‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 36 sur 161 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L ALLEMAGNE DECONCERTEE.

Bordeaux 12 septembre 1914. I ') «

LA ruée germanique est arrêtée. Visiblement le gouvernement, le peuple et les soldats allemands sont déconcertés. Du côté militaire comme du côté diplomatique les déceptions s'accumulent. Les communiqués officiels publiés hier soir et cette nuit à Bordeaux montrent toute l'aile droite et tout le centre de l'armée d'invasion de la France se retirant en désordre. D'autre part, Paris est complètement dégagé et possède une armée solide capable aussi bien de s'opposer à tout retour offensif de l'ennemi que de se joindre à l'aile gauche du général JofTre pour engager une opération décisive. En Prusse orientale, Guillaume II a dû se hâter d'envoyer des corps pris à l'ouest pour défendre la ligne de

(x( Les articles de ce chapitre ont été écrits pour la plupart à Bordeaux où le Journal des Débats a publié une édition spéciale à partir du 12 septembre tout ei* continuant de paraître à Paris.

la Vistule. En Galicie et en Bukovire, les progrès russes sont tels que ces deux provinces peuvent être considérées comme perdues pour François-Joseph et que les chemins de la Silésie allemande sont ouverts. Ce n'est pas à cela que s'atter.dait l'Allemagne dans les premiers jours d'août. « La rapidité, disait alors le chancelier impérial à l'ambassadeur britannique à Berlin, est pour nous une question de vie ou de mort. » Quel que soit le résultat définitif de la guerre européenne déchaînée par la volonté de Guillaume II et du feu archiduc François-Ferdinand, on peut affirmer aujourd'hui que « le coup de la rapidité » est manqué. Paris n'est ni pris, ni menacé de l'être ; la grande armée française est intacte et a repris l'offensive .; les Russes occupent en Prusse et en Galicie des territoires incomparablement plus vastes que la partie de la France envahie. Il n'y a pas encore lieu pour nous de nous réjouir ; mais les Allemands ont de nombreux et grands sujets de s'inquiéter.

Actuellement cette inquiétude perce partout. « La guerre ne progresse pas tout à fait comme nous le pensions », s'écrient les officiers du kaiser. Le grand étatmajor lui-même avoue un notable recul de l'aile droite. Au témoignage des prisonniers faits par nos troupes, le moral du soldat faiblit. Les pertes au feu sont tellement grandes que Guillaume II défend d'en publier le compte. Les attaques brusquées et les coups de vive force sont d'admirables combinaisons de cabinet. Seulement, quand ils ne réussissent pas du premier coup, ils coûtent cher. Le mouvement tournant furieux dont parle le général French dans le rapport publié hier à Londres n'a pu s'effectuer qu'au prix de sacrifices énormes. Or il vient de se briser contre notre aile gauche et notre centre. S'il est repris, ce sera dans des conditions beaucoup moins favorables

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âne U \ remière fois. Les réservoirs de soldats allemands capables de nùre^ utilement campagne ne sont pas inépuisables. Ce n'est point avec de jeunes recrues ou de vieux territoriaux qu'on peut tenter avec chances de succès un pareil effort. Guillaume II a précipité contre la France la totalité de ses troupes d'élite avec la certitude de nous bousculer et d'enlever P<?ris. Il a échoué. On ne recommence pas deux fois ces opérations-là. Le grand état-mijor allemand le sent. Aussi commence-t-on de découvrir aujourd'hui du flottement dans ses directives. La chancellerie allemande, elle aussi, a passé de l'offensive à h défensive. C'en .est fini de la superbe impudence des premiers jours. M. de Bethmann-Holhveg ne foule plus aux pieds les lois divines et humaines en se bornant à déclarer que l'intérêt de l'Allemagne l'exige. Il plaide les circonstances atténuantes. Il présente des justifications, tortueuses d'ailleurs, à sa propre image. Il tente d'imputer aux Belges et à nous de prétendues violations des lois de la guerre, alors que le tort de nos alliés comme le nôtre a bien plutôt été de ne pas user de représailles impitovables contre d'abominables procédés, contre des stratagèmes rigoureusement condamnés par tous les peuples civilisés et par les conventions solennelles signées par l'Allemagne elle-même. Le système de l'intimidation brutale a fait faillite ; on y renonce pour revenir aux manœuvres louches chères à la Wilhelmstrasse. En même temps on redouble d'activité dans la propagation des fausses nouvelles.

Tout cela ne servira de rien. Le monde entier est édifié sur la politique allemande ; son opinion est faite et la réprobation publique ne peut que s'aggraver avec le temps, à mesure que seront révélées les machinations des gouvernements de Vienne et de Berlin. Le danger ne

pourrait venir que de nous-mêmes, ou plutôt de notre propre gouvernement, car toute la nation française est résolue. Lundi dernier, nous avons déjà signalé d'étranges préoccupations avant le départ pour Bordeaux. Depuis, il semble qu'il se soit produit d'inexplicables hésitations d'ordre diplomatique. Le public jugerait sévèrement les unes et les autres. L'expérience des premières semaines de cette guerre lui défend l'indulgence à l'égard des politiciens égoïstes, négligents, brouillons ou inconscients. Toute la nation armée présente une magnifique tenue ; la France est en droit d'exiger qu'il en soit de même de son gouvernement.

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