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LA NEUTRALITE ITALIENNE ET LA STAMPA. — LE DEVOIR DE LA ROUMANIE

Bordeaux, 17 septembre 1914.

L'occupation de Vallona par l'Italie ne se confirme pas encore. Le Cabinet de Rome s'est contenté de communiquer hier à la presse une note officieuse où il déclare que, fort de la confiance des Chambres et de l'approbation de la grande majorité du pays, « il connaît la gravité des responsabilités et des devoirs élevés qui lui incombent, et accomplira ses devoirs suivant sa conscience et en s 'inspirant exclusivement des intérêts italiens ». Nous avons dit hier quels étaient ces intérêts. Ils apparaissent avec une netteté chaque jour plus grande dans toute la péninsule. Hier la Stampa de Turin, le journal qui a mené pendant les deux dernières années la campagne la plus fougueuse et la' plus cynique contre la France, qui faisait le jeu de la politique austro-allemande avec un entrain remarqué, a publié un éditorial où il enterre sans façon la Triple- Alliance : « Nous étions liés à l'Autriche, dit-elle, par une alliance défensive et par l'accord balkanique. L'alliance défensive est tombée le jour où l'Autriche, d'accord avec l'Allemagne, a cru pouvoir provoquer une conflagration européenne. L'accord

balkanique a été violemment déchiré par la déclaration de guerre à la Serbie. Dans ces conditions de fait, notre situation de droit est bien claire : la plus complète liberté de mouvements, sans blesser aucune loi morale, ni aucun accord écrit ou verbal. » Le reniement des anciennes amitiés n'a pu tomber de la plume des directeurs de la Stampa sans l'autorisation de M. Giolitti, leur inspirateur ordinaire. Pour que le dictateur au repos ait donné Y imprimatur à cette note directoriale, il faut que la Triple- Alliance soit bien morte.

Dégagée de tous liens, l'Italie attend le moment de saisir les occasions. Pour des raisons militaires et financières, elle n'est point pressée d'intervenir activement dans la conflagration européenne. Elle comprend toute l'importance des victoires russes en Galicie, présage de la débâcle définitive de la monarchie dualiste. Mais elle préfère que le désastre commencé s'accentue, de façon que François-Joseph, menacé dms ses possessions héréditaires, soit obligé de retirer du Tyrol et de l'Istrie une bonne partie des troupes encore très nombreuses qu'il y conserve. De plus, elle désire vivement augmenter ses chances en concertant son action avec la Roumanie. Il est sûr que l'invasion combinée de la Transylvanie et du Trentin porterait à l'Autriche un coup mortel. Le président du Conseil italien a reçu ces jours-ci plusieurs personnages roumains à Rome. Ses conversations avec eux ne seront certainement pas sans influence sur les décisions de l'Italie.

En effet, si les missi dominici de la Roumanie ont fidèlement reproduit l'état de l'opinion publique dans le jeune royaume danubien, ils ont dû montrer toute la partie vivante de la nation frémissante, impatiente de franchir les Carpathes. Le roi Charles est le seul obstacle

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à la réalisation de ce vœu général. Il croyait à l'invincibilité de l'armée allemande. Il avait avec François- Jos-eph des arrangements personnels qui n'engageaient pas le pays, mais qui le retiennent de prendre brusquement une attitude en sens contraire. Ancien officier allemand, Hohenzollern dans les moelles, son cœur bat avec celui de ses anciens camarades. Il ne peut se résoudre à passer le Rubicon. Ses ministres partagent bien les sentiments du peuple, dont l'instinct infaillible reconnaît dans la guerre actuelle l'occasion prédestinée de réunir les Transylvains à la grar.de famille roumaine sous le même sceptre. Mais les membres du Cabinet présidé par M.Jean Bratiano ne possèdent point sur le vieux souverain l'autorité des fondateurs de la Roumanie moderne, tous morts ou disparus de la vie politique. L'ascendant de Charles Ier, qui est toujours allé croissant parmi les épreuves, sauf pendant la première guerre balkanique, est encore tel qu'on n'ose passer outre.

Malgré tout, le roi lui-même ne pourra plus résister longtemps. Les Russes occupent actuellement toute la Bukovine, cet ancien morceau de la Moldavie arraché pièce par pièce par les généraux de Marie-Thérèse après le premier partage de la Pologne. De là les troupes du tsar peuvent se répandre en Transylvanie. D'autre part, les troupes serbes occupent Semlin, bombardent Orsova et menacent le banat de Témesvar, habité par des populations roumaines. La perspective de l'occupation de tous ces pays, où leurs frères sont opprimés depuis des siècles, par des armées autres que les leurs, doit paraître intolérable à tout Roumain du royaume. Ce n'est pas seulement une question d'amour-propre. Qui ne voit que, si les pays roumains soumis à l'Autriche- Hongrie sont conquis par des soldats étrangers, le gouvernement

roumain sera en mauvaise posture pour en réclamer l'annexion après la guerre ? Au commencement des hostilités, tout le monde eût applaudi à la conquête de la Transylvanie et de la Bukovine par les armées du roi Charles et se fût réjoui de voir ces deux provinces annexées à la Roumanie. 11 n'en est plus de même aujourd'hui. La prétention du roi Charles de ne s'exposer à aucun risque, de ne prendre aucune initiative et de se faire offrir par d'autres les pays conquis à grands frais par eux, dépasse les limites admissibles.

