DISCOURS DE AI. ASQUITH AUX COMMUNES
3 novembre 1915.
M. Asquith a prononcé hier à la Chambre des Communes le discours qu'on attendait avec une curiosité légèrement impatiente depuis la semaine dernière. Le retard mis par le gouvernement à fournir des explications sur le passé et des indications pour l'avenir lui a permis de parler avec précision. En effet, dans l'intervalle entre les derniers discours de' Sir Ed.Grey et de Lord Lansdowne et la séance d'hier, un événement im-
portant s'est produit. Le général Joffre s'est rendu à Londres et a conféré avec les principaux membres du Cabinet britannique. Il s'est mis d'accord avec eux sur un ensemble de mesures de première importance, notamment sur l'organisation de l'expédition en Macédoine. M. Asquith se trouvait donc hier en bonne posture pour répondre aux reproches de faiblesse et d'indécision adressés au gouvernement.
En ce qui concerne tout d'abord la politique intérieure, le Premier a déclaré qu'il restait et resterait à la tête du gouvernement aussi longtemps que ses forces le lui permettraient et qu'il conserverait la confiance du souverain et du Parlement. Il a clos ainsi la crise ministérielle latente dont on parlait depuis plusieurs semaines dans les cercles parlementaires et les bureaux de rédaction. D'ailleurs, avant la séance, la vacance produite par la démission de Sir Ed. Carson avait été comblée par la nomination de M. F.-E. Smith, solicitor général, comme attorney général. Mais M. Asquith a donné une satisfaction à l'opinion publique en proposant de réduire le comité de guerre du Cabinet à trois ou cinq membres au plus. Cette réduction dans le nombre des ministres délibérants exercera sans doute la plus heureuse influence sur la rapidité des décisions à prendre et la vigueur dans leur exécution. Elle était unanimement désirée. Lord Rosebery s'était publiquement prononcé en faveur d'un ccmité de trois membres. Dans des circonstances comme celles-ci la concentration des pouvoirs est absolument nécessaire. Elle n'est du reste pas incompatible avec l'existence d'un Cabinet composé de vingt-deux membres. La plupart de ceux-ci doivent être considérés et se comporter comme chefs du département qui leur est confié plutôt que comme co-
directeurs de la politique générale. Le principe de la solidarité, ministérielle peut en souffrir, mais l'expédition des grandes affaires y gagne. Du reste, en fait, même en temps de paix, la plupart des ministres n'interviennent guère en Conseil que dans les affaires de leur ressort. Il en a été autrement à Londres lors de la démission de Sir Ed. Carson. Précisément la proposition de ML Asquith a pour objet d'empêcher le renouvellement d'un pareil incident.
En abordant les questions extérieures à Tordre du jour, M. Asquith, qui est un juriste consommé, a commencé par dire qu'il plaidait non-coupable. Avec son courage habituel, il a fait front aux attaques combinées contre lui depuis l'échec lamentable de la politique bulgarophile des Alliés. Les explications qu'il a présentées aux Communes se ramènent à dire : « Xous nous sommes trompés. » AI. Asquith ne voulait pas laisser échapper cet aveu. Aussi a-t-il plaidé « à côté » comme on dit au Palais. Il s'est défendu en montrant l'immensité de l'effort britannique accompli sur terre et sur mer depuis quinze mois. Sous ce rapport, il était en droit de triompher, car jamais nation ne réalisa pareille transformation en un temps relativement aussi court. En août 1914, la Grands-Bretagne était à même d'expédier sur le continent six divisions d'infanterie et deux de cavalerie. Aujourd'hui elle a, toutes pertes déduites, un million d'hommes en France, une armée à Gallipoli, un corps expéditionnaire en [Macédoine, des corps importants en Mésopotamie et en Egypte, sans parler des Indes, et des réserves- très nombreuses qui s'instruisent dans les dépôts. Il y a quinze mois, personne ne soupçonnait que les armées de terre britanniques pussent être portées à ce degré de force. Trois millions de volontaires se sont
enrôlés. Ce chiffre est énorme. Néanmoins M. Asquith a déclaré hier qu'il fallait l'élever encore et que, si le nouveau système d'enrôlement volontaire établi par Lord Derby ne répondait pas aux nouvelles exigences du ministère de la guerre, il n'hésiterait pas à proposer de recourir à l'institution du service obligatoire. On ne saura't trop adnrrer ce déploiement d'énergie.
Si les explications du premier ministre sur la question balkanique ont été forcément ternes en ce qui touche le passé, elles ont été très nettes quant à l'avenir. Elles se ressentent du séjour du général Joffre à Londres. Aussi préférons-nous ne nous occuper que de celles-ci, en lassant discrètement dans l'ombre la justification de Sir Ed. Grey relative à son discours du 28 septembre et aux événements qui l'ont précédé et suivi. M. Asquith a déclaré solennellement deux choses qu'il importe de retenir. Premièrement, un accord complet existe aujourd'hui entre l'Angleterre et la France au sujet des voies et mDyens à employer pour secourir la Serbie. Deuxièmement, l'Angleterre regarde l'indépendance de la Serbie comme un des objectifs essentiels de la guerre. Ces deux affirmations seront fécondes en résultats. Pour qu'elles produisent tout ce qu'on est en droit d'en attendre, il suffit que l'exécution corresponde à la volonté exprimée. Avec le nouveau ministère français et le comité de guerre britannique constitué comme AI. Asquith l'a dit hier, il y a maintenant tout lieu d'espérer que l'expédition en Macédoine sera conduite avec la vigueur exigée par les circonstances.