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L EMPRUNT ALLEMAND. — LA MARINE TURQUE A L'ALLEMAGNE

Bordeaux, 15 septembre 1914.

La victoire de la Marne a produit dans toute l'Europe un effet profond. Nous ne pouvons encore nous en rendre

compte que par de brèves dépêches, car des mesures maladroites ou injustifiées arrêtent ou retardent l'acheminement et la distribution des journaux étrangers, même de ceux des pays amis. Mais, sans le'moindre doute possible, la retraite de la grande armée allemande sur les lignes d'où elle était partie pour envahir la France est considérée partout comme l'échec de la combinaison préparée avec une incomparable duplicité paroles Cabinets et les états-majors de Berlin et de Vienne. Suivant les pays, on témoigne plus ou moins de confiance dans les futurs succès des Alliés, et, dans certaines capitales, les gouvernements montrent beaucoup plus de réserve que le grand public. Nulle part, même dans l'entourage des souverains les plus respectueux du Deutschtum, on ne croit plus à l'établissement de la Pax germanica par les armées de Guillaume II. Dans le monde entier, on est convaincu que l'entreprise austro-allemande est manquée et que des succès partiels ultérieurs n'y changeront rien.

Cette conviction ne s'affirme pas seulement par -des mots. Elle commence à se manifester par des actes, et un des plus sensibles à Berlin 'est le refus des étrangers de souscrire à l'emprunt de la première tranche d'un milliard de l'emprunt de cinq milliards autorisé le 4 août par le Rei:hstag. La Gazette de V Allemagne du Nord le reconnaît : « Nous sommes seuls, dit l'organe de la Wilhelmstrasse, contre le monde en armes. Nous ne pouvons attendre des pays neutres aucune aide financière digne de mention. Nous sommes réduits à nos propres ressources pour nous procurer de l'argent. » On va voir ce que rendront ces ressources. Ce sera l'épreuve de la solidité des finances allemandes, si vantée par la presse de Francfort et de Berlin dans les Gauvain. — T. VIT. 12

premiers jours de la guerre. En tout cas, nos ennemis ne peuvent -plus compter sérieusement sur les contributions de guerre prélevées sur les villes envahies. Ils ont plutôt sujet de craindre de voir leurs propres villes exposées au traitement qu'ils se sont hâtés de faire subir à celles de Belgique et du nord de la France. Là aussi la loi du talion trouvera l'occasion de s'appliquer. Quant aux finances austro-hongroises, elles sont depuis des années dans un état lamentable, et les ministres de François-Joseph, qui ont trompé tout le monde, ne trouveront pas un florin à emprunter au dehors. Aucune banque ne conserve plus la moindre confiance dans le crédit austro-hongrois. On avait fait miroiter aux yeux des financiers viennois l'espoir d'une énorme indemnité de guerre, à prendre naturellement sur l'épargne française. Aujourd'hui cet espoir ne vaut plus un heller.Les malheureux sujets de François-Joseph, lancés malgré eux pour la plupart dans une aventure criminelle, paieront cher les instincts de rapine des partisans de la grande politique. A Budapest, en particulier, ce sera un effondrement, et ce sera justice. Sous le gouvernement du comte Tisza, la politique magyare a pris un caractère tellement odieux que tous les hommes civilisés verront avec joie cette clique disparaître dans la boue et le sang. En Orient, le retentissement des batailles de la semaine dernière ira en grossissant. La vérité y pénètre lentement ; les agences austro-allemandes, qui disposent de mille moyens d'influence, s'efforcent de l'étouffer. Mais elle finit par se faire jour. D'ailleurs, les représentants des puissances accréditées dans les Etats alliés ne peuvent se dispenser d'informer exactement leurs gouvernements, et les plus mal disposés de ceux-ci ne sauraient indéfiniment tenir le public dans l'erreur. A Cons-

