LA COALITION CONTRE LES BARBARES
Samedi 8 coût 1914.
L'offensive foudroyante combinée par le grand étatmajor de Berlin pour réduire en quelques semaines la France à merci a produit en effet un résultat foudroyant : instantanément, elle a coalisé contre les hordes germaniques les Etats civilisés. La première, la Belgique s'est mise en travers de la route d'invasion des barbares. Malgré les plus furieux assauts, elle n'a pas lâché pied. Dès qu'elle reçut l'impudente sommation d'avoir à hisser ouverts les chemins de France, elle se dressa tout entière devant l'envahisseur. Il n'y eut plus de partis, plus de querelles politiques, plus de discordes religieuses, plus de rivalités de races : tous les Belges ne firent qu'un, et nos voisins justifièrent magnifiquement leur devise nationale : l'union fait h force. L'union d'un petit peuple a eu raison de la force d'une grande nation. Liège a résisté victorieusement et l'ennemi refoulé doit attendre que le Moltke de 19 14 remonte sa mécanique.
En Angleterre, où l'on était à deux doigts de la guerre
civile, en Irlande, où les orangistes et les nationalistes se trouvaient en armes face à face et où le sang venait déjà de couler, il n'est maintenant pas plus question du Home Rule, de Yamending bill, d'élections générales et de crise ministérielle, que si l'Irlande n'existait pas. Tous les partis ont fait confiance à M. Asquith et à Sir Edward Grey. Tout l'effort national se concentre sur les opérations de la flotte et la mobilisation des troupes de terre. Aucun journal, même parmi ceux qui étaient les interprètes ordinaires de la pensée germanique, n'ose plus plaider la cause de l'Allemagne. La publication du petit Livre Bleu distribué mercredi et les révélations faites jeudi aux Communes par le premier ministre sur les « infâmes propositions » de M. de Bethmann-Hollweg ont dissipé les dernières illusions des admirateurs de Guillaume IL Les goujateries des autorités berlinoises à l'égard de l'impératrice-mère de Russie, de l'ambassadeur britannique à Berlin, de M. Jules Cambon et de ses collaborateurs, les violations du droit des gens commises par le gouvernement allemand, et les exécutions sommaires de jeunes gens et de prêtres par les gens du souverain qui invoque toujours le ncm du Très-Haut, or.t achevé de retourner l'opinion des adversaires de la participation de la Grande-Bretagne à la guerre européenne. Là aussi l'union est complète. On peut être assuré que le roi Georges V ne remettra l'épée au fourreau qu'après que l'Allemagne sera dans l'impossibilité de nuire.
En Russie, il n'y a pas eu de discussion. Le chef des germanophiles, le prince Metchersky, est mort juste à temps pour ne pas assister à l'effondremert de sa politique. La déclaration de guerre de l'Allemagne a soulevé une colère et un enthousiasme qui vont croissant. L'ar-
mée russe, que Guillaume II se proposait d'écraser avant qu'eussent été réalisées les améliorations entreprises méthodiquement depuis quelques années par le tsar, se mobilise et se concentre en ordre parfait. Bientôt, plus tôt qu'on le prévoyait à Berlin, elle constituera une masse formidable prête à se répandre irrésistiblement en Allemagne. Le tsar a juré d'en finir avec un voisin qui, périodiquement, vient négocier avec lui le pistolet sur la gorge.
En Italie et dans les colonies italiennes à l'étranger, le sentiment populaire se prononce de plus en plus en faveur de la Tfiple-Entente. On y reconnaît notre bonne foi dans le conflit actuel, la sincérité de notre amitié traditionnelle pour l'Italie, la communauté de nos intérêts méditerranéens ; les hommes qui ont naguère essayé de nous brouiller ont perdu tout crédit. De l'autre côté des Alpes aussi, l'union ne tardera pas à se faire et ce ne sera pas celle qu'espérait l'Austro- Allemagne.
De Hollande, de Norvège, d'Espagne, du Portugal, du Canada, jusque des États-Unis, nous arrivent des témoignages incessants de sympathie et d'encouragement. Le Japon, allié de l'Angleterre en Extrême-Orient, se prépare à une action navale. Enfin, retour terrible mais prévu des choses d'ici-bas, l'opinion publique comm.ence à s'inquiéter en Autriche-Hongrie. En dépit de toutes les précautions prises par le Cabinet de Vienne pour cacher à tout prix la vérité, on commence dans la Slavie de François-Joseph à deviner ce qui se passe. Les Serbes entrent en Bosnie ; ils vont y porter l 'affranchissement et la lumière. Les Tchèques s'émeuvent. Les Dalmates frémissent. La justice vient.