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PROCLAMATION DE NICOLAS II AUX POLONAIS

15 août 1914.

Une grande nouvelle arrive aujourd'hui de Pétersbourg. Quoiqu'elle ne soit pas encore officielle, on peut la tenir pour exacte. L'empereur Nicolas vient d'adresser aux Polonais, à ceux d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie comme à ceux de Russie, une proclamation où il leur annonce son intention de restituer à la Pologne son intégrité territoriale. La Pologne ainsi reconstituée serait

dotée d'ur,e complète autonomie locale, avec des garanties "pour l'exercice du culte et l'emploi de la langue polonaise. Elle serait placée sous la direction d'un lieutenant-gouverneur désigné par l'empereur de Russie. Telle est l'analyse succincte de ce document sensationnel.

Au moment d'entrer en campagne, après les premières opérations de concentration, le tsar ne pouvait se dispenser de faire connaître ses intentions aux Polonais. Qu'il dirigeât son principal effort sur la frontière prussienne ou sur la frontière autrichienne, il devait forcément envahir des territoires polonais. De la Baltique aux Carpathes, les régions limitrophes de l'empire russe sont habitées par des populations d'origine polonaise. Il ne pouvait être indifférent à celles-ci de savoir dans quel état d'esprit les armées russes entreraient chez elles. Depuis de longues années les gouvernements allemand et austrohongrois entretiennent dans la Pologne russe des agents chargés de soulever en cas de guerre les habitants de l'ancien grand-duché de Varsovie contre la domination du tsar. Ils n'ont rien négligé pour préparer une insurrection. Malheureusement l'étroitesse d'esprit de certains hommes politiques russes, enragés de russification à 1 égard de tous les allogènes, servait inconsciemment ces manœuvres. C'est ainsi que l'on vit à deux reprises le Conseil de l'empire repousser les projets de loi relatifs aux franchises municipales en Pologne, quoiqu'ils eussent été présentés par le gouvernement et votés par la Douma. Le tsar avait déclaré avant la guerre qu'il ferait présenter de nouveau ces projets au Conseil de l'empire, et il aurait tenu certainement parole. Mais, dans les circonstances actuelles, cela ne suffisait évidemment plus. Il était nécessaire que les Polonais de Russie fussent encouragés dans leur fidélité à l'empire et que ceux de Posnanie

et de Galicie sussent quel régime leur serait réservé pour le cas où le sort des armes les soustrairait à la domination austro-allemande.

Cette hypothèse, en effet, ne pouvait pas ne pas être envisagée dès le début des hostilités. Si, comme tout permet de l'espérer, le résultat définitif de la guerre donne la victoire à la Quadruple-Alliance, c'est seulement dans la Pologne austro-allemande que la Russie pourra trouver en Europe des avantages territoriaux. Or elle ne pourrait songer à annexer purement et simplement tout ou partie de la Posnanie et de la Galicie. Une masse de plus de vingt millions de Polonais à sa frontière de l'Ouest constituerait pour elle un danger permanent si ces nouveaux sujets ne lui étaient pas attachés par un pacte cordial et volontaire. A la rigueur, le tsar aurait peut-être pu compter sur la fidélité des Polonais de Posnanie dont les Prussiens ont su se faire abhorrer par des vexations méthodiques. Mais les Galiciens sont restés jusqu'ici de bons sujets austro-hongrois. Le gouvernement de Vienne les a comblés de privilèges et d'attentions. Ils se soucieraient peu de passer sous la sujétion russe s'ils n'étaient assurés de trouver, près de leur nouveau souverain-, au moins autant de satisfactions que près de l'ancien.

La proclamation de Nicolas II est de nature à calmer toutes les inquiétudes des Polonais et à réveiller toutes leurs espérances. En somme, elle promet, en cas de victoire, la reconstitution de l'ancien royaume de Pologne sous la seule forme actuellement réalisable. Une Pologne absolument indépendante ne saurait exister entre les trois empires qui l'ont autrefois dépecée. Elle aurait des frontières ouvertes de toutes parts et se heurterait sans doute aux mêmes difficultés de vivre qu'au xvine siècle. En outre, la Russie victorieuse ne consentirait pas à

perdre les vastes provinces constituant sa Pologne d'aujourd'hui. La seule combinaison viable consisterait donc dans la création d'une grande Pologne vraiment autonome placée sous la protection des armées russes. Les Polonais des trois empires y retrouveraient enfin l'unité rêvée avec une administration nationale. C'est une raison pour eux tous de désirer ardemment le succès des armes russes. C'est aussi un motif pour les nations en lutte contre la barbarie de combattre avec plus d'acharnement que jamais pour le triomphe de la civilisation et la réparation des anciennes iniquités.

LA GUERRE EN ORIENT. — LA DEFAITE AUTRICHIENNE EN SERBIE. — UNE ESCADRE FRANÇAISE DANS L'ADRIATIQUE.

