LES ALLEMANDS EN TURQUIE. — L'ATTITUDE DE LA ROUMANIE
22 août 1914.
En même temps qu'elle pousse de toutes ses forces son offensive contre la France, sans tenir compte des neutralités garanties par elle-même et des lois de la guerre fixées dans des conventions au bas desquelles figure sa signature, l'Allemagne tente l'impossible pour mobiliser l'Orient contre la Serbie et la Triple-Entente. Elle a malheureusement réussi à persuader une partie du gouvernement ottoman et à terroriser l'autre. Contrairement aux intérêts les plus évidents de la Turquie, le Cabinet drésidé en apparence par Saïd-Halim Pacha suit docilement les inspirations de Berlin. Non seulement il n'a pas retiré à la mission militaire allemande les ccmm.andements effectifs qu'elle détenait avant la guerre, mais encore il a mis le général Liman von Sanders à la tête de l'état-major ottoman et lui a confié la mise en œuvre de toute la mobilisation. Le général Liman dirige tout, concentration des troupes, répartition des corps, attribution des commandements, plans d'opérations. Tout récemment il est arrivé à Constantinople de nombreux officiers allemands qui portent leur effectif total en Tur-
quie à me centime environ. Ce re peut être qu'en vue d'ure grar.de action militaire à quoi le Gœben et le Breslau étiiert destinés à coopérer.
L'action diplomatique n'est pas moins intense Talast Bev est allé à Bucarest se concerter avec le gouvernement roumain, ou plutôt tenter sur lui une pression concordant avec celle des Cabinets de Vienne et de Berlin. Le rôle de la Roumanie e:t clairement indiqué par les circonstances. Depuis le xvine siècle, depuis le rapt de la Bukovine opéré par Marie-Thérèse avec le mélange de brutalité et de mauvaise foi dont la tradition a été pieusement conservée par les successeurs de Thugut et de Kaunitz, les Roumains ont été constamment trompés et violentés par l' Autriche-Hongrie. C'est grâce à la France que les troupes de François-Joseph durent évacuer en 1856 les Principautés où elles étaient entrées au cours de la guerre de Crimée avec l'espoir d'y rester. C'est encore grâce à la France, et malgré l'opposition acharnée du Cabinet de Vienne, que l'union de la Moldavie et de la Valachie put s'accomplir avec le prince Couza d'abord, ensuite avec le prince Charles de Hohenzollena élu par les Roumains sous les auspices de Napoléon III. Soit dans les négociations commerciales, soit lors du règlement de la navigation du Danube, c'est toujours l' Autriche-Hongrie que la Roumanie trouve contre elle quand elle doit défendre ses intérêts vitaux. Enfin, c'est à la domination austrohongroise que sont assujettis quatre millions de Roumains de la race la plus pure.
Comment le gouvernement de Bucarest pourrait-il donc laisser passer l'occasion unique d'aujourd'hui de tendre la main aux Russes et d'encercler avec eux la Transylvanie, depuis le banat de Temesvar jusqu'à Czernovitz ? Comment supporterait-il que la Bukovine,
ou du moins la partie méridionale de cette ancienne province moldave fût délivrée par d'autres mains que les siennes ? Il hésite pourtant, et la Turquie, qui risque son existence dans cette folle entreprise, l'excite à renier ses engagements du traité de Bucarest. Tout le poids de l'influence du roi Charles est mis sur le plateau austroallemand de la balance. Et cependant le peuple et l'armée, avertis par un instinct national très sûr, frémissent d'impatience en attendant le moment où il leur sera permis de tendre les bras aux frères d'au delà des Carpathes. Il est inouï que la Turquie s'emploie à les retenir et à faire le jeu de la puissance qui l'a dépouillée méthodiquement depuis deux siècles contre les États qui l'ont sauvée de la destruction et de la faillite. On peut affirmer sans aucun risque d'erreur que l'immense majorité des Ottomans est contraire à cette politique de suicide.
Pendant ce temps, les Serbes triomphent glorieusement de leurs envahisseurs. Ils achèvent de rejeter de l'autre côté de la Save et de la Drina les 150.000 Austro-Hongrois qui avaient passé sur leur territoire. Que ne feraientils point et quels rêves ne seraient demain des réalités, si les Roumains et les Bulgares comprenaient à la fois leur devoir national et leur mission civilisatrice!