de demain, car il ne s'agit point pour la Grèce de se battre contre la Bulgarie seule, de se battre contre elle en coalition, mettons avec la Serbie. Il s'agit pour la Grèce de se battre contre la Bulgarie, derrière laquelle se trouve une ligue européenne très puissante.

Il est certain que l'honorable député de l'Attique (M. Venizélos) est libre de faire les prévisions qu'il lui plaît sur l'issue de la guerre. Il est impossible cependant, en se basant, sur des pronostics, de connaître quelle sera l'issue de la guerre et lequel des deux groupes sera victorieux. Il n'existe personne dans toute l'Europe qui puisse prédire cela en toute sûreté. Mais si la chose est impossible, c'est un devoir pour le gouvernement de la Grèce de rechercher sous quelles conditions aura lieu à l'heure actuelle la campagne contre la Bulgarie, quelles sont les forces qui peuvent se trouver aujourd'hui en face l'une de l'autre.

M. Venizélos a évité d'aborder cette question. C'est pourtant la question la plus importante qui doit être étudiée. Car c'est la question qui devra résoudre l'autre. Le moment est-il favorable pour que nous entreprenions une guerre contre la Bulgarie ?

Voilà, Messieurs, le sujet principal, et ce sujet, l'honorable député de l'Attique a évité de l'examiner. L'examen de cette question nous est imposé, car c'est à la suite de cet examen que nous devrons assurément choisir la politique que nous devons suivre.

La politique du gouvernement a été clairement exposée. C'est celle de la neutralité armée, neutralité que nous n'abandonnerons que quand des intérêts purement grecs y obligeront le gouvernement.

Si jamais nous voyons que ces intérêts sont lésés, que nous courons du danger, dans ce cas nous sortirons de la neutralité.

Mais tant que ceux-ci ne sont pas en danger, tant qu'en sortant de notre neutralité nous pouvons créer de plus grands dangers, nous ferons tout notre possible pour éviter ces dangers.

Eviter les dangers, voilà donc tout le programme du gouvernement grec actuel. On ne l'en fera point sortir en lui tendant un appât. Il jettera sur l'appât des regards de convoitise, mais il restera figé dans son inertie. Toutefois nous ne croyons pas que l'offre de l'Angleterre était inutile. Ce n'était point la promesse d'une partie de la peau de l'ours. Elle n'était pas à terme. L'Angleterre proposait de céder immédiatement un riche territoire qui lui appartenait en propre, abstraction faite de l'issue finale de la guerre européenne. Elle a mis ainsi le gouvernement grec en demeure de découvrir ses véritables sentiments en face de toute l'Hellade. Tous les Hellènes savent maintenant que le gouvernement imposé à la Grèce subordonne les intérêts les plus sacrés de l'hellénisme à des considérations dynastiques dissimulées sous le masque de la prudence. Le résultat est triste, mais c'est un résultat. Il prouve une fois de plus que les Alliés doivent exclusivement compter sur la manifestation de leur force.

En Roumanie, à des nuances près, il en est de même. MM. Take Jonesco, Philipesco et leurs amis ont dit avec une énergie et une éloquence que nous ne saurions égaler que l'intervention immédiate de la Roumanie dans la guerre européenne répondait à une nécessité nationale urgente, impérieuse. Leur opinion est partagée par la grande majorité du pays, comme l'est en Grèce celle de M. Venizélos. Néanmoins le gouvernement s'enlise dans la neutralité. Il craint de froisser le roi et il ne veut agir qu'à coup sûr. Comme en Grèce aussi, cet excès de réserve constitue en réalité la pire des imprudences.

M. Take Jonesco, qui l'a expliqué bien souvent par écrit et verbalement, le répète aujourd'hui dans une lettre à M. Charles Humbert :

Aujourd'hui, il n'y a qu'une pensée : la victoire. Et la victoire ne peut être locale pour personne. Elle est une sur tout le théâtre de la guerre.

C'est ce que je ne cesse de dire à mes compatriotes. On peut gagner la Transylvanie aussi bien dans les Balkans que dans les Carpathes. La sottise exaspérante des soi-disant intérêts spéciaux de chaque nation me fait bondir. On est d'un côté ou de l'autre et en restant en dehors de la lutte on ne risque pas moins d'être écrasé. Au contraire.

Si nous laissons s'opérer définitivement la jonction entre les Austro- Allemands et les Turco-Bulgares, la Roumanie sera placée devant ce dilemme : ou bien être broyée en se battant dans deux, trois mois, seule, dans les pires conditions imaginables, ou bien pourrir dans le mépris universel des Austro-Allemands aussi bien que des nations de l'Entente. Je suis sûr qu'elle se battrait. Il vaut mieux le faire aujourd'hui.

Tout le monde se rend compte ici de cette vérité, sauf quelques misérables. Tout le monde comprend que nous sommes à l'heure fatale. Seulement, il y en a qui calculent les possibilités et, de bonne foi, trouvent que, sans une expédition des Alliés de grande envergure, il n'y a aucune possibilité. Ils estiment les forces austro-allemandes destinées à l'Orient plus importantes qu'on ne croit.

