GEORGE
Bordeaux, 20 septembre 1914.
Tandis que les troupes allemandes en retraite accumulent les ruines et que les agents de Guillaume II s'empêtrent dans leurs réseaux de mensonges, les puissances protectrices de la civilisation européenne poursuivent avec énergie l'œuvre de libération. Sur tous les fronts, des rives de l'Aisne au Luxembourg, de la Prusse orientale à la Bukovine, de la Drina aux Portes de fer, les Austro-Allemands sont tenus en échec ou chassés de leurs positions. Dans tous les pays alliés sans exception, les ressources consacrées à la guerre s'accroissent et le moral des populations s'affermit. Cinquante jours se sont écoulés depuis l'ouverture des hostilités. Dans les combinaisons du grand état-major de Berlin, ce laps de temps devait suffire à réduire h Belgique à merci, à prendre Paris, à faire capituler le gouvernement français, à écraser la Serbie, à conquérir la Pologne russe et à refouler les armées du tsar en Moscovie. Or, nous voyons aujourd'hui la grande armée allemande d'invasion en France forcée de regagner la frontière de l'est sans avoir pu tirer un coup de canon sur Paris, les Belges défendant intrépidement les abords du camp retranché d'Anvers et sur le point de réoccuper leur capitale, les Serbes victorieux prenant l'offensive sur le territoire hongrois, les Etats héréditaires du roi de Prusse menacés, la Galicie
conquise par les Russes. En somme, dans l'ensemble et dans le détail, les Huns du XXe siècle n'éprouvent que des déceptions. Ils sont affaiblis et troublés. Ils ne peuvent encore se résigner à croire à la ruine de leur criminelle entreprise, mais la rage remplace leur enthousiasme du premier jour.
Au contraire, chez les Alliés, à mesure que le triomphe final apparaît plus certain, en dépit de toutes les horreurs du présent, la volonté d'en finir une bonne fois avec les dévastateurs périodiques de l'Europe s'affirme avec plus de force. Ngus avons déjà signalé de nombreuses manifestations en ce sens de l'opinion et du gouvernement britanniques. Celle que les Débats ont annoncée hier est la plus significative de toutes. En prononçant l'ajournement du Parlement au 27 octobre prochain, le roi George V a adressé aux Lords et aux Communes un discours qui exprime, sous la forme la plus solennelle, la résolution de tout l'empire britannique. Car il ne s'agit pas seulement de l'Angleterre, du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, mais de tous les dominions placés sous le sceptre du roi George, empereur des Indes. Les diplomates allemands, qui ont commis tant et de si lourdes erreurs d'appréciation, et dont l'indigence psychologique est si tôt mise en évidence dès que la force puisée dans l'intimidation systématique ne la masque plus, se sont également trompés dans leurs prévisions sur l'Angleterre. Ils se sont trompés sur la neutralité anglaise, trompés encore sur les difficultés que l'Angleterre rencontrerait chez elle et dans ses possessions d'au delà des mers si elle prenait part à la guerre. Dès que la neutralité belge fut violée et la France provoquée, la Grande-Bretagne se dressa tout entière contre l'Allemagne ; les Irlandais nationalistes et orangistes ne connurent plus de divisions»
les radicaux les plus teintés de germanisme devinrent aussi ardents que les plus fougueux impérialistes à soutenir la lutte contre la puissance qui prétendait imposer par les armes son hégémonie. Le Canada se solidarisa tout de suite avec la métropole, heureux de concourir à la défense de son ancienne patrie. Les Indes, dont la chancellerie berlinoise escomptait la révolte, proposèrent d'envoyer en Europe et d'entretenir à leurs frais plusieurs divisions. Actuellement ces troupes sont en route. Elles participeront bientôt aux combats en France et en Belgique.
Dans son discours au Parlement George V a déclaré qu'il avait été obligé de prendre les armes « par le fait de la violation délibérée des obligations contenues dans un traité, ainsi que pour la protection du droit public en Europe et des intérêts vitaux de mon empire ».« Toutes les parties de mon empire, a-t-il ajouté, se sont ralliées spontanément et avec enthousiasme autour du drapeau commun... Nous nous battons pour un but honorable, et nous ne déposerons nos armes que lorsque ce but aura été complètement atteint. » Ce serment est aussi le nôtre. Il faut extirper jusqu'à la racine la puissance des vandales qui viennent d'incendier la cathédrale de Reims.
LES BARBARES. — L'iNCENDIE DE LA CATHÉDRALE DE REIMS.
