SALUT A L'ALSACE
Dimanche 9 août 191 4.
Le 17 février 1871, à l'Assemblée de Bordeaux, Emile Keller, au nom de tous les représentants des deux provinces dont la cession devait être la rançon de la France, lisait la protestation que voici :
« L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées.
« Associées depuis plus de deux siècles à la France, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ces deux provinces, sans cesse exposées aux coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifiées pour la grar.deur nationale ; elles ont scellé de leur sang l'indissoluble pacte qui les rattache à l'unité française. Alises aujourd'hui en question par les prétentions étrangères, elles affirment à travers les obstacles et tous les dangers, sous le joug même de l'envahisseur, leur inébranlable fidélité.
« Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs foyers, comme les soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant, les autres en combattant, signifient à l'Allemagne et au monde l'immuable volonté de l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises...
« Xous proclamons par les présente* à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation^ française, et nous jurons, tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement, et par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs. »
Le Ier mars 1871, après le vote des préliminaires de
paix par 546 voix contre 107, Jules Grosjear, dépLté et ancien préfet du Haut- Rhin , au nom de tous ses collègues annexés, dit à l'Assemblée cet adieu, qui était un au revoir :
« Vos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à k France, absente de leurs foyers, une affection filk le jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa pièce. » (x)
Les descendants des protestataires de 1871 oit tenu leur serment. Avar t-hier soir, quand eurei t passé les régiments qui, depuis qu< rarte-trois ans, montent la garde à Belfort, ils ont arraché les poteaux-frontières qui séparaient le glorieux lambeau de terre alsacienne resté à la France de l'ancien département du Haut-Rhin. Vendredi, après avoir défilé devant la cite délie où le lion de Barthcldi aiguise ses griffes dans l'énorme bloc de grès rouge qui domine h ville invaincue, nos petits troupiers sont allés sonner la Marseillaise et le Sambreet-Meuse dans tous ces villages de la rorte de Mulhouse où l'on n'entendait plus, depuis 1871, que le son aigu du fifre. Nous aussi, nous avons tenu parole. Trop longtemps peut-être nous avons laissé souffrir les frères assujettis. Trop de fois peut-être nous avons douté de nous et trop cru dans la supériorité de notre ancien vainqueur. Mais nous ne voulions donner prise à personne. Nous recherchions non seulement la revanche des armes, mais encore la revanche du droit. Elle e:t venue. Alsaciens, nous voici!
(*) Sous le titre : La protestation de V Alsace-Lorraine les 17. février et Ier mars 1871, à Bordeaux, M. Henri Welschincer a réuni dans une brochure (Berger-Levrault, 1914) tous les documents relatifs à ces solennels engagements pris devant l'Assemblée nationale dans deux séances inoubliables.
Vétérans de Montreux- Vieux, de Lauw, de Sentheim et de Cernay, vous avez revu, du pas de vos portes, les lignards aux pantalons rouges que vous portiez autrefois et qu'il était interdit à vos fils de porter. Le bruit des pas des nouvelles légions françaises en marche vers le Rhin a retenti jusqu'au ford de vos maisons où, sur les murs des chambres fermées au conquérant, au-dessous du crucifix, vos femmes avaient placé l'image de Jeanne d'Arc encadrée aux trcis couleirs. Gens d'Altkirch, vous avez béni les belles françaises qui, frappant vos vieilles maisons, chassaient les usurpateurs. Gens de Mulhouse, où il n'est peut-être pas une famille qui n'ait quelqu'un des siens sous nos drapeaux, vous avez salué vos enfants au milieu des régiments accourus par la trouée des Vosges. Quoi qu'il arrive maintenant, vos cœurs sont joyeux. Vous savez que la France, perfidement provoquée et enfin lasse de la présomption germanique, a juré de vous délivrer. Soldats tombés en 1870 sur les champs d'Alsace, cuirassiers de Morsbronn, vous avez tressailli dans les ossuaires et les tombes dispersées où vous attendiez le dernier jugement des armes. Voici le jour de la résurrection.
Alsace, salut!
