LA BATAILLE DES FRONTIÈRES. — LA GUERRE LONGUE ET TERRIBLE
26 août 1914.
Après les rudes journées où nos armées ont essayé sans succès de prendre un avantage décisif en Belgique, chacun répare ses forces en vue d'une nouvelle lutte. Ce court arrêt dans les grandes opérations militaires nous invite au recueillement. Il a fallu la déception d'hier pour faire comprendre au public le caractère extraordinairement grave de la guerre actuelle. Jusque-là, dans la crise d'enthousiasme pour la défense nationale qui secouait tout le pays, on se rendait vaguement compte des réalités. Il entrait trop de littérature dans l'exposé des faits. L'élan patriotique des mobilisés, aussi vif que spontané, était mal dirigé. Sans le dire précisément, on laissait trop croire aux soldats et aux civils que l'énorme masse d'invasion allemande, un instant contenue devant Liège, allait être brisée en peu de semaines par quelques assauts des troupes alliées entraînées par une ardeur irrésistible. Dans les exhortations adressées aux troupes partant en campagne, il y avait plus d'exaltation verbale que de conseils pratiques. L'événement a prouvé l'imprudence de cette méthode.
Militairement et diplomatiquement l'agression com-
binée austro-allemande a été préparée de longue main par des hommes qui en avaient pesé toutes les conséquences. Probablement l'empereur Guillaume II et l'archiduc François-Ferdinand avaient espéré gagner l'appui ou obtenir la neutralité de certaines puissances. Mais dans la conception de leur plan d'opérations, ils avaient admis la possibilité de la coalition actuelle. En conséquence, ils avaient prévu l'effort militaire nécessaire pour triompher. Dans la répartition des rôles, la tâche la plus lourde — comme, du reste, le profit le plus grand — était assigné à l'Allemagne. C'est pourquoi, depuis la seconde guerre balkanique, le grand état-major de Berlin redoublait d'activité sur tous les terrains. Il préparait avec une persévérance obstinée non seulement l'offensive stratégique, mais l'attaque brusquée. Il s'était concerté dans les moindres détails avec l 'état-major austro-hongrois, et les dernières mesures avaient été arrêtées au commencement de juin dernier, au château de Konopicht, lors de la visite de Guillaume II à l'archiduc François-Ferdinand. L'assassinat de celui-ci à Serajévo ne modifia point les desseins primitifs ; il en précipita plutôt l'exécution en fournissant un prétexte d'intervention en Serbie. Après quelques jours d'hésitation, l'empereur François-Joseph s'appropria complètement la politique de l'héritier du trône brusquement disparu. Donc, à moins de supposer fous les personnages responsables d'Austro-Allemagne, et rien ne justifiait cette supposition, on devait tenir pour certain qu'ils avaient préparé un effort militaire d'une envergure et d'une intensité inconnues jusqu'ici.
C'est ce qui, dès la remise de l'ultimatum du 23 juillet à la Serbie, nous a fait pousser le cri d'alarm.e. La volonté de faire la guerre nous apparaissait si clairement derrière
cette m au œuvre, et le danger pour les nations civilisées de gaspiller des jours précieux en : négociations dilatoires était si pressait qu'il importait de constater tout de suite où l'on allait fatalement. Heureusement les jours perdus re furent pas trop nombreux. L'Europe, tout d'abord déconcertée, se ressaisit assez vite. Toutefois l'Austrc- Allemagne avait une avance. Elle bénéficiait tout d'abord d'une multitude de mesures préparatcires spéciales prises à loisir depuis plus de six mois. Ensuite l'Autriche- Hor.grie avait mobilisé publiquement, dès le 26 juillet, sous le prétexte de sa rupture avec la Serbie. Enfin, dès le 23 juillet, l'Allemagne, qui avait précédemment renforcé ses corps stationrés le long de notre frontière, avait commencé la mobilisation de certaines catégories par appels individuels. Dans ces corditicns, qui ne pouvaient être ignorées des états-m jcrs des autres puissances, il était absolument déraisonnable d'esrérer qu'il nous suffirait de quelques sem.2ir.es pour avoir raison d'une agression ainsi conçue.
