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LA SITUATION GÉNÉRALE. — L' ATTITUDE DES NEUTRES

11 août 1914.

La mécanique du grand état-msjor de Berlin est décidément faussée. C'est encore une puissante machine ; ce n'est certainement plus la catapulte qui devait nous pulvériser. Au lieu de subir chez nous ace offensive irrésistible, c'est nous qui maintenant portons l'offensive sur le territoire ennemi. La situation est inverse de celle qu'avait laborieusement combinée Moltke n° II avec le Cabinet militaire de Guillaume le Pacifique. Quel que soit le résultat de la première grande rencortre, il ne pourra pas compromettre le dénouem.ert de la campagne pour la quadruple Ellian.ee actuellement en action. La disposition des armées est telle que, si les Allemands réussissaient à forcer nos premières lignes en Lorraine, ils se trouveraient presque immédiatement coincés entre nos secondes lignes. Au cor traire, une première grande victoire de nos troupes produirait naturellement et moralement un effet immense. Dore, plus que jamais, ayons confiance. Le temps travaille pour nous.

Toute l'Europe le comprend. Dans les pays qui ne sont pas encore engagés dans le cor Ait on se rend bien compte de cette situation malgré les fausses nouvelles répandues avec persistance par les agerces télégraphiques austro -allemandes. En Italie le sentimert populaire, qui

est très fin, et qui trouve ici à concilier les aspirations du cœur avec les intérêts politiques, est absolument opposé à l'intervention en faveur de l'Austro- Allemagne. Non seulement il approuve la déclaration de neutralité du gouvernement, mais encore il presse le Cabinet Salandra d'examiner sérieusemevt les moyens d'assurer définitivement à l'Italie la prépondérance dans l'Adriatique. Ces tendances s'accentueront chaque jour davantage. Aucune intrigue ne saurait plus prévaloir contre elles.

En Hollande, peut-être y a-t-il eu hésitation. Les influences germaniques y sort très fortes. Mais l'attachement à l'indépendance nationale y est plus fort que tout. L'attaque traîtresse contre la Belgique a ouvert les yeux aux hommes les plus entichés de Deutschtum. Tous sentent leur pays menacé de devenir une dépendance du grand empire p russo-allemand. Ils défendront leur neutralité. Quant au Danemark, personne ne doute de sa parfaite loyauté. Déjà mutilé une fois, ce noble petit royaume ne laissera pas toucher à un pouce de son teriitoire, à un quelconque de ses droits. La Suède et la Norvège observeront la même attitude. Si elle a pu être un instant troublée par l'astuce berlinoise, la Suède est maintenant complètement rassurée sur les intentions de la Russie à son égard. Elle n'a voulu être militairement plus forte que pour être mieux à même de faire respecter sa neutralité. Comme aucun pays de la Quadruple-Alliance ne songe à porter à celle-ci la plus légère atteinte, aucun d'eux n'est exposé à voir les forces suédoises de terre ou de mer se tourner contre lui.

En Orient, par contre, l'horizon est plus trouble. La Turquie continue d'armer sous les auspices des officiers de la mission militaire allemande. Sous des prétextes divers elle évite de se prononcer nettement. Personne

ne la menace et plusieurs grandes puissances, maîtresses de la mer, sont prêtes à défendre pour elle la liberté des Détroits. Alors pourquoi cette fièvre de mobilisation? Pourquoi les bateaux de la division allemande de la Méditerranée se dirigent-ils à toute vapeur vers les Dardanelles ? Depuis le règne d'Abdul Hamid, l'Allemagne a été le mauvais génie de l'empire ottoman. Elle l'a exploité à fond sans lui rendre aucun service. Elle ne l'a protégé contre aucun accident. Elle a couvert de son autorité toutes les entreprises dirigées contre lui. Elle a sucé toutes ses ressources en méditant de le dépecer plus tard. Sans aucun doute l'hégémonie européenne, but immédiat de l'Austro-Allemagne dans la guerre actuelle, serait accompagnée ou suivie de l'cccupation de l'Asie Mineure. Dans le remaniement mondial rêvé par Guillaume II la part du Deutschtum va du cap Nord au golfe Persique, des Flandres à l'Afrique équatoriale. La Turquie fondrait dans cette masse énorme. Malheureusement, il y a des Turcs qui ne le comprennent pas ou ne veulent pas le comprendre. Hypnotisés par Mitylène et Chio comme ils l'ont été par la Crète, ils subordonnent tout à une rancune aveugle contre les Grecs. Il appartient aux représentants de la Triple-Entente à Constantinople de les rappeler rudement à la réalité. Le moment n'est plus aux ruses et aux atermoiements. Les trois grandes puissances engagées dans une lutte sans précédent provoquée par l'Allemagne ne peuvent tolérer une combinaison turco-bulgaro-germanique. Si elles ne reçoivent pas des assurances catégoriques, elles agiront.

