LA SUPPRESSION DES CAPITULATIONS OTTOMANES ET LA COMPLICITÉ TURQUE
Bordeaux, 13 septembre 1914.
Jamais peut-être la Turquie n'a eu de gouvernement à la fois plus présomptueux, plus léger et moins conscient des grands intérêts ottomans que le Cabinet actuel. Les hommes qui exercent depuis l'an dernier une véritable dictature à Constantin op le subordonnent tout à l'intérêt de leur coterie et à leurs rancunes. Méthodiquement exploités par l'Allemagne et sans cesse trompés par la diplomatie de Guillaume II, dépouillés par l'Autriche- Hongrie, ils se sont inféodés à l'Austro- Allemagne. Ils ont combiné avec elle une grande entreprise contre la Grèce, contre la Russie, contre 1a France et l'Angleterre. Ils se sont associés à toutes les machinations destinées à
détruire les résultats de la dernière guerre balkanique. Ils ont essayé de lier partie avec la Bulgarie, c'est-à-dire avec la puissance qui avait organisé contre leur patrie la première Ligue balkanique et dont les troupes ont un instant menacé Constantinople. Afin de se procurer les fonds nécessaires pour leurs aventures guerrières, ils ont tout brocanté dans l'empire. Tout en parlant très haut des réformes, ils en ont de jour en jour retardé la mise en œuvre pour consacrer tous leurs soins et toutes les ressources du Trésor à des achats de matériel militaire et naval. Les voici maintenant qui viennent de se livrer à une nouvelle provocation des puissances européennes, à une nouvelle violation des engagements assumés par l'empire.
Par iradé du 9 septembre, le sultan — c'est-à-dire le Cabinet qui lui impose sa volonté — a supprimé purement et simplement les Capitulations. Les Capitulations, qui remontent à François Ier, constituent aujourd'hui l'ensemble des garanties diverses que les sultans ont accordées au cours des siècles aux colonies étrangères établies dans l'empire ottoman. Ce ne sont point des décrets révocables au gré du souverain ; ce sont des contrats qui ne peuvent être modifiés que du consentement de toutes les parties. La plupart des puissances, il est vrai, ont envisagé ces dernières années la possibilité de leur disparition totale où partielle. En 1909, dans le traité relatif à l'annexion de la Bosnie- Herzégovine^ l'Autriche-Hongrie s'est engagée à reconnaître la suppression des Capitulations si toutes les autres puissances intéressées y adhéraient. En 191 2, dans le traité concernant l'annexion de la Libye, l'Italie a signé une clause analogue. Plus tard, à l'occasion du règlement d'autres" affaires, d'autres gouvernements, celui de France en par-
ticulier, ont accepté en principe certaines modifications des garanties ou privilèges reconnus aux étrangers, mais sous des conditions précises expressément stipulées. Or, à l'heure actuelle, il n'existe ni le consentement unanime prévu par les traités de 1909 et de 1912, ni l'état de choses dont la réalisation préalable devait obligatoirement précéder l'abolition du régime capitulaire.
Le gouvernement ottoman vient donc de commettre une violation flagrante de ses engagements. Depuis qu'il est parvenu au pouvoir sur les marches arrosées du sang de Nazim Pacha, il se comporte comme s'il était le maître du monde. Il traite avec une désinvolture qui a trouvé trop de complaisants en Europe les puissances qui ont rendu à la Turquie les services les plus essentiels et les plus désintéressés. Il semble ne pas s'apercevoir qu'il lasse la patience universelle et qu'après cette guerre on lui demandera des comptes sérieux. On est édifié maintenant sur son compte. Les plus fermes partisans du maintien de l'empire ottoman se demandent si leur fidélité à une vieille conviction et à une amitié traditionnelle n'est pas une duperie. Les Français, par exemple, voient leur influence mise en échec presque partout par les autorités des vilayets. On excite contre nous le monde musulman ; on favorise les intérêts allemands aux dépens des nôtres. Si nous perdions les garanties capitulaires, la vie deviendrait impossible aux citoyens et a!ux protégés français dans toute l'étendue de l'empire. En ce moment, ni la justice, ni l'administration, ni le gouvernement ottoman ne sont en état de se substituer aux autorités capitulaires ; ils sont à l'état anarchique et ne méritent aucune confiance.
