‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 29 sur 161 · DISCOURS DE M. ASQUITH AUX COMMUNES · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. ASQUITH AUX COMMUNES

28 août 1914.

Le gouvernement britannique saisit toutes les occasions d'affirmer sa volonté inébranlable de tenir jusqu'au bout dans la grande lutte actuelle. Hier, aux Communes, M. Asquith a tenu un langage aussi vigoureux que celui de lord Kitchener, la veille, à la Chambre des Lords. Il s'est surtout attaché à démontrer que l'Angleterre s'était employée de toutes ses forces au maintien de la paix et qu'elle ne décida d'intervenir que lorsqu'elle fut placée

dms la nécessité de choisir entre l'observation d'ergagements solennels et la soumission honteuse à h force brutale. Les personnes qui ont lu hier ici les dépêches échangées, du 30 juillet au Ier août, entre le roi George, l'empereur Guillaume et le prince Henri de Prusse rendront toutes hommage à h sincérité de cette déclaration. Le Cabinet de Londres était allé jusqu'à proposer d'autoriser l'Autriche à occuper à titre de gage Belgrade et la région environnante. C'était vraiment, personne ne le contestera, l'extrême limite des concessions imaginables. Mais, au moment où cette proposition était présentée à Berlin, l'Allemagne mobilisait déjà clandestinement, de telle sorte que M. de Bethmann-Holhveg pouvait télégraphier vingt-quatre ou trente-six heures plus tard au prince Lichnowsky : « Notre concentration à la frontière française ne peut pas être modifiée. » Ainsi, le Ier août, veille du premier jour de la mobilisation française, la concentration allemande était déjà si avancée sur le front franco-belge que, de l'aveu du chancelier de l'empire lui-même, elle ne pouvait plus être modifiée. Quelle meilleure preuve que la guerre avait été préméditée et qu'elle visait avant tout l'invasion de la France ? Si le gouvernement allemand avait pensé un seul instant que la France ne serait pas engagée bon gré mal gré dans le conflit oriental artificiensement provoqué par les Cabinets de Vienne et de Berlin, il n'aurait pas, dès le début des négociations et avant de savoir jusqu'où la France et l'Angleterre iraient dans la voie des concessions, commencé la concentration de la presque totalité de ses forces d'Aix-la-Chapelle à Strasbourg.

La brusque violation de la neutralité de la Belgique ouvrit les yeux à tous les Anglais : il s'agissait non plus du sort d'un peuple balkanique, mais de celui d'un État

occidental voisin dont l'Angleterre avait solennellement garanti l'indépendance, considérée par elle comme un dogme intangible. Il s'agissait de l'indépendance de l'Europe et de la future maîtrise des mers. Dès lors l'Angleterre se jeta corps et âme dans la lutte. Et son énergie s'accrut ensuite de l'enthousiasme soulevé par k magnifique résistance du gouvernement, de l'armée et du peuple belges. Aussi M. Asquith a-t-il pu hier, aux applaudissements unanimes de la Chambre des Communes, assurer les Belges, au nom du Royaume-Uni et de tout l'empire, qu'ils pouvaient compter jusqu'au bout sur l'appui très cordial et sans défaillance de la Grande- Bretagne. Il appartient maintenant à chacun des alliés de montrer la même vigueur, la même constance et le même sang-froid.

LA PREMEDITATION ALLEMANDE. — LES CONVERSATIONS ENTRE SIR E. GOSCHEN, MM. DE BETHMANN-HOLLWEG ET DE JAGOW. — LE CHIFFON DE PAPIER.

29 août 1914.

Chaque jour apporte une nouvelle confirmation du fait que l'Allemagne a mûrement prémédité l'agression contre la France et la violation de la neutralité belge. Avant-hier, la publication des dépêches échangées du 30 juillet au Ier août entre le roi George, l'empereur Guillaume et le prince Henri de Prusse établissait que la concentration des armées allemandes à notre frontière était déjà fort avancée avant que les négociations européennes eussent échoué et que notre mobilisation eût

commencé. Depuis hier nous possédons le récit de conversations capitales de l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin, en date du 4 août, avec le secrétaire d'État et le sous-secrétaire d'Etat à l'Office impérial des affaires étrangères, et avec le chancelier de l'empire. Il en résulte que, bien avant la tension diplomatique, l'Allemagne avait résolu de passer par la Belgique, le jour où la guerre provoquée par elle aurait éclaté avec la France. On a la hier, dans notre Dernière Heure, la dépêche adressée le 4 août par Sir E. Goschen à Sir Edward Grey. Elle i:e fut d'ailleurs pas transmise à Londres. Le gouvernement allemand se garda bien de laisser passer un document aussi important, dont il ne connaissait pas la teneur exacte parce qu'il était chiffré, mais dont il devinait facilement la substance. Aux questions de l'ambassadeur britannique M. de Jagow répondit carrément : « Xous ne nous engagerons pas à respecter la neutralité de la Belgique parce qu'en ce moment nous l'avons déjà violée. Cette violation est nécessaire parce qu'il s'agit de pénétrer en France par le chemin le plus facile et le plus rapide, de façon à avoir une grande avance sur les opérations "françaises et à frapper le plus tôt possible un coup décisif. C'est pour l'Allemagne une question de vie ou de mort. » C'est ce même calcul que nous exposions au début de la crise en disant que l'Allemagne subordonnait tout, absolument tout, au succès de son offensive foudroyante. Les engagements les plus solennels ne pesaient pas plus qu'un fétu de paille dans la balance. Ce même jour du 4 août, le docteur de Bethmann-Hollweg, chancelier juriste, montrait le cas qu'il faisait des traités : « Comment! s'écriait-il devant Sir E. Goschen, pour un mot, pour le mot neutralité, pour un mot qui, en temps de guerre, fut si souvent méprisé, pour un simple mor-

ceau de papier, la Grande-Bretagne va faire la guerre à une nation apparentée dont le seul désir est d'être une amie ! » Et cet homme doux, dont on nous vantait la parfaite droiture, ajoutait : « L'acte de la Grande-Bretagne est inconcevable. C'est comme si on frappait dans le dos un homme qui défend sa vie contre deux assaillants. Je tiens la Grande-Bretagne pour responsable des terribles événements qui pourront s'ensuivre. » Ainsi, dans la thèse germanique, c'est l'Allemagne qui a été frappée dans le dos !

Comment s'entendre jamais avec des hommes tenant de pareils raisonnements ? Pour eux, paroles jurées et papiers signés ne comptent pas ; ils considèrent exclusivement la force mise au service des intérêts. Les aveux de MM. de Jagow et de Bethmann-Hollweg découvriront à tous les yeux le véritable caractère de la conflagration déchaînée par l'Austro- Allemagne. L'enjeu de la guerre n'est point telle ou telle province ni une indemnité de guerre plus ou moins forte. C'est notre existence nationale elle-même, l'indépendance de l'Europe, la liberté des mers, la civilisation moderne. Quoi qu'il arrive, nous et nos alliés défendront ces biens plus précieux que la vie jusqu'au dernier homme, jusqu'au dernier centime.

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