Le grand avantage acquis pour nous au début, et qui nous reste, c'est l'échec de l'cffersive foudroyante. Grâce à la rapidité relative des décisions des gouvernements rosse, français et rr glus, grâce à l 'admirable attitude du gouvernement belge et à l'héroïsme de ses soldats, la brusque submersion de h Belgique fut empêchée et nos frontières furent assez longtemps pretégées pour que notre concentration pût s'achever méthodiquement derrière les h.gnes de couverture. Cet avantage est énorme et l'on ne saurait assez remercier la Belgique de nous l'avoir rroci ré. Toutefois, l'attaque brusquée une fois mauquée, il re:te la guerre, une guerre longue et terrible où, des deux côtés, on e;t résolu à tenir jusqu'au boit. Xous avons la certitude du triomphe final. Mais nous ne de-
vons pas plus être découragés par les épreuves que rendus trop confiants par les succès. A travers toutes les vicissitudes de cette immense conflagration, il nous faut conserver une opiniâtreté impassible.
LA TRIPLE-ENTENTE ET LA DIPLOMATIE ALLEMANDE. — ■ DIVULGATIONS TENDANCIEUSES DE LA « GAZETTE DE L'ALLEMAGNE DU NORD ».
27 août 1914.
Les progrès constants des armées russes en territoire allemand et le renforcement méthodique du corps expéditionnaire britannique sur le continent prouvent que l'alliance russe et l'Entente cordiale rendent militairement tout ce que la diplomatie de la Triple- Entente permettait d'espérer. Dans cette combinaison à trois créée pour préserver l'Europe d'une hégémonie tyrannique, il avait toujours été prévu que la France aurait à supporter, la première des trois, presque tout le poids des armées germaniques. C'était une conséquence inévitable de la géographie politique et de la politique austro-allemande. D'aucune façon nous ne pouvions y échapper. Seulement, nous étions assurés que cette pesée formidable finirait par se relâcher, à mesure que la poussée russe se ferait plus forte dans la Prusse orientale et en Posnanie. Actuellement, les opérations russes n'en sont pas encore au point où elles peuvent déterminer l'Allemagne à détourner de sa frontière de l'ouest une partie des troupes engagées avec les nôtres. Mais elles commencent à préoccuper les Berlinois et ce premier résultat n'est point
négligeable. Non seulement la mobilisation russe n'a pas été troublée par les corps austro-allemands jetés à la hâte dans les provinces polonaises du tsar, mais encore les troupes russes, après avoir entièrement nettoyé le territoire national, ont occupé presque toute la Prusse orientale. Elles chassent devant elles des corps de plus en plus désorganisés, tandis qu'elles s'accroissent chaque jour de nouvelles unités venues de l'arrière. De ce côté donc, la France n'éprouve aucune déception, bien au contraire.
Il en est de même du côté de l'Angleterre. On a lu hier l'énergique discours de lord Kitchener à la Chambre des Lords. Le ministre de la guerre britannique a parlé en homme d'Etat et en homme de guerre. Dans les termes les plus forts, il a déclaré que la Grande-Bretagne irait jusqu'au bout, qu'elle ne reculerait devant aucun sacrifice d'hommes et d'argent et que, s'il était nécessaire, « elle ferait des efforts plus considérables que ceux qui ont été jamais demandés ». Pour notre part, nous n'en avions jamais douté un instant. Les grands intérêts britanniques étaient trop étroitement solidaires des nôtres pour que le Cabinet de Londres n'employât pas à leur défense toutes les ressources de l'empire jusqu'au triomphe final. Il n'était point nécessaire de signer des engagements formels à ce sujet. Les circonstances étaient plus fortes que tout. En ce moment, l'Angleterre a déjà débarqué chez nous environ 165.000 hommes ; elle en débarquera d'autres et ensuite il en viendra encore du Canada et des autres dominions. Jamais un traité ne nous eût assuré pareille coopération.