Probablement les hommes autrement compétents qui dirigent la Quadruple- Entente ont-ils déjà commencé à traiter entre eux et à traiter avec la Roumanie. Aussi j'attends le salut de la décision qu'on prendra.

Dans ma situation en dehors du gouvernement, je ne puis que crier à mes compatriotes : « Le trop tard pour nous est plus proche qu'on se l'imagine ! »

Il n'y a rien à ajouter à cela. Il appartient aux Alliés d'en tirer la conclusion.

LA COORDINATION DES EFFORTS EN ORIENT. — ELOGE DES SERBES PAR M. ASQUITH.

25 octobre 1915.

Il semble que les quatre grandes puissances alliées sont maintenant bien d'accord pour riposter comme il convient à l'attaque combinée de l'Austro- Allemagne et de la Bulgarie contre la Serbie. Après examen sérieux et mûre réflexion, toutes quatre ont reconnu qu'une intervention militaire vigoureuse en Macédoine pouvait seule empêcher nos ennemis d'établir en Orient une domina-, tion qui leur livrerait d'immenses ressources et leur permettrait de terroriser les États balkaniques encore hésitants. La décision une fois prise, il faut l'exécuter avec entrain. Aucune des difficultés envisagées n'est insurmontable. Toutes les lacunes dont on se plaint peuvent être comblées. Seulement il importe de ne pas recommencer les erreurs du commencement de la guerre et de ne pas piétiner sur place en s'écriant qu'il est inutile de faire telle ou telle chose parce qu'on arrivera trop tard. Les funestes conseillers auliques, qui discutent au lieu d'obéir, n'ont déjà que trop compromis nos chances. S'il en existe encore, s'ils osent élever la voix, il faut leur fermer la bouche et les faire rentrer dans le rang. Il n'est pas de succès possible si le chef du gouvernement ne sait pas imposer sa volonté. Quand chaque bureau a sa politique, il n'y a plus de politique. Chaque bureau a le droit de présenter des objections d'ordre technique. L'autorité supérieure les pèse et décide. Après cela les bureaux

n'ont plus qu'à se conformer, sans murmurer, aux ordres reçus.

La clarté dans la conception, la vigueur dans l'exécution, la loyauté dans la coordination des efforts de tous les agents subalternes, voilà le programme de toute action combinée quelconque, militaire ou diplomatique. Ces réflexions n'ont pas un intérêt purement philosophique. En ce moment la presse germanique exploite contre nous toutes les rumeurs qui lui parviennent de chez nous. Elle feint de prendre pour des projets gouvernementaux les élucubrations de quelques Napoléons méconnus qui, à les entendre, pétriraient l'Europe à leur gré s'ils étaient les maîtres pendant quinze jours. En colportant chez les neutres ces insanités grandioses plus ou moins déformées, les reptiles austro-allemands empoisonnent l'opinion internationale. Nous ne pouvons empêcher ces méchantes bêtes de distiller leur venin ; du moins ne leur fournissons point la matière. -

En Angleterre on a fini par comprendre toute l'importance du front balkanique au point de vue de la durée et de l'issue finale de la guerre. On a aussi mesuré l'étendue du péril pour la Perse, les Indes et l'Egypte. Enfin, on rend de plus en plus justice aux efforts inouïs des Serbes, et l'ancienne tendresse pour les Bulgares se change lentement en fureur. Le i 9 octobre, M. Asqi: a rendu au peuple serbe un éclatant hommage qu' n'a pas été assez remarqué. Le Premier anglais devait pi sider le soir de ce même jour l'inauguration des cours du professeur tchèque Masaryk, à King's Collège, sur « le Problème des petites nations dans la guerre européenne ». Indisposé, comme on sait, il ne put se rendre en personne à cette cérémonie. Mais il fit lire par Lord Robert Cecil, sous-secrétaire d'Etat aux affaires étran-

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gères, une allocution où,après un grand éloge du savant patriote tchèque, le principal adversaire du comte d'Aehrenthal dans l'affaire des faux Friedjung, on lit ceci : « D'abord et surtout les Alliés combattent pour les libertés des petites nations, afin que celles-ci soient affranchies à l'avenir de la tyrannie de leurs voisins plus puissants et qu'elles puissent librement développer leur propre vie et leurs institutions. Par-dessus tout, aujourd'hui, nos pensées et nos sympathies vont à la Serbie, dont le courage indomptable gagne de jour en jour notre sympathie et notre admiration illimitées. »

De la sympathie et de l'admiration la Grande-Bretagne passe à l'action. Ses troupes vont reioindre les nôtres dans le sud de la Serbie. Avec les nôtres, elles apportent une force morale et une force matérielle. Leur présence, la certitude qu'elles vont être suivies d'autres donnent aux Serbes cette confiance, cet espoir de vaincre malgré tout qui seuls rendent la résistance possible à un peuple acculé, comme le leur, à la situation la plus critique qu'on ait connue dans l'histoire des guerres. Ne l'oublions pas, cette résistance héroïque sert la cause commune des Alliés. Elle distrait l'ennemi commun d'autres fronts ; elle use ses effectifs, elle retarde sa prise de possession de lignes de communication de première importance. Par calcul, sinon par reconnaissance, nous devons l'encourager, l'appuyer de tout notre pouvoir. Les partisans de l'inertie paraissent n'avoir pas plus de cerveau que de cœur.