Bordeaux, 21 septembre 1914. -
La cathédrale de Reims est en ruines. Bombardée par ks Allemands depuis les hauteurs qui dominent Reims, h
huit ou dix kilomètres au nord de la ville, elle a été dévastée, incendiée, par les projectiles de cette fameuse artillerie lourde sur quoi Guillaume II comptait pour imposer au monde sa domination. Depuis des jours, ce monument incomparable de l'architecture religieuse du moyen âge sert de cible aux artilleurs allemands. Chassés de l'Eden champenois promis à leurs appétits, les envahisseurs se vengent en détruisant les trésors d'art les plus précieux, devant lesquels s'agenouille: t depuis des siècles les croyants, les artistes, tous les êtres qui, sous tous les régimes, dans tous les pays, possèdent la moindre notion de la foi, de la beauté, de l'histoire. Cette merveille faisait partie du patrimoine artistique universel légué par les générations précédentes et dont le monde entier s'enorgueillissait. S'il était une chose que dussent respecter des hommes qui se vantent de la supériorité de leur race et se proposent à l'admiration générale, c'était bien celle-là. Aucune considération militaire ne pouvait les inciter à détruire un monument dépourvu de toute valeur défensive. Bien au contraire, puisque des blessés allemands étaient hospitalisés sous ces voûtes vénérables que l'on devait croire à l'abri de tout attentat. Pourtant rien n'a retenu la rage des barbares. Comme à Louvain, comme à Malines, ils se sont acharnés à détruire, ce qui faisait la gloire des villes où ils passaient. Ils ne veulent rien laisser subsister de ce que le Deutschtum peut envier aux autres nations. Ils suppriment tout ce qui les dépasse, tout ce qui les gêne, tout ce qu'ils convoitent et ne peuvent emporter, tout ce qui témoigne du génie d'autres peuples. C'est leur manière d'affirmer leur supériorité.
A la nouvelle de la destruction de la cathédrale de Reims, un cri d'horreur retentira jusqu'aux extrémités
du monde, partout où le mot civilisation conserve une signification. Nous espérons que l'indignation se traduira par des actes. Mais nous souhaitons surtout que les abominations de Reims fassent enfin comprendre aux dilettantes de tout acabit le véritable caractère de la politique allemande, de la Deutsche Kultur. A l'origine du conflit actuel, quand l'Austro- Allemagne a mis le couteau sur la gorge à la Serbie, nous avons dénoncé le péril couru par toute l'Europe. Nous avons crié à la nouvelle invasion des barbares. Nos hommes politiques ne se sont point émus. Absorbés par des préoccupations électorales, ils se berçaient aux chansons de la vertu germanique, du pacifisme de Guillaume II, de l'impeccable droiture de M. de Bethmann-Hollweg, de la modération de François- Joseph. Ils ont laissé passer le temps dans l'idée qu'une guerre européenne était impossible à cette époque de congrès de la paix, de socialisme intégral, de syndicats financiers, d'enchevêtrement d'intérêts internationaux. Et les incendiaires de Reims acheminaient sans bruit leur artillerie lourde vers la frontière belge et la nôtre. Quand la vérité parut dans toute sa nudité, quand le rêve humanitaire dissipé laissa voir les ennemis à nos portes, toutes les illusions ne furent point dissipées. Les théoriciens de la guerre et les admirateurs incorrigibles de Guillaume II crurent qu'on allait se conformer aux règles du jeu fixées par d'illustres congrès. Bien plus, les sauvageries commises en Belgique ne suffirent point à dissiper toutes les illusions.
Encore ce matin, nous recevions une lettre d'un lecteur assidu qui nous reprochait notre manque de modération dans l'appréciation des événements. « Il me semble, écrit ce lecteur, que l'élite allemande peut faire bonne figure à côté de l'élite de tous les pays, et qu'en tout cas,
jusqu'à preuve contraire, on ne doit pas juger que le mot « allemand » soit contraire au mot « civilisé ». Jusqu'à preuve contraire! Quelle preuve faut-il donc? Existe-t-il donc vraiment des personnes qui croient encore, le couteau dans la gorge, à la bonté native des criminels, et qui refusent à la société le droit de se défendre contre les assassins ? Ces perversions du raisonnement sont ellesmêmes coupables. C'est en les laissant s'introduire dans l'enseignement, se propager dans la jeunesse, s'épanouir dans les cerveaux des intellectuels mal équilibrés, qu'on ouvre son pays à l'invasion. Les spéculations philosophiques de notre correspondant sont des doctrines bonnes pour troupeaux d'esclaves, non pour peuples libres. Au lieu de conduire l'humanité au bonheur universel, elles la mènent à la ruine et à la mort. Le règne des dilettantes est fini. La France paie trop cher leurs divagations pour retomber sous leur joug.