Pourtant la chancellerie berlinoise saisit ce moment pour essayer de jeter la suspicion entre la France et l'Angleterre. La Gazette de VAllemagne du Nord du
20 août a publié le texte de télégrammes échangés durant la période la plus aigùe de la crise européenne entre le roi George, l'empereur Guillaume et le prince Henri de Prusse, et qui tendraient à faire croire que le gouvernement britannique a tenté de détacher la France de la Russie. Jusqu'ici nous ne connaissons ces documents que par l'édition parisienne du Daily Mail de ce matin. Mais cela suffit pour mettre en lumière une nouvelle et double fourberie de la diplomatie germanique. Il résulte des télégrammes publiés que le prince Lichnowsky, ambassadeur d'Allemagne à Londres, a transmis inexactement au chancelier allemand une proposition de Sir Edward Grey, et que la Gazette de V Allemagne du Nord, dans sa publication tronquée, a omis de reproduire la rectification du chef du Foreign Office.
Le 30 juillet, le prince Henri de Prusse télégraphiait au roi George :
« Guillaume, qui est très tourmenté, fait tout son » possible pour répondre à la demande de Nicolas de » travailler au maintien de la paix... Alors que nous » n'avons encore pris aucune mesure d'aucune sorte, » nous pouvons être obligés d'en prendre si nos voisins » poursuivent les leurs. Cela signifierait une guerre » européenne. Si vous désirez réellement et sincèrement » prévenir cette terrible catastrophe, puis-je vous pro- » poser d'user de votre influence sur la France et aussi » sur la Russie afin qu'elles restent neutres ? A mon avis, » ce serait de la plus grande importance. »
Il convient de constater que, à cette date du 30 juillet, une armée saxonne était déjà massée à la frontière russe et que la grande mobilisation allemande commençait sous le couvert du Kriegszvehrzustand.
Le roi George répondit le même' jour :
« Merci pour votre télégramme. Je suis très heureux » d'apprendre les efforts de Guillaume pour s'unir à » Nicolas en vue du maintien de la paix. J'ai le plus sé- » rieux désir qu'un malheur aussi irréparable qu'une » guerre européenne puisse être évité. Mon gouverne- » ment fait de son mieux pour que la Russie et la France » ajournent d'autres préparatifs militaires, si l'Autriche » se conteste elle-même de l'occupation de Belgrade et » du territoire serbe environnant, comme d'un gsge pour » le règlement satisfaisant de ses réclamations, tandis que » les autres pays arrêteront simultanément leurs prépa- » ratifs de guerre.
» J'ai la confiance que Guillaume usera de sa grande » influence pour persuader à l'Autriche d'accepter cette » proposition. Il montrerait ainsi que l'Allemagne et » l'Argleterre travaillent ensemble à prévenir ce qui » serait une catastrophe internationale. Veuillez assurer » Guillaume que je fais et continuerai de faire tout ce » qui est en mon pouvoir pour conserver la paix de » l'Europe. »
Le 31 juillet, l'empereur télégraphia au roi que ces propositions concordaient avec ses idées, mais qu'il venait d'apprendre que « Nicolas » avait ordonné la mobilisation de l'armée et de la flotte russes.
« Il n'a même pas attendu les résultats de la médiation » à laquelle je travaille et il m'a laissé sans nouvelles. Je » vais à Berlin peur assurer la sécurité de mes frontières )) de l'Est, où déjà de puissants corps de troupes russes )) ont pris position. »
Le roi répondit, le Ier août, qu'il avait télégraphié au tsar pour lui exprimer sa bonne volonté de faire tout son
possible afin de poursuivre la reprise des r égociations entre les puissances intéressées.
Le même jour, le prince Lichncwsky envoya la dépêche suivante au chancelier :
« Sir Edward Grey vient de m'appeler au téléphone » et m'a demandé si je pensais que nous n'attaquerions » pas les Français, si la France restait neutre dans une » guerre russo-allemande. J'ai dit que je pouvais assumer .» la responsabilité de lui damner cette assurance.