En Russie, on se prépare également à l'intervention. La flotte du tsar a déjà tonné devant Varna. Si, pour des raisons spéciales, la mise en marche de grandes forces militaires ne peut commencer tout de suite, elle n'en aura pas moins lieu. C'est aux Franco- Anglais à soutenir

l'effort en attendant. L'Italie aussi concourra, dans une mesure appréciable, à l'action commune. Ne la chicanons point sur les moyens. Elle est sincère dans ses déclarations. Déjà son offensive sur toute la ligne des Alpes a produit d'heureux résultats. Ne récriminons donc point, ne tergiversons plus, ne nous égarons pas dans des discussions de dilettantes. Poursuivons sans relâche l'exécution d'un plan concerté.

LES OBJECTIONS DES DILETTANTES CONTRE L EXPEDITION D'ORIENT. — LES HÉSITATIONS ANGLAISES. — l' ACTION SÉPARÉE DE L'ITALIE.

28 octobre 191 5.

Le développement de la nouvelle guerre balkanique démontre de plus en plus clairement chaque jour l'erreur des personnes qui ont combattu dès le premier jour et combattent encore le projet d 'intervention des Alliés en Macédoine sous prétexte qu'on arriverait trop tard. Voilà plus d'un mois que la mobilisation bulgare est proclamée, plus de trois semaines que les Austro- Allemands dirigent avec le maximum d'énergie leur attaque combinée contre la Serbie. En un mois on peut faire beaucoup de choses. Il est bien fâcheux qu'une grande partie de ce temps ait été gâchée sous l'inspiration de personnages qui accumulent les objections contre les projets qu'on met sur pied, mais ne savent jamais rien proposer de mieux. Les dilettantes habitués à la politique négative sont le fléau des conseils gouvernementaux. Qu'on soumette des projets à une critique minu-

tieuse, c'est bien. Mais que ce soit ou bien pour suggérer des améliorations et des rectifications, ou bien pour substituer à ces projets d'autres meilleurs. Or, jusqu'ici, à notre connaissance, aucun personnage qualifié n'a présenté de proposition pour contrecarrer l'entreprise germano-bulgare dans les Balkans.

Les arguments formulés contre l'expédition dérivent tous d'idées préconçues, de fausses analogies. Ici encore le préjugé de la force allemande a fâcheusement influencé les esprits. Inutile de bouger, a-t-on dit, car si les Allemands se sont engagés dans cette campagne, c'est qu'ils ont la certitude d'écraser la Serbie en quelques jours. Inutile de résister plus longtemps, d:saient de même à Paris les adorateurs du germanisme après la bataille de Charleroi ; mieux vaut traiter avant d'être pulvérisés. Les calculs germaniques peuvent aussi bien être détruits en Serbie qu'en France. Ils sont déjà en défaut. Malgré de lourdes pertes, l'armée Mackensen est encore loin de son but. De leur côté les Bulgares, après avoir pris Vêles, en ont été chassés par les Serbes. Ils seraient également chassés d'L'skub si le corps français qui a occupé Krivolak était relayé par de nouvelles troupes alliées venues de Salonique et peu. ant remplacer les Serbes à es. Il est étrange que tous les hommes d'Etat de la Quadruple-Entente n'aient pas compris le rôle d'un corps expéditionnaire allie en Macédoine. On a tout de suite déclaré qu'il fallait envoyer 400.000 hommes ou personne. C'eût été juste s'il s'était agi pour les Alliés de chasser à eux seuls les Austro-Allemands et les Bulgares de la Macédoine. Mais ce n'est nullement le cas. Il s'agit de se porter au secours d'un Etat dont l'armée défend le territoire national avec la plus magnifique ténacité. La fameuse objection des « petits paquets » tirée de

l'histoire de nos déboires coloniaux ne s'applique pas ici. Il existe déjà, en face de l'ennemi commun, un adversaire redoutable. C'est cet adversaire, qui est notre allié, qu'il faut renforcer de manière qu'il ne succombe point. Il peut tenir pendant quelque temps, il tiendra d'autant plus longtemps qu'il saura que ses efforts héroïques ne seront point inutiles et que les secours, approchent. Mais il ne peut pas tenir indéfiniment contre des attaques venant de trois points de l'horizon. Il ne réclame point immédiatement une phalange de 400.000 hommes. Il demande seulement que les secours se succèdent assez rapidement pour que celles de ses troupes qui luttent au sud-est contre les Bulgares puissent sans inconvénient remonter au nord vers le principal théâtre de la guerre. Les a petits paquets », comme on prétend stigmatiser les envois successifs de divisions, seront les bienvenus. C'e,st un petit paquet qui a repris Krivolak et Stroumitza ; un second petit paquet peut occuper Velès, un troisième Uskub, un quatrième Vrania, etc. Les Bulgares ne sont point en état de nous chasser de ces positions. Et nos derrières ne sont pas menacés. Maîtres de la mer, appuyés sur l'excellente base de Salonique et sur une ligne de chemin de fer, nous ne redoutons rien de ce côté. Nous risquons' seulement de ne pas pouvoir avancer assez loin. Mais ce risque ne deviendra sérieux que si les dilettantes de la politique négative réussissent à retarder, sous différents prétextes, l'envoi de nouveaux corps à Salonique.

