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LA PRISE DE LEMBERG. — LE RÔLE DE LA ROUMANIE ET DE LA TURQUIE

4 septembre 1914.

L'événement du jour est la victoire des Russes à Lemberg. L'armée du grand-duc Nicolas a mis les Austro- Hongrois en complète déroute, lui a fait subir des pertes considérables, s'est emparée d'un matériel important et enfin a pris de vive force la capitale de la Galicie. Au début de la crise, les diplomates austro-hongrois assuraient qu'en dix jours les troupes de François-Joseph occuperaient Varsovie. Varsovie n'a jamais été sérieusement menacée et Lemberg est aujourd'hui entre les mains des Russes. Le général autrichien commandant en chef avait lancé un appel aux Polonais de Russie qu'il venait, disait-il, délivrer du joug slave. Ce sont maintenant les Polonais. d'Autriche qui voient leur capitale entre les mains des armées du tsar. Le coup est d'autant plus rude pour l'Autriche-Hongrie qu'elle avait en Galicie son armée principale, composée de ses meilleures troupes. L'importance militaire et politique des opérations qui ont abouti à la prise de Lemberg est immense. Le retentissement s'en fera sentir en Occident comme en Orient. Désormais l'armée russe victorieuse va pouvoir sans danger sérieux se diriger vers la Silésie le long du versant septentrional des Carpathes et rejoindre les autres armées du tsar qui, par le nord, s'avancent vers Posen.

Ces dernières, il est vrai, ont été retardées dans leur

marche par une contre-attaque allemande très vive dans la région d'Osterode. Mais cet arrêt n'est que momen-tané. Dans une campagne comme celle-ci, l'avant-garde de l'armée d'invasion est souvent exposée à se heurter à des forces supérieures et à être contrainte de se replier sur le gros. L'essentiel est que le gros, après s'être renforcé des troupes arrivai t incessamment de l'arrière, soit en état de reprendre sa marche. Or, c'est le cas pour l'armée russe opérant en Prusse orientale. Elle reçoit constamment des renforts, tandis que l'< r.rmée allemande se trouve déjà, paraît-il, obligée de tirer les siens de l'ouest en les prélevant sur les corps d'occupation de la Belgique. A bref délai, la Russie aura brisé les deux branches de la pince austro-allemande qui enserrait ses provinces polonaises. C'était la condition préalable nécessaire de la marche sur Posen et Berlin.

Si le gouvernement de Bucarest comprenait mieux les intérêts suprêmes de la Roumanie, il saisirait ce moment pour céder aux vœux de la nation. Il s'engagerait dans la grande latte européenne à un moment où son concours pourrait hâter la fin de la guerre et mériterait une récompense digne du service rendu. La Transylvanie n'attend qu'un signe de Bucarest pour se soulever. Mais le roi Charles pense et rgit en Hohenzollern autant qu'en Roumain. De plus sa prudence naturelle l'invite à ne courir aucun risque. Il espère h victoire allemande et compte en profiter. Si l'Austro- Allemagr e est écrasée, il se flatte également de recueillir une large part dans la curée. Seulement il néglige un peu trop la force des mouvements national x. La guerre actuelle n'est point une guerre de Cabinets, c'est une lutte de races, de civilisations différentes. Si la Roumanie, qui prétend être à la tête de la civilisation dans la péninsc le balk nique et

sur le Bas-Danube, reste à l'écart tandis que les autres peuples luttent pour l'existence, elle aura prouvé qu'elle est incapable d'initiative et ne représente en Europe que des intérêts égoïstes. A l'heure du grand règlement de comptes, on ne l'oubliera pas.

Si le gouvernement roumain se montre hésitant sans cesser d'être ambitieux, la Turquie est résolue. Elle l'est jusqu'à la folie. Avec la mauvaise foi qui caractérise le gouvernement turc issu de l'assassinat de Nazim Pacha, la Turquie prépare depuis l'aimée dernière la guerre contre la Russie et la France. A Paris on a été assez niais pour lui fournir l'argent destiné à l'achat de cuirassés et de matériel de guerre qui vont être tournés contre nous. Les officiers allemands de terre et de mer affluent à Constantinople. Ils occupent tous les postes. Ils organisent tout l'empire ottoman en vue d'une guerre offensive. D'un instant à l'autre il faut s'attendre à voir commencer les hostilités. Nous ne le redoutons point. Seulement nous le regretterons, car c'en sera fait de l'empire ottoman. Si, comme tout le fait supposer en ce moment, la Turquie déchaîne un nouveau conflit oriental, il sera démontré à ses plus anciens et plus fidèles amis qu'elle ne constitue plus dans le monde qu'un danger et un embarras. La conclusion s'imposera.

l'élection de benoît xv. — l'italie et la guerre. — les discours du guildhall.