Sans doute c'est là de l'extrême prudence, bien en harmonie avec le caractère d'un prince habitué depuis bientôt cinquante ans à manœuvrer au travers des écueils. Seulement les événements actuels sont d'une importance exceptionnelle, et il faut se hausser à leur niveau, faute de quoi l'on risque d'être oublié au moment de la distribution des récompenses. A chacun selon ses œuvres. Le roi Charles n'aura pas la ressource d'une seconde guerre européenne, comme il a eu, de façon inespérée, celle d'une seconde guerre balkanique, pour rattraper après coup ce qu'il n'avait pas eu l'art de saisir tout d'abord. Si la Roumanie ne sait pas se décider à temps, et nous touchons à l'extrême limite du délai, il est fort à craindre pour elle que les puissances victorieuses n'assignent à la Transylvanie et à la Bukovine un autre sort que l'incorporation au royaume voisin. Il ne manquera pas d'autres combinaisons. Toute la nation roumaine ne demande qu'à faire son devoir ; il reste au gouvernement à faire le sien.

LES JUSTIFICATIONS DE M. DE BETHMANX-HOLLWEG. — LA RÉFUTATION DE SIR EDWARD GREY . — PROCLAMATION DE v NICOLAS II AUX ARMÉNIENS.

Bordeaux, 18 septembre 1914.

A mesure que parviennent dans les États non belligérants les nouvelles de France et de Galicie, l'opinion européenne se prononce de plus en plus en faveur des Alliés contre les Austro- Allemands. Les sympathies jusque-là latentes pour la cause de la justice et de la civilisation se manifestent publiquement. En Italie et en Roumanie, de grands mouvements populaires se dessinent. A Rome et à Milan, à Bucarest, à Galatz et à Jassy, la foule parcourt les rues en criant : Vive la France ! Vive l'Angleterre ! Vive la Russie ! En Hollande, la vieille jalousie envers la Belgique fait place à de la pitié et à de l'admiration pour ce pays courageux qui donne le plus noble exemple de loyauté et d'opiniâtreté. Un journal important d'Amsterdam, le Weekblad voor Nederland, vient de publier, sous forme de « lettre ouverte à nos amis allemands », un grand article où il flétrit l'hypocrisie et la barbarie germaniques. « Pensez un moment, dit-il, à ce que vous, peuple allemand, sentiez, disiez et écriviez au moment de la guerre des Boers. Pensez-y en mettant la Belgique à la place du Transvaal et l'Allemagne à la place de l'Angleterre. Ou bien lisez votre Guillaume Tell et imaginez qu'il s'agit de la Belgique au lieu de la Suisse. » Il ne sert plus de rien d'empoisonner le public des deux mondes avec le virus de fausses

nouvelles distillé dans les innombrables agences ou officines de mensonges installées dans le monde ; l'opinion du monde est faite.

D'ailleurs, les puissances mises en cause, tout en dédaignant de recourir à des moyens aussi bas, commencent à se défendre vigoureusement. La presse britannique mène contre l'Allemagne une campagne véhémente, et ses articles sont lus dans le monde entier, sauf dans l'Europe centrale, tandis que les journaux de l'Austro- Allemagne pénètrent seulement dans quelques pays d'Orient. Les hommes d'État anglais sont au premier rang parmi les polémistes. Ils ne négligent aucune occasion d'exprimer fortement leurs pensées. Par exemple, hier jeudi M. Winston Churchill a dit, dans une réunion tenue à Chatham : « On ne doit pas conclure la paix aussi longtemps que le militarisme prussien ne sera pas écrasé. » Et les Anglais font la meilleure réponse possible aux exhortations de leurs ministres : ils s'engagent en foule dans l'armée expéditionnaire et couvrent plusieurs fois l'emprunt de quinze millions de livres sterling en bons du Trésor émis jeudi. De son côté, Sir Edward Grey a répliqué presque immédiatement à la stupéfiante justification que M. de Bethmann-Hollweg a cru devoir donner de sa politique dans un factum dont nous ne connaissons malheureusement que de courts extraits par une agence Scandinave.