Des quatre puissances alliées, deux seulement semblent maintenant en mesure d'expédier en Macédoine des forces en nombre utile. La France l'a déjà fait et nous comptons que le nouveau ministère en formation saura imprimer à notre action en Orient une impulsion

vigoureuse. L'Angleterre hésite encore. Elle a débarqué un petit corps de 13.000 hommes. Elle prépare d'imposants transports de troupes. Mais, suivant la déclaration d'avant-hier de lord Lansdowne à la Chambre des Lords, « l'emploi de ces troupes dépendra de la situation qui existera quand elles arriveront sur place ». En soi, cette formule n'est pas critiquable, car l'emploi de forces quelconques dépend toujours de la situation où elles se trouvent. Mais le reste du discours de lord Lansdowne fait craindre que l'hésitation actuelle persiste après l'arrivée des troupes en question. Depuis quinze mois le gouvernement britannique n'a eu que trop d'hésitations. Finalement il a pris d'heureuses et d'énergiques décisions, mais il les a prises un peu tard. Il lui en coûte plus cher et à ses alliés aussi. Pour l'instant, son devoir lui commande impérieusement d'envoyer à Salonique le plus grand nombre possible de forces disponibles.

L'Italie semble plutôt orienter son concours du côté de l'Adriatique que de celui de la mer Egée. Par l'Adriatique le chemin est long et pénible vers la Serbie. Mais mieux vaut encore agir de ce côté-là que ne pas agir du tout. Au commencement de la guerre, pour des raisons encore mal éclaircies, les Alliés ont totalement négligé les côtes de l'Adriatique, où ils s'étaient pourtant proposé d'aller secouer la domination autrichienne. Le mieux est de ne rien dire des croisières de notre flotte dans ces parages. Depuis que l'Italie a déclaré la guerre à l'Autriche-Hongrie, la question se présente sous un autre aspect. Le gendre du roi de Monténégro peut lui prêter un secours efficace et lui permettre d'inquiéter sérieusement les Autrichiens sur différents points sensibles. Mais l'Italie ne doit pas complètement perdre de vue Salonique, où elle peut rendre des services de différents

genres. Coupée de ses communications avec la mer Egée, la Russie est empêchée de se joindre à nous en Macédoine. Toutefois elle est capable d'exercer une influence sérieuse sur les événements qui s'y dérouleront. Elle s'y prépare activement. Ce que nous demandons instamment, c'est que les Alliés se mettent tous d'accord pour reconnaître actuellement à l'expédition de Macédoine une importance capitale et qu'ils coordonnent leurs efforts afin de donner aux Serbes, directement et indirectement, l'appui le plus efficace et le plus prompt.

LA SITUATION MILITAIRE EN ORIENT. — LE BOMBARDE- MENT DE VARNA. — LA NEUTRALITÉ GRECQUE.

29 octobre 1915.

La presse germanique ne parle plus d'attaque foudroyante en Serbie. Elle ne compte plus sur des résultats décisifs immédiats. « On peut dire dès aujourd'hui, lit-on dans le Lokal-Aîizeiger, que notre pénétration à l'intérieur de la Serbie ne se fera que lentement. » Or, sans cette pénétration, tous les succès remportés à l'Est seront précaires. La jonction de patrouilles ou même de fortes unités des armées austro-allemandes et bulgares dans le district de Negotin n'aurait qu'une importance relative. Elle permettrait seulement l'ucilisation du Danube pour les transports militaires austro-allemands en Bulgarie et de là en Turquie. Elle n'aurait qu'une in-

fluence secondaire sur le dénouement de la campagne. Elle ne modifierait pas non plus la situation de la Roumanie car, depuis les premiers jours de la troisième guerre balkanique, tout trafic est interrompu sur la petite ligne Prahovo-Negotin. Le Cabinet de Bucarest, cédant aux instances allemandes et se conformant aux désirs du roi Ferdinand, a laissé bénévolement encercler la Roumanie. Il a découragé les velléités d'intervention de la Grèce. Il est résigné d'avance au succès de l'entreprise germanique. Les progrès des Austro- Allemands et des Bulgares en Serbie ne le troubleront donc pas. Par contre ils provoqueront une inquiétude de plus en plus vive dans le peuple roumain dont l'immense majorité ne sympathise nullement avec la politique dvnastique actuellement suivie. D'après les dernières dépêches, l'émotion croît chaque jour à Bucarest. On s'y livre à des manifestations antigermaniques tumultueuses.