tantinople on sait déjà que les puissances considèrent comme nul et non avenu Tirade impérial supprimant les Capitulations. Les ambassadeurs près le sultan ont remis à la Sublime Porte une protestation catégorique, fondée sur les arguments exposés avant-hier ici. Fait bien curieux, l'ambassadeur d'Italie a adopté le texte de la note identique de ses collègues d'Angleterre, de France et de Russie en laissant les ambassadeurs d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie présenter une note conçue dans le même sens, mais rédigée différemment. Si invétérée que soit la partialité des membres dirigeants du Cabinet turc, la signification de la démarche du marquis Garroni n'a pu leur échapper. Néanmoins, aussi longtemps que le Cabinet actuel gardera le pouvoir, nous devons nous attendre aux pires folies. On annonce aujourd'hui que l'amiral allemand Souchon vient d'être nommé commandant en chef des forces navales turques. Autant dire que la mission navale britannique est renvoyée. C'est à • la fois un affront à l'Angleterre et une provocation à tous les alliés. La mission militaire allemande était maîtresse de l'armée ottomane ; voici que la flotte du sultan est livrée aux officiers de marine de Guillaume II. Déjà, dans tout l'empire, à l'exception des comités où les exploiteurs de la Jeune Turquie préparent exclusivement la satisfaction de leurs appétits, on était excédé d'une politique fatale. Cela va mettre le comble à un mécontentement qui doit trouver le plus large appui auprès des puissances audicieusement provoquées.

LA GUERRE ET L'iTALIE. — L'ORDRE DU JOUR DU PARTI RADICAL. — L'OCCUPATION DE VALLONA.

Bordeaux, 16 septembre 1914.

D'après une nouvelle de Rome, dont l'exactitude est difficilement contrôlable, Guillaume II aurait récemment envoyé à Victor-Emmanuel III une dépêche où il lui disait : « Vainqueur ou vaincu, je n'oublierai jamais ta trahison. » Victor-Emmanuel aurait répondu/: « Et moi, je ne puis trahir mon peuple. » Si ces paroles ne sont pas authentiques, elles reproduisent assez bien les sentiments des deux monarques. Mais, dans ce dialogue télégraphique, le roi d'Italie serait seul à avoir raison. L'empereur Guillaume n'est nullement en droit de lui reprocher une trahison. Le traité de la Triple- Alliance n'obligeait pas l'Italie à se ranger aux côtés soit de l'Allemagne, soit de l'Autriche-Hongrie, dans le cas où l'une de celles-si ou toutes deux ensemble se livreraient à une agression contre un tiers ou s'engageraient dans une entreprise diplomatique ou militaire sans avoir préalablement obtenu son assentiment. Peut-être Guillaume II s'imaginait-il qu'il suffirait de mettre confidentiellement au courant de ses projets certains hauts personnages italiens pour s'assurer le concours éventuel du Cabinet de Rome. Qui ne dit mot consent, allègue-t-on parfois. Nous ne savons si, dans le courant du mois de juillet, des ouvertures de ce genre ont été faites au gouvernement italien. Mais il est certain qu'elles n'ont été accueillies par rien qui ressemblât à une approbation. Si, à Berlin, on a inter-

prêté le silence romain comme un consentement, on a commis une bévue analogue aux faux calculs de MM. de Bethmann-Hollweg et de Jagow sur les défaillances de la France et la neutralité de l'Angleterre.

Les chancelleries de Vienne et de Berlin n'ont jamais voulu tenir compte de la force des sentiments nationaux en dehors de l'Allemagne. Elles ont constamment mis leur confiance dans des arrangements clandestins, dans les assurances d'individualités sans mandat, dans l'irrésistible puissance de leurs organisations corruptrices. Elles se sont obstinées à faire de la politique de cabinet comme au Xvnie siècle, sans paraître se douter que les autres pays que l'Allemagne avaient, eux aussi, une vie propre, des aspirations nationales et une volonté capable de s'imposer au besoin à des ministres mal inspirés ou mal préparés à l'accomplissement de grands devoirs. Cette erreur fondamentale est la source de toutes les déceptions austro-allemandes depuis dix ans, et notamment pendant les deux guerres balkaniques. Elle est aussi la cause de la série de miscalculations des deux derniers mois. Elle explique également l'irritation comminatoire de Guillaume II envers Victor-Emmanuel III. Elle prouve enfin que toute entente durable est impossible entre Germains et Latins. Les premiers ne traitent jamais qu.'avec l 'arrière-pensée de se dégager de leurs engagements si les circonstances qui les ont décidé à conclure viennent à changer. Par contre, ils exigent impitoyablement de l'autre partie l'exécution rigoureuse de toutes les clauses écrites du contrat, et, en outre, des intentions qu'ils y ont mises eux-mêmes. C'est ainsi que Guillaume II prétendait faire marcher l'Italie avec lui, sous prétexte qu'il avait été provoqué par la Russie et la France. Avec l'inconscience des grands criminels, il se déclarait en état