D'après une information de Constantinople,le Cabinet dominé par Enver Pacha aurait décidé d'abroger les dé-
crets sur h dette publique ottomane en même temps que les Capitulations. Si la nouvelle est exacte, nous serions en présence d'une véritable extravagance. Les décrets en question, qui enregistrent des contrats bilatéraux, sont la charte des créanciers de l'empire et la seule garantie du fonctionnement normal des finances ottomanes. Leur abrogation mettrait la Turquie en état de faillite, de banqueroute plutôt, et rendrait impossible toute réorganisation du système financier. C'est, en effet, grâce à l'administration de la dette, à l'intégrité de ses fonctionnaires et à la régularité de ses services, que la Turquie a pu matériellement subsister jusqu'ici. En dehors d'elle, il n'y a eu que désordre et pillage. Pour qu'ils aient pensé à la supprimer, il faut que l'aberration des ministres ottomans ait atteint à la folie.
Quant à l'iradé impérial du 9 septembre, il est applicable à partir du ier/i4 octobre prochain. Mais on peut assurer d'ores et déjà qu'il ne sera pas appliqué du tout. D'ici là, on saura faire entendre à Constantin ople le langage qui convient. Si les protestations diplomatiques ne suffisent pas, on recourra à des actes décisifs. Ce sera tant pis pour la Turquie, dont les populations laborieuses, soumises à un joug odieux, sont dignes d'un meilleur sort. Mais la mesure est comble.
Bordeaux, 14 septembre 1914.
Le grand ressort de la mécanique de l 'état-major allemand est cassé. Dès les premiers jours de la guerre, les
rouages en avaient été faussés par les Belges. Un peu plus tard, l'achèvement de notre mobilisation et notre concentration méthodique avaient troublé les calculs des organisateurs de l'attaque brusquée. La bataille de Lorraine et celle de Charleroi avaient insuffisamment compensé ces déboires. Si elles avaient arrêté notre offensive sur deux points, elles n'avaient ni détruit une seule de nos armées, ni empêché notre général en chef de rester maître de la conduite de l'ensemble de nos troupes. En somme, nous étions, sur le théâtre franco-allemand de la guerre, encore en meilleure posture qu'on aurait pu raisonnablement l'espérer si la lutte eût été circonscrite entre la France et l'Allemagne. Dans cette hypothèse, en effet, on avait toujours admis comme probables l'éventualité du siège de Paris et le transfert du gouvernement français dans une ville du sud. Mais nous n'étions point seuls contre l'État dont on a dit avec raison que la guerre était l'industrie nationale. La Russie alliée, l'Angleterre solidaire, h Belgique violée, la Serbie luttant pour l'existence, le Japon allié de l'Angleterre formaient bloc avec nous. L'espoir du triomphe final, même en face de la France envahie et de Paris assiégé, demeurait intact. La victoire de la Marne transforme cet espoir en certitude. Comme le général Tulff de Tschepe et Weidenbach le déclarait au 8e corps d'armée allemand dans son ordre du jour daté de Vitry-le-François le 7 septembre, la totalité des forces allemandes était engagée sur la ligne de Paris et Verdun, et la bataille des jours suivants avait pour enjeu le bien-être et l'honneur de l'Allemagne. Les Allemands ont perdu cette bataille. Sur toute la ligne indiquée ils se retirent en désordre. Ils ont éprouvé des pertes énormes. Ils abandonnent des milliers de prisonniers et de blessés et un matériel très considérable. Ils
ont perdu quelque chose de plus important encore : la foi dans leur invincibilité et le dédain de l'adversaire. Ils se sentent engagés dans une entreprise sans issue honorable. Accourus en soudards assurés de nous écraser et d'arracher ensuite à l'Europe apeurée la sanction solennelle de leurs brigandages, ils voient leur coup manqué, leur grande armée disloquée, Paris libre et confiant, la France réoccupant ses territoires du Nord. Ils repassent en fuyards dans les villes où leurs officiers étaient venus en conquérants. Et ce n'est là que le tableau de la situation militaire en France. Sur les autres théâtres de la guerre européenne, le spectacle n'est pas plus rassurant pour Guillaume II et ses complices. Loin d'être acculée à Anvers, l'armée belge reprend l'offensive et menace les communications de l'ennemi. A l'Est de l'Allemagne, la vieille Prusse est foulée par les Cosaques. En Galicie, les Austro-hongrois sont battus partout, décimés, rejetés de l'autre côté des Carpathes. La Silésie est ouverte. A Vienne, où l'on se targuait de prendre Varsovie dans les dix premiers jours de la guerre, on fortifie en hâte les abords de la capitale. La Serbie victorieuse occupe Semlin. C'est h faillite de l'attaque brusquée. On ne saurait la dissimuler longtemps. Quand elle sera déclarée, des créanciers restés jusqu'ici discrets se présenteront ; ils ne seront pas les moins avides.