L'agression contre la Serbie ne produira de résultats militaires considérables que dans deux cas : si l'armée serbe, écrasée, est mise hors de cause, ou si les agresseurs s'emparent de l'ensemble de la ligne Belgrade-Nich- Pirot-Sofia et l'occupent solidement. Aucun de ces deux résultats n'est atteint ni ne semble près de l'être. L'armée serbe se défend avec intrépidité et se maintient sur une très forte ligne de combat. Le gouvernement serbe siège encore à Nich. On n'a point la confirmation de la prise de Pirot. Au sud, les Bulgares sont refoulés. Après s'être emparés d'Uskub, ils s'y trouvent menacés s'ils n'en sont pas déjà chassés, comme l'annoncent des dépêches privées. Leur jonction avec les Austro-Hongrois par Mitrovitza est loin d'être accomplie. Ce serait une entreprise bien scabreuse durant cette phase de la campagne. En effet les troupes aventurées dans le couloir

de l'ancien sandjak de Novi-Bazar risqueraient à chaque instant d'être coupées. Elles le seraient même certainement si les arrivées de troupes d'Occident à Salonique se succédaient avec la promptitude et la régularité qu'on est en droit d'attendre des alliés de la Serbie. Du reste, il n'est pas dit que l 'Italie ne se décidera point à un effort sérieux dans une des régions menacées. Elle vient d'appeler sous les armes la troisième catégorie de deux nouvelles classes. Enfin, le bombardement de Varna par la flotte russe produit en Bulgarie une impression considérable. L'opinion bulgare est désorientée ; l'armée ellemême n'est pas absolument unie. Certes on ne doit pas compter sur une révolution, mais on peut beaucoup attendre, sous tous les rapports, de succès remportés dans les Balkans par les troupes alliées.

De même en Grèce. Les reptiles germaniques sifflent en ce moment de toute leur force. Ils répandent à îlots leur venin. De Vienne et de Berlin on voudrait faire croire que les contingents franco- anglais déjà débarqués à Salonique sont exposés à une menace grecque. On prétend nous intimider et nous pousser à une démarche imprudente. De toutes parts arrivent à Paris et à Londres des dépêches en ce sens. N'en ayons cure. Le mieux serait même de ne pas les reproduire. Hier matin le ministre de Grèce à Paris est venu déclarer au quai d'Orsay qu'il n'y fallait prêter aucune attention et que le gouvernement grec maintenait à l'égard de l'Entente son attitude de neutralité bienveillante. Pour diverses raisons il est évident que la Grèce ne pourrait pas, même si elle le voulait, prendre une attitude hostile envers les Alliés. Ne nous préoccupons donc point dès sifflements ni de la bave des reptiles et accélérons par tous les moyens notre action méthodique dans les Balkans. Toutes les

difficultés latérales disparaîtront devant les manifestations de notre force.

LE MINISTÈRE BRIAND. — M. JULES CAMBON SECRETAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — LA DIPLOMATIE SECRÈTE ET LA CENSURE DIPLOMATIQUE.

30 octobre 1915.

M. Briand a résolu de la façon la plus heureuse possible la question du remplacement de M. Delcassé. Il a pris lui-même le portefeuille des affaires étrangères avec la présidence du Conseil, et il s'est adjoint M. Jules Cambon, notre dernier ambassadeur à Berlin, comme secrétaire général au quai d'Orsay. L'unité de vues et de direction se trouve ainsi assurée entre le chef du gouvernement et le département des affaires étrangères. La récente expérience du Cabinet Viviani a suffisamment montré combien il était fâcheux que, dans des conjonctures comme celles d'aujourd'hui, le président du Conseil ne détînt point un des plus importants portefeuilles du ministère et ne fût point à même de contrôler personnellement la politique extérieure du gouvernement. La double charge que vient d'assumer 31. Briand peut, il est vrai, sembler bien lourde au premier abord. Mais les deux fardeaux se complètent et s'équilibrent. Et puis le poids en sera très sensiblement allégé par la remise de la direction de l'ensemble des services du quai d'Orsay à un homme tel que 31. Jules Cambon. Cette combinaison est infiniment préférable à celle où 31. Briand aurait pris la présidence du Conseil sans portefeuille et 31. Jules- Cam-

bon le ministère des affaires étrangères. L'autorité se fût trouvée dispersée, l'unité, de conception et d'exécution compromise. Sans doute M. Jules Cambon aurait été un excellent ministre des affaires étrangères. Mais une trop grande partie de son temps eût été absorbée par la politique courante, les exigences parlementaires, les Conseils, les Commissions, les réceptions, etc. En ce moment-ci la France a besoin, au quai d'Orsay, d'un h crame oui se consacre tout entier à une tâche déjà écrasante en ellemême, qui ait le temps de réfléchir et qui suive sans interruption, d'un œil attentif, la marche de notre politique extérieure. Nui n'a plus d'aptitude, d'expérience et d'autorité que M. Jules Cambon pour s'acquitter de ce rôle.

