‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 35 sur 161 · L ARRET ALLEMAND. — L ALBANIE ET LA TURQUIE · texte numérisé non relu

L ARRET ALLEMAND. — L ALBANIE ET LA TURQUIE

7 septembre 1914-

Tandis que dms la Pologne prussienne et surtout dans la Pologne autrichienne les armées russes poursuivent leur marche victorieuse, les opérations militaires en France semblent prendre un cours différent de celui qu'avait prévu le grand état-major allemand. Provisoirement d 1 moins le projet d'enlever de vive force Paris est abandonné. A Berlin, on avait tout d'abord fixé au 25 août la date de l'entrée triomphale des troupes de Guilhume II à P^ris. Après la surprise de la résistance belge, on avait reporté cette dite au 5 septembre ; le feld-maréchal von Haeseler, ancien commandant en chef à Metz, avait parié qu'il déjeunerait ce jour-là dans un de nos plus fins restaurants. L'enjeu était la tête même

du feld-maréchal, qui avait déclaré qu'il se ferait sauter la cervelle devant le front de ses troupes s'il perdait son pari. Nous sommes aujourd'hui le 7 septembre et le maréchal von Haeseler n'a pas goûté la cuisine parisienne. La situation est trop grave pour que nous plaisantions à ce sujet. Nous voulons seulement constater que le plan allemand a dû être modifié à la suite des circonstances. Pendant qu'il se développe conformément à une conception nouvelle, la situation diplomatique prend un aspect intéressant dans divers pays.

La tragi-comédie albanaise en est à l'avant-dernier acte. Le prince de Wied a quitté Durazzo en disant à « son peuple » un au revoir qui ressemble fort à un adieu. Ce prince, aussi peu doué qu'il est possible pour le rôle de chef d'Ëtat, a déçu tous les espoirs de ses protecteurs et des Albanais. A une exception près, pourtant. Car, en partant, il laisse le pays qu'il était chargé de gouverner aux mains des musulmans, ou plutôt des affiliés du comité Union et Progrès, c'est-à-dire à des instruments du Cabinet turc actuel, des complices des Austro-Allemands. Le prince de Wied a donc doublement failli à sa mission. Il s'est montré absolument incapable d'établir en Albanie un gouvernement quelconque, et il a trahi le mandat des puissances en s'inféodant à la politique austro-allemande. Le mieux qu'il puisse lui arriver désormais, c'est qu'on ne parle plus de lui. Son « règne » de moins d'un an ne sera qu'un épisode historique.

Le pavillon ottoman flotte maintenant à Durazzo. Il entrait dans les vues de la Sublime Porte, d'accord avec les Cabinets de Vienne et de Berlin, de faire de l'Albanie un centre d'attaque éventuel contre la Serbie et la Grèce. Mais ces deux pays se gardent. De plus, l'Italie surveille étroitement Va lion a. Elle ne permettra pas qu'il s'installe

dans les parages de ce port une influence contraire à la sienne. Elle en fera, s'il le faut, une question capitale. La Serbie et la Grèce s'entendraient aisément avec elle sur ce terrain. Elles donneraient à Rome toutes les garanties désirables en retour de la faculté d'assurer dans le reste de l'Albanie la protection de leurs propres intérêts. Aussi nous doutons fort que les calculs machiavéliques du fameux comité salonicien aboutissent à autre chose qu'à un nouveau fiasco. L'idée de rentrer dans le guêpier albanais était une des plus folles qui pussent traverser un cerveau ottoman. Sa réalisation prouve bien que la coterie dominant actuellement à Constantinople s'inspire exclusivement de sentiments de rancune et ne comprend rien aux grands intérêts de l'empire.

En dépit de sa docilité aux instructions de Berlin, le Cabinet dirigé en fait par Enver Pacha hésite encore. Il sait pertinemment aujourd'hui que, s'il prend publiquement parti pour l'Austro-Allemagne, les trois alliés qui luttent contre les deux nations de proie sont décidés à démembrer l'empire ottoman. Ceux-ci possèdent les moyens de réaliser leur menace. Il leur est loisible de soulever l'Arménie, le Yémen, la Syrie, d'autres régions encore. Le comité Union et Progrès — composé de positivistes et d'incroyants — avait autrefois préparé un mouvement panislamique dans l'Afrique française et aux Indes. Mais actuellement il est hors d'état de le mettre en train. Il est trop discrédité pour cela. En outre, le foyer tripolitain, d'où devaient partir les étincelles destinées à mettre le feu à la Tunisie, à l'Algérie, au Soudan et au Maroc, est entre les mains d'une puissance chrétienne. La flotte anglo-française. tient la Méditerranée, la flotte russe tient la mer Noire. Elles sauront agir. Enfin, la mobilisation ottomane a été partout une source de

déboires. Les populations de l'empire n'aspirent qu'à la paix et à la liberté de travailler. Pressurées, excédées, elles sont plus prêtes à la révolte qu'à une nouvelle guerre» Le moindre encouragement de la France et de l'Angleterre unies suffirait pour les dresser contre un gouvernement funeste. C'est pourquoi nous croyons à l'entière sincérité de Rifaat Pacha quand l'honorable ambassadeur de Turquie en France est allé assurer M. Delcassé que la mobilisation turque s'effectuait avec une grande lenteur. Cette lenteur, il est vrai, est indépendante -du ministre de la guerre et du général Liman von Sanders. Elle n'en est pas moins un signe dont il faut bien tenir compte à Constantinople.

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