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CHAPITRE III

LA DECLARATION DE GUERRE DE L ALLEMAGNE A LA RUSSIE. — LA VIOLATION DE LA NEUTRALITÉ DU LUXEMBOURE.

Dimanche 2 août 191.4.

LES événements se précipitent en suivant le cours que la politique austro-allemar de lei r a préparé. L'Allemagne a déclaré hier soir la guerre à la Russie, La France a décrété la mobilisation générale. En décl r . t la guerre à la Russie, ce n'est pas nctre alliée que l'Allemagne vise principe lement, c'est nous. C'est nous q 'elle veut mettre en cause. C'est de nous qu'elle attev d un acte qui lui permette de dire au peuple cllemand q e la France l'a provoquée. C'est à notre frontière, roi à la frontière russe, qu'elle masse ses troupes mobilisée? cl destinement depuis au moins 'deux jours. Et, comme nous restons calmes, l'arm.e au pied, elle fait tirailler 1 r nos avant-postes dans l'espoir qu'une riposte de - < tre part lui donnera l'occasion de signaler au DeuUchtum l'agression française. C'est si bien tous, nous d' b rd, qu'elle veut atteirdre par une offensive foudroy te,

qu'elle a déjà violé la neutralité du Luxembourg. Ses troupes occupent actuellement le grand-duché. Enfin, à la Belgique qui lui demandait si elle respecterait la neutralité belge, l'Allemagne n'a voulu donner aucune assurance, tandis qu'à h même question la France a répondu sans hésitation par une promesse formelle.

On ne saurait trop le répéter, car la plus grande partie du public et même de nombreux hommes politiques ne l'ont pas compris tout de suite : la question austro-serbe n'était qu'un prétexte combiné à loisir entre Vienne et Berlin pour duper l'Europe et prendre sur la France une avance décisive dans h préparation militaire. Dans la première phase de la crise, l 'Autriche-Hongrie seule s'est mise en avant. Dans la seconde, celle d'hier et d'aujourd'hui, c'est l'Allemagne qui dirige tout. Les négociations austro-serbes, bonnes pour amuser quelque temps les chancelleries, se sont évanouies. Le Cabinet de Vienne cause encore à mi-voix à ce sujet avec les intermédiaires bénévoles qui persistent à nourrir des illusions. Après s'être déclaré irréductible au début, il feint la conciliation. Avec l'hypocrisie caractéristique de sa diplomatie, il se donne un air de bon apôtre à l'heure où les armées sont de toutes parts en marche. De son côté l'Allemagne, voulant à tout prix- prononcer son attaque sur nous dans les conditions les plus favorables, n'a cure de négociations. Elle brusque le déclenchement de l'alliance francorusse au moment où le roi d'Angleterre adresse un appel personnel à l'empereur Guillaume et au tsar Nicolas, et où le Cabinet britannique propose de réunir à Londres une conférence d'ambassadeurs chargée de résoudre sans retard le conflit austro-serbe. Aujourd'hui, tous les yeux sont-ils enfin dessillés?

La France doit donc se préparer à lutter pour son exis-

tence. L'Allemagne a choisi pour l'attaquer l'instant où elle espérait la trouver désemparée. Elle comptait sur notre négligence, sur des imprudences de notre part, et sur la veulerie de l'Europe. Tous ces calculs sont déjoués. Tout en attendant la dernière extrémité, nous avons mobilisé. Ni diplomatiquement, ni militairement, nous n'avons donné la moindre prise sur nous. Inébranlablement fidèles à notre alliance et à nos amitiés, nous accomplissons tout notre devoir sans prendre aucune initiative. Même après la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie, nous ne nous livrons à aucun acte de guerre contre l'ennemie de notre alliée. Toute l'Europe, le monde entier, peut constater notre calme, notre correction, rotre résolution. Cette fois, en dépit de toutes les manigances des disciples de Bismarck, de toutes les fausses nouvelles propagées depuis trois semaines, personne au monde ne pourra alléguer, même en Allemagne, sans mentir effrontément, que la France a voulu la guerre. Le trouble-paix de l'Europe, c'est l'Austro- Allemagne aspirant à l'hégémonie.

A l'étranger, on reconnaît déjà partout le caractère agressif de la politique austro-allemande. Devant le péril imminent, aussi grave pour eux que pour nous, les Anglais, divisés par le Home Rule, se sont réconciliés. Ils ne forment plus qu'un bloc. La violation de la neutralité du grand-duché de Luxembourg garantie par le traité de 1867 est un défi à la signature de la reine Victoria. Le refus de promettre de respecter la neutralité belge ouvre la perspective la plus redoutable pour la sécurité de l'empire britannique. Demain, à la Chambre des Communes, M. Asquith fera une déclaration que nous attendons avec une entière confiance. En attendant, l'amirauté

britannique prend toutes les dispositions imposées par la

situation. j

L'Italie manifeste son intention de rester neutre. Elle ne croit pas devoir faire encore de déclaration officielle à ce sujet. Mais son ministre des affaires étrangères a dit aux ambassadeurs accrédités à Rome que le casus fœderis ne jouait pas dans les circonstances actuelles. Nous espérons fermement qu'à mesure que se développeront les événements, tout le peuple italien comprendra mieux que ses intérêts essentiels sont opposés à ceux de l'Austro- Allemagne.