Xous ne cacherons point qu'à notre avis il y a de sérieuses réformes à introduire au quai d'Orsay. Il va sans dire tout d'abord qu'on doit totalement renoncer à la politique de cabinet noir et aux pratiques louis-quinzièmes. Dans un pays démocratique comme la France, la diplomatie secrète n'a plus de place. Le pays n'admet pas qu'on le pousse subrepticement dans une direction inconnue de lui. Il ne veut pas se trouver brusquement en face de faits accomplis. Il réprouve les sous-entendus contenus dans des conventions dont on ne lui montre que les parties acceptables. Il condamne les clauses secrètes. Il tient à savoir où on le mène. Il ne ratifierait pas des engagements occultes contraires à l'honneur national. Il exige de la clarté et de la loyauté. Certes la diplomatie ne se fait point sur la place publique. Mais il importe de ne pas confondre la discrétion de rigueur dans la conduite des négociations avec l'obscurité dans la politique. Depuis quatorze moi s on a vraiment trop abusé de la prétendue nécessité de faire le silence autour des négocia- Gauvain. — T. VIII. 29

tions en cours et de ménager certaines susceptibilités. Et cela nous amène à la question de h censure diplomatique.

Depuis le commencement de la guerre européenne les instructions données à la censure diplomatique ont été inspirées par une idée radicalement fausse. On a considéré ïesjournaux comme les interprètes obligés du gouvernement. On leur a communiqué les informations que le gouvernement désirait voir publier, et l'on s'est ingénié à supprimer les autres. Bien plus, on a contrôlé les appréciations ; on prétendait laisser passer seulement celles qui correspondaient à la pensée du ministre. Le système est aussi contraire aux intérêts les plus certains du pays qu'aux droits les plus légitimes de la presse. Le rôle de la censure diplomatique doit se borner à empêcher la publication de nouvelles, d'informations proprement dites, dont la divulgation serait de nature à compromettre la sécurité nationale. Elle ne doit pas tenir cachés des faits, connus du reste du monde, comme la mobilisation bulgare. Quant aux appréciations, elles échappent à sa compétence. Rien n'est plus imprudent que de s'attacher à les rendre uniformes conformément à des inspirations d'en haut. En ce cas, en effet, les articles de journaux prennent un caractère officieux, et le gouvernement en est tenu responsable. L'intérêt du gouvernement est que chaque journal s'exprime librement de sorte que la responsabilité du journaliste ne s'égare point ailleurs.

Le prétexte de l'obligation de ménager la susceptibilité de pays étrangers ne vaut rien non plus. Un gouvernement étranger n'est point en droit de se plaindre qu'un journal indépendant énonce telle ou telle opinion. Au contraire, il a sujet de récriminer dès que les appréciations qui le touchent passent pour avoir reçu l'autorisa-

tion de la censure. De plus il est essentiel pour la bonne marche d'une négociation que les journaux indépendants puissent librement formuler des objections, mettre en relief certains points, défendre certains intérêts. Ils peuvent ainsi rendre de grands services au pays tout en agaçant parfois les ministres pressés de conclure. Et puis une expérience déjà longue nous a prouvé que, chaque fois qu'on invoquait chez nous la nécessité de ménager les susceptibilités de pays étrangers, on désirait simplement épargner des embarras momentanés à des agents qui n'aiment ni la contradiction, ni les petits ennuis. Mais la contradiction est souvent utile, les négociations bulgares l'ont assez fait voir. Quant aux légers ennuis des chefs de mission, ils sont inséparables de la profession diplomatique. Quoi qu'en pensent les parlementaires laissés pour compte par les électeurs, la diplomatie n'est point un métier confortable exempt de tracas.

L'harmonie désirable entre le gouvernement et l'opinion ne doit pas être établie à coups de ciseaux. Elle doit résulter de rapports de confiance mutuelle entre les journalistes indépendants et les agents qualifiés pour les renseigner.

LE CABINET BRIAND ET L 'ALLEMAGNE. — ADHÉSION DU JAPON A LA DÉCLARATION DE LONDRES DU 5 SEP- TEMBRE 1914. — LA BULGARIE « AIDÉE DE DIEU ». — LE CORRESPONDANT MILITAIRE DU « TIMES. »

31 octobre 191 5.

La constitution du Cabinet Briand trouble visiblement l'opinion germanique. Les journaux officieux de

Berlin avaient essayé tous ces derniers jours de représenter la retraite de M. Delcassé comme une source defaiblesse et de désunion pour la France et pour les Alliés. Ils exploitaient en ce sens l'ignorance de leur public et de vieilles idées répandues en Allemagne sur la personne du ministre démissionnaire. Ils sont obligés aujourd'hui de constater que la crise ministérielle ouverte par la retraite de M. Delcassé s'est dénouée par le renforcement général de notre politique de résistance et d'action. Un général au ministère de la guerre, un amiral au ministère de la marine, un ambassadeur à la tête des services du ministère des affaires étrangères, voilà des choix qui n'indiquent chez nous ni désorganisation, ni défaillance. A cela s'ajoutent des faits qui prouvent que, pour sa part, le nouveau gouvernement français est décidé à pousser aussi vigoureusement que possible l'expédition en Macédoine. Aucun Allemand ne croira qu'aux yeux de Guillaume II et de son état- major le remplacement de M. Millerand par le général Galliéni constitue un désavantage pour nous. Sous ce rapport, la presse germanique doit donc déchanter. Elle n'a pas plus sujet de se féliciter au point de vue des rapports des Alliés entre eux. Le jour de sa prise de possession du pouvoir, M. Briand a dit au correspondant du Times à Paris que la politique de la France se résumait dans le mot « Victoire », que la devise du nouveau ministère était « la paix dans la victoire ». Ce programme, qui sera très probablement- encore accentué dans la déclaration ministérielle au Parlement, est commun à toutes les puissances alliées. Non seulement celles-ci ne sont travaillées par aucun mal rongeur, mais encore elles viennent de s'adjoindre formellement une autre puissance. Le 19 octobre dernier, le Japon a r.ot.'fié à Sir Ed. Grey et aux ambassadeurs de