La Bulgarie reste partagée entre son désir de tomber sur les Serbes occupés ailleurs et sur les Grecs menacés par la Turquie, et sa crainte de voir l'armée roumaine aux portes de Sofia et la flotte russe devant Bourgas et

Varna. Si elle parvenait à se dégager de3 vilains sentiments contre les autres peuples slwes et des tractations louches avec le Cabinet de Vienne, un bel avenir s'offrirait à elle. Elle pourrait regagner à h fois son prestige mor.il et de vastes territoires.

La Roumanie attend. Son roi pèse les chances. Son gouvernement se prépare. Tout le pays regarde vers les Carpathes, prêt à tendre les mains aux frères transylvains.

Le Portugal et le Japon sont fidèles à l'alliance anglaise. Les sympathies espagnoles sont entièrement acquises à la France et à l'Angleterre. La Suisse ne laissera entamer à aucun prix sa neutralité.

En somme, diplomatiquement, notre confiance est aussi justifiée que militairement.

LE « GŒBEN » ET LE « BRESLAU )) AUX DARDANELLES. LE RÔLE DE L'ORIENT. — LES MANIGANCES BULGARES.

12 août 1914.

Le Gœben et le Breslau sont arrivés devant les Dardanelles. Forceront-ils les Détroits en violation des traités da 30 mars 1856, du 13 mars 1871 et du 13 juillet 1878? Les autorités ottomanes les hisseront-elles passer sans opposition ou après un simulacre de défense? La division navale allemande de la Méditerranée avait pour but primitif d'empêcher ou de contrarier le transport des troupes fr $3 da l'Afrique du Nord sur le conti-

nent. Elle se croyait assurée de la coopération de la flotte italienne. La proclamation de la neutralité a dérangé ce plan, comme la tenace défense de Liège a bon-

îeversé celai du grand éut-major de Berlin. Incapables de tenter quoi que ce fût dms h Méditerranée, le Gœben et le Breslan ont fui vers h mer Egée. Ils ont la certitude d'être pris s'ils restent en dehors des Détroits ou d'être désarmés s'ils se réfugient dms un port d'un État qui observe les lois de la guerre fixées par les articles 12 et 24 de h convention XIII de La Haye, en date du 18 octobre 1907. S'il ont cherché un refuge aux Dardmelles, c'est qu'ils se croient sûrs de la bienveillance turque ou assez forts pour en imposer à ta Sublime Porte. Il faut donc répéter avec plus de force ce que nous disions hier et la semaine dernière : les puissances de la Triple-Entente doivent, sans perdre une heure, entreprendre une v action décisive à Constantinople pour obliger le gouvernement ottoman à remplir ses obligations internationales ou pour le secourir au cas où le Gœben et le Breslan, appuyés par la mission militaire allemande qui semble conduire les opérations de mobilisation, exerceraient sur lui une pression intolérable.

La grande guerre engagée en Occident relègue au second plan les affaires orientales. Toutefois il convient de ne pas oublier qu'elle a eu l'Orient pour prétexte et que c'est en Orient que les remaniements rêvés par l'Austro- Allemagne se fussent d'abord réalisés si la Triple-Entente avait commis l'insigne faiblesse de sacrifier la Serbie. La « correction » infligée à la Serbie, suivant l'expression alors employée à Vienne et à Berlin, devait être la préface de la mainmise sur Salonique. Nous en trouvons h preuve dms une dépêche du 29 juillet adressée par Sir R. Rodd à Sir Edward Grey. L'ami sadeur britannrque à Rome informe le chef du Foreign Office ce jour là que, dans l'opinion du secrétaire général de la Consulta, l'Autriche a l'intention de s'emparer du

chemin de fer de Salouique. Le même jour, Sir M. de Bunsen télégraphie de Vienne à Sir Edward Grey que, à en juger par le langage de la presse autrichienne, la soumission de li Serbie n'est ni attendue, ni désirée. Cela confirme ce que nous disions ici le jour de la publication de l'ultimatum du comte Berchtold à Belgrade. Cela découvre aussi le grand dessein oriental de l' Austro- Allemagne. L'ultimatum du 23 juillet, minutieusement combiné entre les Cabinets de Vienne et de Berlin, avait pour objet premier de détruire les résultats des deux guerres balkaniques précédentes et d'établir la prépondérance des puissances germaniques dans tout l'Orient. En cas de résistance de la Triple-Entente, on devait recourir à 1a guerre, et cette guerre, dont les étapes étaient prévues, était ardemment souhaitée par les deux états-majors de Berlin et de Vienne.

