LE TRANSFERT DU GOUVERNEMENT A BORDEAUX
3 septembre 1914.
Le gouvernement de la République a décidé de transférer provisoirement le siège des pouvoirs publics à Bordeaux. La plupart de ses membres sont partis ce matin. Le corps diplomatique a quitté Paris dès hier soir. A Paris, le général gouverneur du camp retranché concentre désormais toute l'autorité.
Cette décision ne doit ni surprendre, ni inquiéter le public. Elle était devenue inévitable dès lors que les opérations militaires se rapprochaient de la capitale. Il était inadmissible que le gouvernement fût exposé à voir couper ses communications avec une partie du pays. Il était essentiel qu'il conservât son entière liberté d'action, de réflexion et de délibération. Cette liberté eût été grandement gênée par des mouvements de troupes qu'il' appartient exclusivement au commandant en chef de prescrire. A la période critique de la guerre où nous sommes arrivés, tout doit être subordonné au succès définitif de nos armes. Toutes les préoccupations d'ordre non militaire s'effacent, disparaissent devant la nécessité d'assurer la victoire finale. Si le gouvernement était demeuré à Paris tandis qu'une bataille s'engageait autour du camp retranché, l'émotion se fût trop facilement communiquée sinon aux membres du gouvernement, du moins aux personnes — aux parlementaires par exemple ■ — qui l'assiègent d'ordinaire de leurs démarches.
Une autre considération de tout premier ordre impo-
sait aussi le transfert des pouvoirs publics hors de toute atteinte de l'ennemi. L'Allemagne n'a jamais f it mystère de son dessein, en cas de guerre avec la France, de sa résolution d'enlever Paris coûte que coûte. Elle se rend très bien compte de la difficulté de venir à bout de la France alliée à la Russie et à l'Angleterre, et de l'impossibilité d'occuper son territoire comme en 1870-1871. Le temps lui est mesuré. Il lai fut agir vite et fort. Son but actuel est non pas de faire le siège régulier de Paris et de s'emparer de toute la ville ; cela exigerait trop de temps et des troupes trop nombreuses. Guillaume II se propose d'enlever par un coup de force quelques positions, de manière à pouvoir faire irruption dans quelques parties de la ville, terroriser la population et. frracher au gouvernement une capitulation avec des préliminaires de paix. Cette combinaison sera sans doute ruinée, grâce à nos vaillantes armées. Mais, à aucun prix, le gouvernement de la République ne pouvait courir le risque d'être soumis à une pareille intimidation. Quoique la population parisienne ccn serve imperturbablement une attitude admirable, il eût pu se produire ici ou là, en cas de danger, des mouvements échappant à toute prévision. Il fallait écarter ce risque. Il fallait enfin soustraire aux conséquences d'une irruption, même très brève, certaines archives, les réserves des banques, des objets très précieux et tout un ensemble de choses dont la place est où se trouvent les pouvoirs publics.
Toutes ces mesures devaient être envisagées dès la déclaration de guerre. Depuis le traité de Francfort, la capitale de la France est si mal protégée à l'est et, comme on vient de le voir, la neutralité de la Belgique et du Luxembourg offre si peu de garanties, que la région de Paris est à h merci d'une seule grande bataille. C'est,
pour nous, une grande faiblesse. Toutefois on y peut parer jusqu'à un certain point en prenant à temps des dispositions de prudence. C'est ce que vient de faire le gouvernement. Le seul remède efficace serait de rendre à la France d'autres frontières et d'assurer matériellement la défense des pays neutres voisins. Ce sera, nous y comptons fermement, le résultat de la guerre actuelle. En attendant, nous devons tendre toutes nos énergies vers le but final. La population parisienne est trop patriote et trop intelligente pour ne point le comprendre.
Au surplus, elle se rappellera que le gouvernement allemand a depuis longtemps déjà transféré le siège des principales autorités impériales hors de Berlin. Depuis que les hostilités se sont vraiment ouvertes, le gouvernement impérial siège au quartier général de Guillaume IL II se déplace avec le quartier général. Le transfert des pouvoirs publics hors de Paris n'est donc ni une mesure anormale, ni un présage de défaite. C'est une précaution nécessaire. Ce déplacement s'est effectué méthodiquement, sans trouble, sans précipitation, avec la discrétion qu'elle comportait. Aujourd'hui qu'il est accompli, la France a une préoccupation de moins. Que la population parisienne attende patiemment ; le gouvernement n'a quitté momentanément la capitale que pour mieux la protéger. Bientôt, bientôt elle recevra sa récompense.