Dans les Balkans, on attend. Les jeunes royaumes issus des démembrements de la Turquie d'Europe survenus depuis soixante ans voient arriver la grande crise européenne avec autant d'anxiété que d'espoir. Ils sont partagés entre le désir de sauvegarder tout d'abord ce qu'ils ont eu tant de peine à conquérir, et l'envie de réaliser leurs grands rêves nationaux. Ce désir et cette envie ne sont pas inconciliables. Ils se confondent plutôt. A défaut des Cabinets, de nature plus prudents, les peuples balkaniques verront tous les jours divantage que le moment est venu pour eux de s'unir dins un effort commun pour la libération complète.

| Dans h lutte gigantesque à hquelle nous acculent des adversaires sans scrupules, la France peut avoir confivnce. Elle a pour elle une bonne armée, de bons amis et le bon droit.

XA RUEE GERMANIQUE ET LE DEVOIR DES NATIONS. — • LA VIOLATION DE LA NEUTRALITÉ DE LA BELGIQUE.

Lundi 3 août 19 14.

Par le fait de l'Austro-Allemagne, toute l'Europe se trouve en ce moment dans une situation sans précédent dans l'histoire.

L'Autriche-Hongrie a déclaré la guerre à la Serbie et elle ne la lui fait pas. Le bombardement de Belgrade est une opération de parade, terrible pour les habitants de cette malheureuse ville ouverte, mais sans importance militaire. Nulle part ailleurs sur le territoire serbe on ne signale de véritables faits de guerre. Suivant toute probabilité, le gros des forces austro-hongroises est massé à la frontière russe.

Sous le prétexte que la Russie mobilisait pour défendre la Serbie attaquée par l'Autriche- Hongrie, l'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie quoique celle-ci ne fût pas en guerre avec l'Autriche-Hongrie. Pourtant le casus fœderis n'était pas en jeu, puisque l'alliée de l'Allemagne n'avait pas été attaquée par la Russie et n'avait elle-même pas attaqué celle-ci.

Sous le prétexte qu'elle est en guerre avec la Russie, l'Allemagne somme la France de prononcer sa neutralité ou de lui déclarer la guerre, à elle Allemagne. Or, sur notre réponse que nous sommes fidèles à l'alliance russe, elle ne donne aucune suite officielle à sa sommation. Cette réponse la déconcerte : elle veut que, en vertu du traité d'alliance franco-russe, nous lui déclarions la guerre afin

de pouvoir dire à la nation allemande et au gouvernement italien que la France a attaqué l'Allemagne. Elle veut à la fois galvaniser l'opinion allemande, qui semble beaucoup moins enthousiaste, et faire jouer le casus fœderis du traité italo-allemand.

Ce dernier point est du plus haut irtérêt. Le public ne paraît pas apprécier la véritable signification de la déclaration de neutralité italienne faite avant-hier à Rome. L'ambassadeur d'Allemagne à Rome est venu notifier au ministre des affaires étrangères du roi Victor- Emmanuel que l'Allemagne se trouvait en état de guerre avec la Russie. Le marquis de San Giuliano a répondu que, l'Allemagne n'ayant pas été attaquée, le casus fœderis italo-allemand ne jouait pas et que l'Italie observerait la neutralité en attendant les événements. L'ambassadeur de Guillaume II n'a pas insisté. En effet, cette réponse n'a pu ni le surprendre, ni le décourager. Ce n'est pas sur la guerre avec la Russie que l'Allemagne compte pour faire jouer le casus fœderis avec l'Italie, c'est sur la guerre avec la France. Si nous commettions la moindre imprudence, si, même provoqués par des irruptions de troupes allemandes sur notre territoire, nous déclarions la guerre à l'Allemagne, celle-ci se hâterait de se dire attaquée et d'invoquer à Rome le casus fœderis. Certes, l'opinion italienne est en très grande majorité hostile à une guerre contre la France avec l'Allemagne ou l'Autriche-Hongrie. Mais il reste un certain inconnu. Donc, à tout prix, que personne ne donne prisé à l'Italie contre nous, qu'aucun incident de terre ou de mer ne surgisse entre Italiens et Français, nulle part, ni à la frontière, ni à Marseille, ni à Nice, ni en aucun endroit où des rixes préparées peuvent dégénérer en conflit!

Pendant ce temps, l' Autriche-Hongrie ne bronche pas.

L'Europe tout entière est sur le point de se déchirer à cause de ses provocations, et les ambassadeurs de François-Joseph se comportent comme si le conflit ne regardait pas leur pays.