Le bilan de la guerre s'établit donc en ce moment pour les Alliés de la façon la plus satisfaisante. Toutefois, si certain que soit le dénouement, il faut se garder de la moindre négligence, de h moindre imprudence. Avant d'être réduite à merci, l'Allemagne fera des efforts formidables. Elle peut réussir à reprendre temporairement l'avantage sur un point ou sur un autre. Elle commencera bientôt à comprendre la véritable signification de
la phrase cynique de M. de Bethmami-Hollweg à Sir E. Goschen : « La rapidité est pour nous une question de vie ou de mort. » La rapidité à laquelle on a sacrifié le droit, l'honneur et l'humanité, a fait fiasco. Une seconde guerre, aussi terrible que la première, mais sur territoire allemand cette fois, s'annonce prochaine. Il s'agira bien de vie ou de mort. Il faut donc s'attendre à des soubresauts désespérés d'un ennemi puissamment musclé. Ce ne sera pas trop de la tension de toutes les forces alliées pour venir à bout d'une résistaifce comme le monde n'en aura peut-être jamais vu.
En effet, le chancelier allemand a très exactement posé la question dans son entretien avec l'ambassadeur britannique à Berlin. La guerre actuelle n'a point été entreprise en vue d'un simple agrandissement ou d'avantages économiques ; elle visait la domination mondiale. Si ses auteurs succombent, la logique et l'intérêt vital de leurs victimes désignées exigent que l'Austro- Allemagne soit mise à jamais hors d'état de recommencer pareille tentative. Une paix ordinaire, à l'exemple des précédentes, serait un crime envers les pays vainqueurs et toute l'humanité. Elle équivaudrait presque à une défaite. Elle laisserait le monde sous le poids de l'éternel cauchemar des armements et des projets de revanche. De l'abominable confhgration déchaînée par deux nations de proie, le monde doit au moins recueillir l'avantage d'un repos assuré pour plus d'une génération. Non seulement il ne faut point de paix séparée, mais il faut encore que la nouvelle Europe issue du traité de paix soit constituée sur des bases telles qu'elle soit pour très longtemps à l'abri de Nouveaux ébranlements. Cette conception peut paraître chimérique à des diplomates de la vieille école, habitués à doser les gains et les pertes. Elle n'en est pas
moins seule à répondre à la nécessité absolue de l'heure présente. Guillaume II et son chancelier seraient les premiers à s'étonner qu'on ne leur appliquât point la loi du talion .
En France, tous nos hommes politiques n'ont pas jugé du premier coup d'œil la situation telle que les événements nous l'imposent. En Angleterre et en Russie, il n'en a pas été de même. Dans ces deux pays, où la guerre avec l'Allemagne n'était nullement désirée, on a saisi immédiatement le sens de l'agression allemande, et l'on est devenu plus anti-allemand qu'on ne l'était chez nous. On a juré de terrasser l'agresseur à tout prix, fût-ce après des années de guerre. Le Daily News, naguère organe des germanophiles en Angleterre, est d'accord là-dessus avec le Times, qui s'exprime ainsi : « Les folies criminelles de la caste militaire allemande ont uni toutes les nations de la nouvelle Sain te- Alliance dans une invincible résolution d'en finir une fois pour toutes et à n'importe quel prix avec ce fléau de l'Europe : le militarisme allemand, et cet autre fléau pire que tous les conquérants du passé : le kaiser. » Cette « invincible résolution » doit être ancrée au cœur de tout Français jusqu'à ce que la tâche libératrice soit complètement achevée.