18 août 1914.

Tandis que l'armée belge, puissamment renforcée par des troupes françaises et anglaises, continue de contenir les masses de choc allemandes sur la ligne de la Meuse, et que les armées françaises s'établissent de plus en plus fortement sur les deux versants des Vosges jusqu'à la frontière suisse, les grandes opérations s'engagent en Orient, à l'autre extrémité du théâtre de la guerre. A la frontière russe, de la vieille Prusse à la Bukovine, les armées du tsar sont entrées en contact avec celles de Guillaume II et de François-Joseph Ier. On ne signale encore de ce côté aucune rencontre très sérieuse, mais cela ne peut tarder. La mobilisation russe est achevée dans toutes les provinces de l'ouest et du centre de l'em-

pire, et les troupes de notre ?lliée vont prendre l'offensive. En attendant, deux événements, d'inégale importance militaire, mais destinés tous deux à un grand retenu tissement dans toute la péninsule balkanique, viennent de s'accomplir aux frontières méridionales de l'Autriche- Hongrie.

Hier, lundi, à l'angle ncrd-ouest de h Serbie, entre la Save et la Drina, sur une ligne qui va de Chab^tz à Losnitza, l'armée serbe a mis en déroute l'armée austrohongroise d'invasion. Ces jours derniers, les Serbes n'avaient offert qu'une faible résistance aux troupes impériales qui passaient li Save pour occuper Chabatz.. Ils ne disposaient pas, en effet, des équipages de port nécessaires pour franchir cette rivière et prendre l'avantage sur l'ennemi, sans compromettre Iclts communications. Ils préféraient hisser entrer l'ennemi et lui infliger une défaite sur un territoire qu'ils connaissaient bien. Leur calcul s'est trouvé juste. Les Austrc- Hongrois ont été complètement bousculés, trois de leurs régiments ont été anéantis et ils ont abandonné aux mains du vainqueur quatorze pièces d'artillerie avec une grande quantité d'armes et de munitions. Ils sont en fuite et ne repasseront probablement pas h Save ou la Drina sans avoir essuyé de nouvelles pertes.

C'est b. première rencontre entre les armées de Pierre Ier et celles de l'empereur-roi. Quelle réponse à l'ultimatum outrageant du 23 juillet ! Les Serbes, pour qui les homm.es de Vienne et de Pest affectaient le pi as méprisant dédain, ces genc de rien qu'on se proposait de pulvériser, ont fait fuir devant eux les étendards de Frai: çois- Joseph Ier. On devine la r<;ge de la camarilla. qui, depuis cinq ans, conduit la monarchie dualiste aux abîmes. Par contre, quelle émotion, quel enthousiasme en Bosnie et dans

tout le monde slave! Les exécutions sommaires et les emprisonnements en masse de Tchèques et de Yougoslaves suspects ne parviendront point à changer la conscience nationale des races persécutées et à ralentir la marche de la justice. Après bien des siècles, l'heure de la délivrance définitive a sonné en Orient. En 1806, sur le même champ de bataille qu'hier, à Michar, les Serbes de Karageorges conduits par Auton Bogicevitch et Miloch Potzératz remportaient une grande victoire sur les Turcs venus de Bosnie. Ce fut le commencement de l'indépendance serbe dans le monde musulman. A cent huit ans de distance, nous allons assister à la résurrection de la Grande Serbie dans l'Orient chrétien. Comme la domination turque, la domination austro-hongroise sur les anciens États libres de la péninsule a mérité de disparaître.

Un coup non moins sensible a été porté ces jours-ci à la monarchie austro-hongroise. L'escadre franco-anglaise commandée par l'amiral Boue de Lapeyrère est entrée dans l'Adriatique, a coulé le croiseur et les petits bateaux autrichiens qui faisaient le blocus d'Antivari, et a poursuivi sa route vers le Nord à la recherche de l'escadre autrichienne. La perte matérielle est minime pour l'Autriche-Hongrie, mais la perte morale est immense, incalculable. Dans cette mer Adriatique, dont ils se croyaient maîtres, où ils voulaient régner seuls, en permettant seulement à la flotte italienne de se mouvoir sous leur surveillance, où ils avaient imposé leur propre pavillon au Monténégro jusqu'en 1909, d'où ils avaient impérieusement exclu le pavillon serbe, voici les beaux navires de guerre de Sa Majesté Apostolique qui fuient devant les cuirassés français et vont se cacher dans la baie fortifiée de Pola. Voici revenu le pavillon qui, de 1806 à 181 4

flotta sur la Dalmatie. sous l'égide du maréchal Marmont. Sur toutes les rives dîlmates, l'apparition du pavillon tricolore va être salué comme le présage du retour des vieilles libertés. Il n'est pas de fausse nouvelle de Vienne ou de Pest qui prévaudra contre cela.

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