» LlCHNOWSKY. ))
L'empereur d'Allemagne télégraphia au roi George, le Ier août :
« Je viens de recevoir la communication de votre gou- » vernement offrant la neutralité française sous la ga- » rantie de la Grande-Bretagne. A cette offre était liée » la question de savoir si, dans ces conditions, l'Alle- » magne s'abstiendrait d'attaquer la France. Pour des » raisons techniques, ma mobilisation qui déjà cet après- » midi était ordonnée sur deux fronts, à l'Est et à l'Ouest, » doit continuer conformément aux dispositions prises.
» Un contre-ordre ne peut pas être donné, parce que » votre télégramme est venu malheureusement trop » tard ; mais si h France m'offre sa neutralité, qui doit » être garantie par l'armée et la flotte anglaises, je m'ab- » stiendrai, naturellement, d'attaquer la France et j'em- » ploierai mes troupes ailleurs (elsewhere). J'espère que » la France ne s'énervera pas (will not get nervous). Les » troupes sur ma frontière viennent d'être arrêtées par » des télégrammes et des téléphones leur donnant l'ordre y> de-ne pas franchir la frontière française.
» Guillaume. »
Le Ier août, le chancelier allemand télégraphiait à l'ambassadeur d'Allemagne à Londres :
« L'Allemagne est prête à acquiescer à la proposition » anglaise, si l'Angleterre veut garantir avec ses forces » militaires la neutralité sans condition [inconditional » neutrality) de la France dans le conflit russo-allemand. )> La mobilisation allemande a commencé aujourd'hui, )) en réponse au défi de la Russie (as the resuit of the » Russian challenge) avant que les propositions anglaises » soient arrivées ici.
» En conséquence, notre concentration à la frontière » française ne peut pas maintenant être modifiée. Nous » nous engageons cependant à ne pas faire franchir la » frontière française par nos troupes, d'ici au lundi » 3 août, sept heures du matin, si l'assentiment de l'An- » gleterre est reçu dans ce délai.
» Bethmann-Hollweg. »
Le même jour, télégramme du roi à l'empereur :
« En réponse à votre télégramme qui vient d'arriver, » je crois qu'il doit y avoir un malentendu au sujet d'une » suggestion qui a été faite au cours d'une conversation » amicale entre le prince Lichnowsky et Sir Edward )) Grey, alors qu'ils discutaient comment un conflit » effectif entre les armées allemandes et françaises pour- » rait être évité aussi longtemps qu'il y avait une possi- » bilité qu'un arrangement intervînt entre l'Autriche- » Hongrie et la Russie. Sir Edward Grey verra le prince » Lichnowsky demain matin, pour s'assurer qu'il y a » malentendu de la part de ce dernier. »
Le jour suivant, le prince Lichnowsky télégraphiait au chancelier :
« Les suggestions de Sir Edward Grey, qui étaient » fondées sur le désir de créer la possibilité de faire durer » la neutralité (of lasting neutrality) en ce qui concerne » l'Angleterre, étaient faites sans discussion préalable » avec la France, et ont été abandonnées comme futiles. »
En fait, Sir Edward Grey n'avait jamais proposé, ni songé à proposer de garantir la neutralité française en cas de guerre entre l'Allemagne et la Russie. Il avait seulement dit que la Grande-Bretagne pourrait assurer la neutralité de la France, si l'Allemagne restait neutre dans l'éventualité d'une guerre austro-russe. Le prince Lichnowsky n'a-t-il pas osé transmettre la proposition telle quelle à Berlin, l'a-t-il sciemment dénaturée, ou bien M. de Bethmann-Hollweg a-t-il lui-même « corrigé » les télégrammes de son ambassadeur ? On ne peut savoir encore. En tout cas, rien n'étonne plus de la part des auteurs de Vinfamous proposai flétri par M. Asquith et des héritiers des falsificateurs de la dépêche d'Ems.