LA RAGE GERMANIQUE. — LA VIOLATION DE TOUTES LES CONVENTIONS ET L'ASSAUT DES MENSONGES.
10 août 1914.
Le patriotisme germanique, surexcité depuis cet hiver par une presse bien dressée, exalté durant la crise qui
suivit l'assassinat de l'archiduc François- Ferdinand, s'est déchaîné en ure rage sauvage depuis la déclaration de guerre. Il est alimenté, à chaque heure, par des informations fausses. A Berlin, à Cologne, on a publié la nouvelle de l'assassinat du p résider. t de la République, de la révolution à Paris, de l'incendie du Louvre. C'est de haut que tombent les mensonges. Dans la proclamation impériale affichée samedi à Berlin, le petit-fils de Guillaume Ier, qui a préparé sa guerre avec des raffinements inouïs de précautions, déclare que le but unique de ses efforts et de ceux de ses ancêtres a été de conserver la paix du monde. Il affirme que l'ennemi « surprend » l'Allemagne en pleine paix. Il appelle toute l'Allemagne à l'aide contre les agresseurs. La loyauté de son chancelier égale la sienne. M. de Bethmanu-Hollweg s'est déferdu passionnément devant les ambassadeurs de la Triple-Entente à Berlin d'avoir connu l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie avant sa remise à M. Pachith. Or l'ambassadeur de la Grande-Bretagne à Vienne a télégraphié à Sir Edward Grey qu'il avait la certitude du contraire. M. de Bethmanu-Hollweg protestait également avec la dernière énergie contre l'idée que l'Allemagne désirait un conflit. Or, au moment où il parlait, les mesures les plus minutieuses étaient prises en Allemagne par les autorités militaires et administratives et en France par la multitude des espions allemands en vue d'une très prochaine invasion. Alors qu'il n'était officiellement question que d'un conflit austro-serbe, l'opinion allemande s'était mobilisée contre la France. Bien avant la déclaration de guerre remise par le baron de Schœn, les Français résidant ou de passage en Allemagne étaient insultés, molestés, dépouillés. Plusieurs ont été assassinés.
Cette rage n'a pas épargné les agents diplomatiques.
io6 l'europe au jour le jour
M. Jules Cambon et le personnel de l'ambassade de France à Berlin ont été renvoyés comme des malfaiteurs. MM. Armez, notre consul à Stuttgart, et Ronssin, notre consul-général à Francfort, ont subi d'odieux traitements. Quant à M. Xetor, r.ctre consul à Dusseldorf, on s'est conduit avec lui et avec les personnes qui voyageaient sous sa protection comme avec des apaches. On l'a rejeté de gare en g?re perdant six jours, on l'a séquestré dans un bouge, on l'a fouillé, on l'a déshabillé, on lui a pris ses papiers et son argent et on l'a finalement abandonné avec ses malheureux compagnons d'ir fortune à plusieurs kilomètres de la frontière hollandaise. Aucur.e des lois de la guerre n'est plus respectée par les troupes allemandes. Notre territoire et le territoire belge ont été envahis avart toute déclaration de guerre. Les neutralités les plus scieur elles sort violées. Les officiers de Guillaume II se déguisent et usent de pavillons étrangers pour couvrir leurs mouvements. A Liège, le général Léman a failli être assassiné" par six officiers allemands venus en automobile. A en juger par cette préface, il fait s'attendre à ce que les prescriptions de la convention de Genève et des conventions de La Haye soient pour les Allemands comme si elles n'existaient pas.
Le monde assiste en ce moment à l'explosion du pangermanisme qui couvait depi is de longues années et dont maintes fois nous avons signalé les man ifesra tions publiques et privées. Chaque Allemand se croyait un Bismarck. Aucun d'e.x n'admettait qu'on discutât leur supériorité. Tous envoient venu le jour du règne du Deuîschtum sir le morde. Ils avaiert h verte le mot de Weltpo/itik, de politique moudude, qui répondait exactement à leur conception de la vocation de l'Allemagne à
régir la terre et les mers. Par ce qu'ils font maintenant on voit ce qu'ils feraient s'ils devenaient les maîtres.