France et de Russie à Londres son adhésion à la Déclaration de Londres du 5 septembre 1914 aux termes de laquelle l'Angleterre, la France et la Russie s'obligent à ne pas négocier de paix séparée. Déjà le Japon, allié de l'Angleterre depuis treize ans, avait rendu de signalés services à notre cause. Depuis bien des mois ses arsenaux travaillent jour et nuit pour le compte de la Russie. Il nous a donné tout le concours dont il était capable. Son adhésion officielle au pacte du 5 septembre 19 14 ne peut guère nous valoir un surcroît d'appui matériel. Mais elle régularise très heureusement la situation diplomatique et nous apporte une force morale considérable. Elle 'est aussi un enseignement et un exemple pour les puissances neutres que la pusillanimité retient dans une affligeante inertie. La guerre européenne prend de plus en plus un caractère mondial. Il faut prendre parti pour ou contre l'indépendance des peuples et la civilisation. Les États qui croient habile de se réserver afin d'apparaître plus tard en arbitres seront mis finalement au ban de l'humanité.

D'autre part, l'Angleterre et l'Italie comprennent mieux chaque jour l'intérêt de briser dans les Balkans la ruée germano-bulgare. L'Italie se sent menacée par les ambitions bulgares en Albanie. Elle a manifesté parfois des prétentions peu justifiées contre la création d'une grande Serbie, en qui elle voulait découvrir une future adversaire dans l'Adriatique. Mais combien serait plus dangereux pour elle sur l'Adriatique une Bulgarie solidaire de l'Austro- Allemagne qu'une Serbie ennemie irréconciliable de l'Autriche! Une grande Serbie, si l'on se montre équitable à son égard, sera l'alliée naturelle de l'Italie contre les tentatives de revanche germanique. Une grande Bulgarie en sera certainement l'ennemie. L'An-

gleterre se sent également menacée par les ambitions du jeune peuple qu'elle chérissait naguère si fort. L'organe de M. Radoslavof, le Nafodai Prava, ne dissimule plus ses desseins : « La Bulgarie, dit-il, avec son armée aidée de Dieu, lutte avec les puissances centrales pour démembrer l'Angleterre et conquérir la liberté du monde en punissant ces parasites placés hors du progrès, qui sucent le sang de millions d'hommes dans le monde entier pour vivre dans la débauche. » On croirait entendre Guillaume II et M. de Bethmann-Holhveg. Après le dieu allemand, voici le dieu bulgare appelé à la rescousse contre la perfide Albion. Les obstinés bulgarophiles de la Grande-Bretagne trouvent là leur récompense.

La politique des Alliés en Orient a bien été caractérisée dernièrement par un homme politique serbe, qui disait à un homme politique anglais : « Il y a longtemps que l'on vous faisait remarquer la fourberie de la Bulgarie, et vous n'en gardiez pas moins votre manière de voir, considérant la Bulgarie comme étroitement liée aux intérêts slaves. Nous affirmons que ce pays ne s'est jamais élevé au-dessus des procédés de l'habituelle politique « orientale ». Nous sommes voisins et nous nous connaissons mieux que vous ne nous connaissez. Les puissances de l'Entente font songer à cet aigle qui, planant dans les cieux, voit parfaitement un œuf sur la terre, mais ne distingue pas un grain de millet. Tandis que le moineau voit parfaitement le grain. » Le moineau serbe voyait bien. Seulement il faut maintenant l'empêcher d'être dévoré par l'oiseau de proie qui s'est-abattusurlui. Dans un récent article, le correspondant militaire du Times expose en détail les raisons qui militent à son sens contre l'expédition de Macédoine. En somme, toutes ces raisons reviennent à dire que l'armée britannique n'est pas

techniquement prête pour une entreprise de ce genre. Elles seraient dignes d'être prises en considération s'il s'agissait, pour les Alliés, de prendre l'initiative d'une campagne dans les Ealkans. Mais ce n'est malheureusement pas le cas. Les Alliés n'ont pas le choix. Ils sont attaqués sur un nouveau terrain. Ils doivent s'y défendre. Si notre généralissime s'était inspiré au mois d'août 1914 des arguments actuels du correspondant militaire du Times, il aurait retiré nos armées sur la rive gauche de la Loire et dans le Mcrvan afin de faire construire l'artillerie lourde et les autres engins de guerre qui nous manquaient. Seulement, pendant que tout ce beau matériel se serait préparé, eue serait devenue la France?

LA SITUATION DE LA TURQUIE. — LE PROGRAMME DE LA FRANCE EN TURQUIE APRÈS LA VICTOIRE.