Dans la phase actuelle de la crise, l'intention du gouvernement bulgare de chercher à ruiner, de concert avec la Turquie, le traité de Bucarest de 191 3 ne supporte aucun doute. Peut-être la nation bulgare n'est-elle pas d'accord avec son roi et son ministère. Peut-être, après l'effroyable déception de l'été 191 3, ne se hisserait-elle pas entraîner de nouveau dans une aventure stambouloviste. Mais, à des indices sûrs, on devine la politique du Cabinet Radoslavof. Le correspondant du Times dans la péninsule balkanique, qui, pendant toute la seconde guerre balkanique, manifesta une prédilection persistante pour la cause bulgare et qui reçoit les confidences des ministres bulgares, télégraphiait ceci le 4 août : « On suggère une entente entre la Turquie, la Bulgarie et la Roumanie pour maintenir la neutralité de ces pays pendant le conflit européen. Cette entente viserait éventuellement la restitution de la Bessarabie à la

Roumanie, de Tutrakan et de Dobrich à la Bulgarie, de Dédéagatch à la Turquie, et l'acquisition de Cavalla et de la Macédoine centrale par la Bulgarie. On dit que les puissances centrales favorisent ce projet. » La Bulgarie se taille la meilleure part. Mais comment concilie-t-elle la neutralité de la Roumanie avec la reprise de la Bessarabie ? C'est une nouvelle machine de guerre montée à Berlin pour brouiller la Roumanie et la Russie. Elle s'écroulera comme les autres. Les Roumains ne songent plus à la Bessarabie. Ils ne regardent plus que du côté pe la Transylvanie.

LA GUERRE AVEC L'AUTRICHE-HONGRIE. — L ACHAT DU « GŒBEN » ET DU « BRESLAU » PAR LA TURQUIE.

13 août 1914.

Deux événements d'importance différente se sont passés hier mercredi. L'état de guerre a été déclaré entre l 'Autriche-Hongrie d'une part, la France et la Grande- Bretagne de l'autre. La Turquie a donné asile à la division navale allemande de la Méditerranée et a acheté les bateaux en faisant partie.

Depuis lundi soir les relations diplomatiques étaient rompues entre la France et l'Autriche-Hongrie. Dans le courant de la journée, après un entretien avec M. Doumergue qui avait attiré son attention sur la difficulté de concilier la présence de l'ambassade austro-hongroise à Paris avec l'envoi de troupes austro-hongroises sur la frontière d'Alsace, le comte Szecsen avait reçu ses passeports. Le soir même, il partait avec tout son personnel Gauvain. — T. VII. 8

pour Vin tiraille. Jusqu'à la dernière minute il a été l'objet des plus grands égards de la part des autorités françaises. En même temps M. Dumaine, notre ambassadeur à Vienne, a été rappelé. Etant donné la situation, le départ du comte Szecsen n'avait plus d'importance politique ; ce n'était plus qu'une question de décence.

Mais on ne pouvait s'en tenir longtemps à la simple rupture des relations diplomatiques. De fait, depuis les premiers jours d'août, l'état de guerre a été proclamé entre l'Allemagne et la Russie, entre la France et l'Allemagne, entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne, entre l 'Autriche-Hongrie et la Russie. Les armées de terre et de mer de l'Allemagne luttent avec celles de la France, de la Russie et de la Grande-Bretagne. L'Autriche- Hongrie, qui a déchnîné le conflit en attaquant injustement la Serbie, prête tout son concours militaire à l'Allemagne. Elle a même envoyé un corps d'armée, sinon deux, en face de notre corps d'occupation de la Haute-Alsace. Elle ne pouvait donc indéfiniment se soustraire aux conséquences de sa conduite à la fois agressive et tortueuse. C'est pourquoi, hier soir, Sir Edward ' Grey a notifié à l'ambassadeur de François-Joseph à Londres que la France se considérait à partir de minuit du même jour en état de guerre ave: l'Autriche-Hongrie, et que l'Angleterre, s'associant à cette déclaration du gouvernement français, se considérait également en état de guerre avec la monarchie dualiste à dater de la même heure. Voilà donc enfin éclaircie officiellement une situation que l' Austro-Allemagne s'efforçait de laisser indécise dans l'espoir de faire jouer le casus fœderis avec l'Italie. Aujourd'hui, le rôle d'agresseur assumé par l'Autriche-Hongrie, d'accord avec l'Allemagne, n'est plus