Mais l'Allemagne agit. Hier elle a violé h ïieutralité du grand-duché de Luxembourg. Aujourd'hui elle s'apprête à violer, si elle ne l'a déjà fait à l'heure où nous écrivons, la neutralité de la Belgique. Elle a sommé la Belgique de lui laisser utiliser le territoire belge pour ses opérations militaires. Elle prend pour prétexte qu'elle sait que des masses françaises se préparent à passer la frontière belge. Jamais, depuis qu'il y a une diplomatie et des nations vivant en société, pareil cynisme ne s'est étalé devant le monde. Sous ce rapport Bismarck est dépassé de beaucoup. L'Allemagne envahit le Luxembourg neutre parce qu'elle prétend avoir le droit (?) d'utiliser ses voies ferrées. Elle envahit le territoire belge parce que l'ennemi provoqué par elle et à qui elle n'a pas déclaré la guerre pourrait être tenté de l'envahir.

Si les nations civilisées assistent immobiles et muettes à ce spectacle, il n'y aura plus d'Europe ni de civilisation. A cette heure décisive dans l'histoire de l'humanité, toutes doivent se lever pour défendre le patrimoine commun accumulé pendant dix siècles.

Nous apprenons au dernier moment que le gouvernement belge a répondu très dignement à l'Allemagne qu'il avait reçu de la France l'assurance formelle du respect de la neutralité de la Belgique et qu'il défendrait avec toutes ses forces la neutralité du territoire national garantie par un traité solennel.

ILA DÉCLARATION DE GUERRE DE L'ALEMAGNE A LA FRANCE. — LA NEUTRALITÉ ITALIENNE. — LA MOBILISATION ANGLAISE.

Mardi 4 août 191 4.

La guerre est déclarée entre h France et l'Allemagne. Tel était le terme inévitable de la comédie diplomatique jouée depuis trois semaines par l'Allemagne et l'Autriche- Hongrie. Les dernières paroles prononcées par le représentant de l'Allemagne à Paris ont encore été des mensonges. Al. de Schœn a pris prétexte de ce que des aviateurs français auraient violé le ciel germanique pour déclarer que l'Allemagne était « obligée de se déclarer en état de guerre avec la France ». L'hypocrisie qui a présidé à toute cette machination se retrouve dans cette formule. Après avoir mobilisé en secret, envahi notre territoire, violé la neutralité du Luxembourg, annoncé la violation de la neutralité belge, on vient nous déclarer que c'est nous, spectateurs impassibles de ces monstruosités, qui avons engagé la guerre avec rAllemagne. Soyons sûrs que, dès hier soir, les journaux allemands ont dénoncé en termes indignés au peuple allemand les « provocations » de la France. La postérité jugera.

L'ambassadeur de Guillaume II à Rome s'est empressé d'aller notifier à la Consulta l'état de guerre entre la France et l'Allemagne. Espérait-il que le casus fœderis italo-allemand, qui ne jouait pas dans la guerre russoallemande, jouerait dans la guerre franco-allemande ? Le gouvernement italien, approuvé par le vénérable et loyal

marquis Visconti-Venosta, avait pris les devants en déclarant sa neutralité dans les divers conflits ouverts en Europe.

A Londres, Sir Edward Grey a fait des déclarations capitales : La flotte britannique garantit les côtes françaises contre toute attaque de la flotte allemande (par conséquent, nous pouvons employer toutes nos forces navales contre la flotte de commerce ennemie). — La Grande- Bretagne défendra la neutra lité belge avec toutes ses forces. — « Si la situation se développe dans le sens qui paraît probable, a conclu le chef du Foreign Office, nous y ferons face.» Les armées de terre et de mer sont mobilisées.

L'état de guerre actuel ne met pas complètement fin à la tragi-comédie diplomatique. L'Autriche-Hongrie, dont les provocations ont mis toute l'Europe en armes, n'est officiellement en guerre qu'avec la Serbie. Elle désire évidemment, tant qu'elle gardera l'espoir de la coopération italienne, rester en apparence neutre à l'égard de la Russie et de la France pour que sa flotte de guerre ne soit pas exposée, que ses côtes ne soient pas bloquées, que son commerce maritime ne soit pas troublé et que le hasard lui réserve les chances d'un incident francoitalien. A aucun prix, sous aucun prétexte, ne laissons se produire l'incident qui fournirait l'occasion de tourner contre nous l'opinion italienne.

Jusqu'ici les « trucs » diplomatiques de l'Allemagne ont manqué leur effet. Si nous sommes patients et clairvoyants, les autres ne réussiront pas davantage. Il en sera de même de h mécanique militaire montée par le grand état-major de Berlin, et Alexis Samain (l), fusillé hier, aura sa statue à Metz.

(x) Le matin du 4 août, on avait annoncé qu'Alexis Samain avait été fusillé la veille à Metz Mais on sut plus tard qie les deux frères Samain étaient vivants, internés dans la forteresse d'Ehrenbreitstein.

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