Ier novembre 1915.

La Turquie se trouve en ce moment dans une situation paradoxale. Depuis que le cemié LTnion et Progrès a scellé dans le sang de Nazim Pacha, en janvier 191 3, son alliance avec l'Allemagne, dont la réoccupation d'Andrinople au mois de juillet suh ant fut le prix, l'empire ottoman est le jouet d'une politicue qui, d'un côté, tend à le rejeter en Asie, et, de l'autre, le ramène dans les territoires européens dont il a été dépossédé. D'après les informations austro-allemandes de source officieuse, il ne semble pas douteux que les gouvernements de Vienne et de Berlin se réservent expressément de disposer de la Turquie d'Europe suivant leur convenance lors de la

conclusion de la paix générale. Il y a même lieu de croire qu'ils ont déjà promis tout ou partie de ces régions à la Bulgarie. De plus, par ses officiers de terre et de mer, par ses agents de toute sorte, l'Allemagne a directement la main sur l'armée, la marine et l'administration ottomanes. Son irruption dans les Balkans, si elle réussit à s'étendre jusqu'à Constantinople, fournira à Guillaume II l'occasion d'un triomphe théâtral. I\Ia:s ce succès sur les Serbes ne modifierait pas les relations entre l'empereur protestant et le Grand Seigneur ; il les consacrerait seulement. Victorieuse avec les deux empires germaniques, la Turquie resterait leur prisonnière et leur gage. Privée de la collaboration des Arméniens exterminés, des Hellènes expulsés, des Syriens opprimés, des Arabes indigr.és des souillures à la religion du Prophète, elle ne vivrait plus eue par les Allemands. Elle tomberait à l'état de pays protégé. Les fonctionnaires à la recherche de prébendes seraient seuls à profiter du nouveau régime. Quant à la reconquête de l'Egypte, compensation pour l'abandon de la Thrace, aucun Turc de bon sens ne la croira possible tant que l'Angleterre n'aura pas disparu cerrme grande puissance marit'me.

Les Turcs qui ne sont point fanatisés par Enver Pacha ou stipendiés par les Allemands voient donc avec une méfiance croissante se développer les événements. Ils ne sont ni consolés, ni rassurés par le nouveau rôle qu'on fait jouer à leur armée en Europe. Certes, rien ne dépasse en ironie le spectacle des régiments turcs appelés par la Bulgarie à venir garder, pour le compte du tsar Ferdinand, les territoires conquis en 1912 par les généraux de Mahomet V, cu'elle se reconnaît incapable de défendre toute seule. Seulement la satisfaction de voir de nouveau l'étendard du Croissant flotter sur l'ancien sol national

doit être bien gâtée chez les musulmans par l'idée qu'ils font office de mercenaires au service d'un prince chrétien qui les a dépouillés trois ans auparavant. Est-ce donc pour cette besogne sacrilège qu'on les a forcés de subir la discipline d'instructeurs étrangers ? Les soldats survivants de Kirk-Kilissé, de Lulé-Bourgas et de Tcliataldja n'y peuvent rien comprendre. Personne du reste n'y comprendrait rien si l'on ne savait que la Sublime Porte est devenue une simple annexe de la Wilhelmstrasse.

En vue de nous orienter dans ce dédale oriental, M. J. Aulneau vient de publier un livre où l'on trouvera méthodiquement exposés, les précédents et l'état actuel de la question. Après avoir passé sommairement en revue l'histoire des Turcs depuis leur arrivée en Europe et des différents peuples habitant la péninsule balkanique, il montre comment l'empire ottoman est tombé sous l'emprise germanique. Comme nous, il croit .qu'en toute hypothèse cet empire . autrefois glorieux est condamné à disparaître à la fin de la guerre actuelle. Nous n'avons ni souhaité, ni encouragé ce dénouement. Nous désirions très sincèrement que la révolution" de 1908 substituât au régime abject d'Abdul Hamid ce gouvernement de justice envers toutes les nationalités qui, sous le nom d'ottomanisme, fut le programme des jeunes Turcs de la première heure. Nous tenions beaucoup aussi à ce que la France conservât en Orient toutes ses positions traditionnelles. Mais l'Austro-Allemagne fut plus habile que nous. D'abord atterrée par la chute d'Abdul Hamid, elle sut attendre et saisir les occasions. Elle n'hésita point, quand il le fallut, à recourir à la manière forte. Quant à nous, nous laissâmes passer toutes les occasions et nous contentâmes de belles paroles. Aujourd'hui nous ne pou-

45S l'europe au jour le jour

vons plus poursuhre qu'un but en Turquie : l'établissement d'un régime de sécurité, de tolérance et de liberté contrôlée pour les malheureuses populations chrétiennes d'Asie Mineure actuellement exposées aux plus effroyables calamités. Il se perpètre depuis des mois en Aiménie, en Syrie et en Mésopotamie des horreurs indicibles,, telles que n'en a pas connu l'ère de l'imasion des barbares. Ce ne sera pas l'un des moindres bienfaits de la victoire finale des Alliés que d'apporter la sécurité de l'existence à plusieurs peuples chrétiens victimes des plus abominables traitements.

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