discuté par les puissances tierces, et les déclarations d'hier, se bornant à constater un état de fait connu de tout le monde, ne modifieront en rien les intentions des neutres. L'initiative prise par h Turquie est autrement grave. En acceptant de substituer son pavillon à celui de l'Allemagne sur le Gœben et le Breslau, et en déclarant avoir acheté ces deux bateaux de guerre, le gouvernement ottoman a commis une véritable vicLtion de neutr lité. Il a soustrait la division navale allemande aux poursuites de la flotte anglo-française, il. a versé ou promis de verser une somme dépassant certainement cent millions de francs, et il tient en réserve, dms une mer interdite aux navires de guerre des autres belligérants, de puissai ts cuirassés prêts à jouer à un certain moment un rôle décisif. Cette conduite, plus qu'incorrecte de la part de la Turquie, est d'autant plus suspecte que le C biuet ottoman laisse à Constantmople libre carrière à la mission militaire allemande, qu'il est depuis la fin de l'année dernière en négociations confide. tielles avec le Cabinet Radoshvof, qu'il brûle du dé:ir de ranimer un prestige péniblemei t mainte] u, et que les cajoleries extérieures faites récemment à 1 1 France avaient surtout pour but de nous tirer de 1 'arge.it. Il faut tenir pour assuré que le Cabinet turc actuel, où le grand-vizir n'exerce aucune influence, connaissait les projets austro-allemands et qu'il se disposait à profiter da conflit austro-serbe. Comme à son ordinaire, d'ailleurs, il a mal calculé. Fasciné par M. de Wangenheim, il pensait que la Triple-Entente n'oserait pas opposer de résistance à l'écrasement de la Serbie. Comme le gouvernement bulgare, il se préparait à reviser le traité de Bucarest. Dans cette combinaison austro-orientale, les dépouilles de la Serbie devaient servir de compensation et d'appoint ; probablement on es-

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pérait séduire la Roumanie avec le district de Negotin. L'intervention russe, suivie des interventions française et anglaise, a bouleversé la Sublime Porte. Les journaux officieux ont aussitôt changé de ton. La perspective d'entrer en conflit à la fois avec les anciens alliés et l'ancien ennemi de la guerre de Crimée a en effet de quoi faire réfléchir les anciens révolutionnaires qui se sont constitués les continuateurs des traditions d'Abdul Hamid. Les hommes qui ont renversé, on sait comment, le Cabinet de Kiamil Pacha doivent se sentir aujourd'hui mal à l'aise. Mais le moment est venu pour eux de choisir décidément. S'ils se font les complices de l'Allemagne, ils seront traités comme tels. Le Gœben et le Breslau doivent être désarmés, effectivement désarmés, dans les délais fixés par le droit des gens, ou bien les flottes russe, française et anglaise recevront l'ordre de les rendre inoffensifs.

LA GUERRE EUROPEENNE ET LES NEUTRES. — LA COLLABORATION DE LA TURQUIE AVEC L"AUSTRO- ALLEMAGNE.

14 août 1914.

Jusqu'ici, à l'exception d'une seule, toutes les puissances européennes qui ne sont point engagées par traité avec l'un des belligérants ont loyalement observé les règles de la neutralité. La Belgique défend héroïquement son territoire. La Hollande a renouvelé dans les termes les plus nets près des grandes puissances sa volonté absolue de faire respecter sa neutralité par qui que ce soit, et elle vient de notifier officiellement ses intentions

à la Belgique. La Suisse a mobilisé et l'on peut compter sans réserve sur sa résolution de ne laisser porter aucune atteinte à ses droits souverains. La Suède, la Norvège et le Danemark se comportent avec une correction parfaite. La Grèce et la Roumanie prennent leurs précautions sans intervenir. La Bulgarie elle-même se contente provisoirement d'observer, impatiente peut-être, partagée entre ses sympathies traditionnelles pour la Russie et la tentation de prendre sa revanche de l'été 191 3 ; mais on ne peut encore lui reprocher un manquement formel aux obligations imposées par le droit des gens aux neutres. L'Italie, enfin, malgré des pressions extrêmement fortes, a refusé d'appliquer le casus fœderis à une éventualité non prévue par les traités de la Triple- Alliance. D'accord avec le sentiment presque unanime de la nation, dont les manifestations en faveur de la France et de l'Angleterre deviennent de plus en plus vives, le Cabinet de Rome maintient fermement sa neutralité.