Le cinquième chancelier de l'empire allemand, docteur in titroque jure, est un singulier juriste. Il confond l'intérêt avec le droit. Il dit : « On fait ce qu'on peut » au lieu de : « On fait ce qu'on doit. » Il qualifie « d'effrontément égoïste » la politique britannique, parce qu'elle s'est mise en travers de la sienne qui violait les traités les plus solennels et les lois les plus sacrées. Il accuse

l'Angleterre d'avoir « trahi la civilisation » pour s'être alliée à ta Russie et au Japon, deux grandes puissances à qui l'Allemagne a prodigué les flagorneries tant qu'elle a espéré pouvoir les détacher de leurs alliés. Le docteur de Bethmann-Hollweg, qui a foulé aux pieds la neutralité de la Belgique et du Luxembourg, reproche à M. Asquith d'avoir omis de parler de la neutralité des pays Scandinaves dans le discours du Guildhall, où le Premier anglais a protesté comme on sait contre les attentats germaniques. Pour clore cette mirifique apologie, le ministre de Guillaume II revendique pour l'Allemagne la gloire d'être seule désormais à défendre la liberté des peuples. On croit rêver en lisant ces balivernes, et pourtant c'est de thèses de ce genre, émanant des plus grands personnages de l'empire, que depuis des années se nourrissent les journaux et les populations d'outre-Rhin.

Si l'on réfléchit à l'empreinte qu'elles ont dû laisser dans les cerveaux, on se convaincra que les leçons de la force pourront seules instruire nos ennemis. Si 1' s'abandonnait à l'imprudence de conclure avec eux une vague transaction qui leur permettrait de se tirer d'affaire et de préparer dans de meilleures conditions une nouvelle agression, on commettrait un suicide. Pour sa part, Sir Edward Grey n'y pense guère. En attendant l'heure de l'inévitable reddition des comptes, il réfute avec son flegme coutumier les théories politico-juridiques du chancelier juriste, qui ne semble pas mieux connaître l'histoire que le droit. En ce qui concerne le danger que courrait la neutralité des pays Scandinaves, le bureau de la presse du Foreign Office rappelle quelques événements qui, comme tous ceux qui la gênent, semblent complètement oubliés de l'Allemagne : « Les Danois n'oublient guère le rôle joué par la Prusse et par

l'Angleterre respectivement en 1863- 1864, lorsque le royaume de Danemark fut démembré. L'intégrité de la Norvège et de la Suède fut de même garantie par l'Angleterre et la France dans le traité de Stockholm de 1855. » Quant au respect de la neutralité de la Hollande et de la Suisse, dont M. de Bethmann-Hollweg prétend tirer de la gloire, on lui répond : « Le chancelier excuse la violation de la neutralité belge par une nécessité militaire, tandis qu'il se fait une vertu d'avoir respecté la neutralité de la Hollande et de la Suisse. Une telle vertu pratiquée seulement en l'absence de l'intérêt particulier et de l'avantage militaire ne paraît pas devoir être vantée beaucoup. » Qui doutera que, si l'Allemagne avait cru pouvoir sans danger faire passer ses troupes par le Limbourg hollandais et le territoire suisse, elle eût hésité une minute ?

La Russie non plus ne reste pas inactive en face des provocations. Déjà, au début de la guerre, l'empereur Nicolas avait adressé aux Polonais une proclamation dont le retentissement avait été grand. Il y a quelques jours, le généralissime russe a lancé dans les provinces austro-hongroises occupées par les troupes du tsar un appel en neuf langues aux diverses nationalités non allemandes et non magyares de la monarchie. Il leur annonçait leur prochaine émancipation du joug étranger et les invitait à se développer librement, en gardant leur langue et leur foi, côte à côte avec les peuples frères affranchis. On apprend aujourd'hui qu'à peu près en même temps Nicolas II a fait lire par le vice-roi du Caucase une proclamation conçue en termes analogues à une assemblée de notables arméniens. On se fera une idée de l'importance de ce document par les passages suivants : « Arméniens, après cinq siècles de joug tyrannique où tant des

vôtres ont succombé, et alors que tant d'autres subissent encore les plus abominables outrages, l'heure de la liberté a enfin sonné pour vous... Votre fidélité séculaire m'est un gage que vous saurez, en ces jours solennels, accomplir tout votre devoir dans une inébranlable foi dans le succès final de nos armes et de notre juste cause. Arméniens, unis à vos frères de sang, sous le sceptre des tsars, vous connaîtrez enfin les bienfaits de la liberté et de la justice. » Cette dernière phrase va résonner d'un bout à l'autre de l'Arménie ottomane. Le Cabinet de Constantinople a joué avec le feu. Infatué de lui-même à un degré inimaginable, il s'est flatté de porter le désordre parmi les sujets musulmans des puissances alliées. Il oubliait les anciennes victimes d'Abdul Hamid, qui sont aussi devenues les siennes. Il paiera cher ses erreurs et sa mauvaise foi.

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