de légitime défense, parce que les victimes à la gorge de qui il sautait se disposaient à sortir leur revolver de leur poche. Ce souverain infatué, qui a renvoyé dédaigneusement Bismarck, ne sait pas jouer la tragi-comédie comme le chancelier de fer. Il a plutôt le tempérament d'un cabotin que celui d'un héros.

La politique de nos voisins transalpins est fort bien exposée dans l'ordre du jour voté avant-hier par le comité directeur du parti radical italien. On y lit entre autres choses : « L'Italie a le devoir de ne pas laisser passer le moment opportun pour revendiquer ses frontières naturelles. Elle doit énergiquement empêcher que le conflit actuel puisse aboutir à fixer la prédominance des tendances militaristes et autoritaires qui auraient une répercussion funeste sur toute la vie politique européenne en entravant le progrès des principes démocratiques et des tendances pacifiques. Le parti radical prie le gouvernement de considérer avec un esprit résolu, avec une hardiesse réfléchie et avec confiance dans l'énergie du pays, si l'accord admirable des intérêts politiques et économiques de la patrie avec les raisons idéales de la conciliation ne lui imposent pas désormais la tâche très lourde, mais inévitable, de changer la neutralité de l'Italie en une active participation au conflit.»

Cette active participation ne peut s'enttndre qu'en un sens. Toutes les manifestations politiques récentes dans la péninsule avaient pour objet la conquête des provinces irredente, du Trentin et de Trieste, et l'établissement de la prépondérance italienne dans l'Adriatique. Là, les questions de sentiments jouent un rôle secondaire. Les Italiens ne se demandent point vers qui leur coeur les pousse. Ils examinent froidement la situation et concluent : Si l'Autriche est victo rieuse, elle sera maîtresse

des Balkans de l'ouest et de l'Adriatique ; si elle est vaincue, ce seront les Slaves qui annexeront les rives orientales de l'Adriatique. Dans les deux cas, les intérêts de l'Italie seront très gravement lésés. En conséquence l'Italie doit intervenir pour sauvegarder elle-même ses intérêts. Ce raisonnement est irréfutable. Il convient seulement d'y ajouter que, par la nature des choses, l'action prévue ne peut avoir lieu que contre l'Autriche- Hongrie. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que celle-ci abandonnât spontanément à ses voisins les régions convoitées par eux. Or elle a précisément entrepris la guerre actuelle afin de renforcer son influence et d'agrandir ses possessions dans ces mêmes régions. De plus, elle est aujourd'hui vaincue, vaincue non seulement par les Russes, mais encore par les Serbes, ce petit peuple qu'elle méprisait, qu'elle avait juré d'égorger, et qui, maintenant, plante son drapeau victorieux sur la rive gauche de la Save et du Danube, sur les domaines héréditaires de Sa Majesté Apostolique. On ne s'allie pas avec des vaincus comme celui-là.

Aussi ne faut-il point s'étonner de la nouvelle publiée ce matin et suivant laquelle des troupes italiennes auraient débarqué dans la baie de Vallona. Ce grand port naturel est considéré à Rome comme la clef du bassin méridional de l'Adriatique. Jamais l'Italie n'aurait permis qu'une autre puissance, l'Autriche moins que toute autre, l'occupât sous une forme quelconque. En s'y installant elle-même, elle montre comment elle comprend la manière de sauvegarder ses intérêts. Cela ne signifie point qu'elle va prendre immédiatement part à la guerre européenne. Elle va probablement se contenter d'observer. Si le Cabinet de Vienne proteste,elle tiendra pour nulles ses protestations et, au besoin, recourra à la force.

Si l'Autriche se tait en rongeant son frein, le gouvernement de Rome utilisera le temps en organisant son nouvel établissement sur la côte albanaise. De toute façon, ce sera la brouille avec Vienne, car l'Italie à Vallona, c'est l'Autriche-Hongrie embouteillée dans l'Adriatique.

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