Seule, la Turquie fait exception. L'asile qu'elle donne en ce moment au Gœben et au Breslaiï est un véritable acte d'hostilité contre les adversaires de l'Allemagne. On sait maintenant que ces deux navires de guerre sont entrés dans les Dardanelles sous pavillon allemand, et non sous pavillon ottoman , et que les autorités ottomanes n'ont pas essayé de les empêcher de passer. Le Cabinet ottoman continue seulement d'alléguer qu'il les a achetés. C'est une misérable excuse. Les bateaux de guerre n'ont pas le droit de changer de pavillon au cours d'une campagne. L'achat, par une puissance neutre, de bateaux de guerre menacés par une escadre ennemie constitue au premier chef une coopération militaire de cette puissance avec l'Etat belligérant dont ces navires portent le

Il8 LEUROPE AU JOUR LE JOUR

pavillon. En premier lieu, en vertu des traités de 1856, de 1871 et de 1878, qui sont la charte internationale de l'empire ottoman, et conformément aux règles ordinaires du droit des gens, la Turquie devait interdire par la force Tertrée des Dardanelles au Gœben et au Breslau. Ensuite, ces navires une fois er.trés dans les Dardanelles ou dans la Marmara, elle devait les désarmer im.médiatement. Elle n'a rempli aucun de ces deux devoirs. Par là même les autres puissances recouvrent à son égard toute liberté d'action. Elles sauront en user.

L'ambassade ottomane à Paris communique à la presse une note par quoi elle affirme de nouveau l'intention de la Turquie de rester neutre. Cette déclaration vaut les protestations pacifiques prodiguées par l'Allem?gne et l'Autriche-Hongrie jusqu'au moment où elles se sont jetées sur leurs voisins. En réalité, depuis la remise de l'ultimatum du comte Berchtold à la Serbie, les autorités militaires ottomanes et allemandes travaillent de concert à Constantinople. Dès le 25 juillet, le général Liman de Sauders, chef de la mission militaire allemande, confère avec Enver Pachà, ministre de la gi erre. Il fait actuellement fonction de chef de l'état -major ottoman. Il organise et surveille la mobilisation. Avec la brutalité coutumière à ses compatriotes, il fait procéder aux réquisitions militaires avec une rudesse qui soulève les plus vives protestations des étrangers. Plusieurs représentants des puissances neutres ort dû déjà intervenir avec énergie en faveur de leurs nationaux molestés. Depuis les derniers jours de juillet, des convois de troupes sont expédiés de nuit, par le Bosphore, vers on ne sait quelle destination.

Par contre, la mission navale britannique est tenue à l'écart. On lui dissimule tout. Bien plus, on s'efforce de la f^ire partir. Au moment de ta déclaration de l'état de

guerre entre l'Angleterre et l'Allemagne, on a mandé le chef de la mission navale britannique et on lui a fait des adieux comme s'il allait rentrer en Angleterre. Mais il n'a pas voulu recevoir un congé donné si cavalièrement. Il est resté. Il a revendiqué le droit de remplir sa mission jusqu'au bout. Alors, sous prétexte que les fortifications des Détroits relevaient de la défense territoriale, on a voulu les soustraire à son autorité. Il a soutenu que les fortifications intéressaient surtout la défense navale et a maintenu ses officiers à leurs postes. Aujourd'hui, paraît-il, le commandement des ouvrages fortifiés des Détroits est partagé entre un officier anglais et un officier allemand.

La complicité ottomane se découvre à chaque heure, à chaque geste. Comme en maintes autres circonstances déplorables, le Cabinet ottoman est le jouet de l'ambassadeur d'Allemagne. Il joue bien gros jeu. S'il ne s'agissait que de ses membres, ce ne serait rien. Mais il s'agit de l'existence même de la Turquie.

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