5 septembre 1914.

Le bruit se répand aujourd'hui que h mobilisation générale italienne va être crdonrée. On avait déjà dit en

effet que le Cabinet de Rome ne tarderait pas à prendre une décision après l'élection du successeur de Pie X. Benoît XV a été élu avant-hier et il vient de prendre le cardinal Ferrata comme secrétaire d'État. La transmission des pouvoirs pontificaux est donc aujourd'hui accomplie. Libre de toute préoccupation de ce côté, le gouvernement italien peut reporter toute son attention sur l'Europe où se jouent les destinées du monde. Il donnerait une grande preuve de clairvoyance et d'esprit politique en prenant tout de suite la décision qui correspond à la fois aux intérêts nationaux les plus certains, aux vœux de l'immense majorité du pays et au besoin de l'humanité tout entière d'être délivrée le plus tôt possible du cauchemar germanique.

L'écrasement des Austro-Hongrois à Lemberg a dû produire une forte impression en Italie. Il est le présage de l'effondrement de cette monarchie austro-hongroise dont la mission naturelle était d'assurer l'équilibre européen en assurant sa propre existence, et qui a préféré s'associer à la plus brutale entreprise d'hégémonie qu'on ait jamais vue. Chassée de la Galicie et de la Bukovine, menacée en Bosnie et en Herzégovine, attaquée sur les côtes d'Istrie et de Dalmatie, épuisée financièrement, l'Autriche-Hongrie ne pourra plus longtemps sauver sa face devant sa Slavie frémissante. Elle a bien emprisonné ou enfermé dans des camps de concentration ses sujets suspects de sympathies russophiles.Elle en a même fusillé un bon nombre. Mais ces procédés de contrainte ou de répression ne sont efficaces qu'un temps. Si la victoire ne vient pas rapidement, ils servent seulement à exaspérer les populations opprimées avides de représailles. Or, jusqu'ici, les armées de François-Joseph n'ont éprouvé que des défaites. Celles-ci, il est vrai, sont encore mal con-

nues dans la monarchie où tout est mis en œuvre afin de les cacher. Toutefois ces choses ne se dissimulent pas indéfiniment. Le jour où tout se saura, tous les moyens de contrainte seront vains. Il dépend beaucoup de l'Italie que ce jour soit proche. Si nos voisins d'au delà des Alpes se résolvaient dès aujourd'hui à se ranger du côté des nations qui défendent la liberté et la civilisation, ils scelleraient avec elles, avec nous, un pacte indissoluble d'amitié dont les résultats seraient immenses.

Ils doivent être encore encouragés dans cette voie par toutes les manifestations britanniques. Ils ne peuvent douter de la sincérité et du désintéressement de la politique de l'Angleterre à leur égard. L'alliance francoanglo-russo-belge constitue le bloc international qui leur offre le plus de garanties et mérite le plus leurs sympathies. Elle est maîtresse des mers et décidée à mener la lutte jusqu'au bout, coûte que coûte, quoi qu'il arrive. Il est donc aussi profitable de marcher avec elle qu'il serait dangereux de la combattre. Les discours prononcés hier vendredi au Guildhall ne laissent subsister aucun doute à cet égard. Le premier ministre anglais a déclaré que l'Angleterre ne remettra l'épée au fourreau qu'après que la liberté de l'Europe aura été assurée. Venant d'un homme comme lui, cet engagement ne comporte aucun risque d'être éludé. D'ailleurs il a été cautionné par tous les chefs de parti sans exception. Enfin, dans tout l'empire britannique, de l'Australie au Canada, des Indes à l'Afrique australe, tous les cœurs vibrent à l'unisson. Et puis, il y a la question morale. M. Asquith a qualifié le sac de Louvain le plus grand crime commis contre la civilisation depuis la guerre de Trente ans. Il a rejeté formellement la responsabilité de la guerre et de ses horreurs sur l'Allemagne. M. Bonar Law a dit de cette

guerre qu'elle était le plus grand crime de l'histoire et que l'Allemagne l'avait provoquée. MM. Balfour et Winston Churchill se sont vigoureusement prononcés dans le même sens. Le Japon accourt à la rescousse. Les Etats-Unis et l'Espagne s'émeuvent. Plus les Allemands commettront de ces destructions sur lesquelles ils comptent pour intimider l'adversaire, plus se tendra la volonté de ne jamais leur céder. L'opinion du monde entier est faite ; elle ne changera pas.

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