EN ORIENT. — NOUVELLES PROVOCATIONS TURQUES
Bordeaux, 22 septembre 1914.
L'Orient continue d'être infecté de fausses nouvelles. Venues de Vienne, de Pest ou de Berlin, c'est à Constantin op le qu'elles sont pieusement recueillies, pour être transmises ensuite par les soins des organes du Cabinet turc dans les Balkans, en Asie Mineure et en Egypte. Si la Turquie n'a pas encore déclaré la guerre, elle a rompu depuis longtemps la neutralité. Elle s'est fait le plus actif auxiliaire de l'Allemagne. Elle a mobilisé contre la
Russie en Asie. Elle a essayé d'entraîner la Bulgarie dansune lutte commune contre la Grèce et la Serbie. Elle a mis sa flotte, augmentée du Gœben et du Breslau, sous les ordres d'un amiral allemand, et la mission navale anglaise, commandée par un contre-amiral, a dû être rappelée par le Cabinet de Londres. Le nombre des officiers et soldats allemands de diverses armes arrivés à Constantin op le s'élève à plusieurs milliers. Ils forment les équipages de la flotte, ils fortifient les Détroits, ils concourent à h concentration de l'armée. Actuellement le Breslan, portant on ne sait quel pavillon, est sorti du Bosphore et vogue dans h mer Noire, probablement à la recherche de bateaux de commerce russes. Flattés de l'appui de Guillaume II et forts sans doute de sa promesse de complète émancipation de l'empire ottoman, les ministres groupés autour du dictateur En ver Pacha traitent les autres puissances comme si elles n'existaient pas. Ils taillent et tranchent à leur gré. Ils décident de supprimer les Capitulations et de porter de 11 à 15 0/0 les droits de douane à partir du Ier octobre. Ils notifient au Bureau international des postes, siégeant à Berne, qu'à partir de la même date tous les sacs postaux à destination de la Turquie devront être adressés à la poste ottomane et non plus aux bureaux de postes étrangers de Constantinople. Ces messieurs du comité Union et Progrès s'imaginent que ce régime de fantaisie diplomatique va durer. Ils mènent grand bruit dans l'empire autour des nouvelles libertés dont, grâce à eux, la Turquie va être appelée à jouir. Dans leur aveuglement, ils ne s'aperçoivent pas qu'ils sont de simples jouets entre les mains de l'Allemagne et que celle-ci sera la première: à proposer le dépècement de l'empire si cette opération lui semble opportune.
En ce moment il semble se préparer un nouveau mauvais coup en Turquie. Les attachés militaires ottomans à Vienne et à Sofia et les attachés militaires d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie à Sofia sont partis ensemble pour Constantinople. Que peuvent tramer ces agents diplomatico-militaires avec Enver Pacha et l'amiral Souchon ? On ne tardera pas à le savoir. Mais il est douteux que leur envie de nuire trouve à se satisfaire. Devenue prudente à la suite du désastre où les conseils austro-allemands la précipitèrent l'an dernier, la Bulgarie se tient sur la réserve. Elle envisage même la possibilité d'une action commune avec ses alliés de 1912. Un indice en ce sens est la récente nomination du général Fitchef comme ministre de la guerre. C'est cet officier général, doué d'autant de valeur militaire que d'esprit politique, qui avait élaboré la convention militaire avec la Serbie, et qui, après les victoires foudroyantes des Bulgares au début de la première guerre balkanique, recommanda instamment de conclure la paix au lieu de tenter l'enlèvement des lignes de Tchataldja. Si le roi Ferdinand l'avait écouté, la Bulgarie eût alors conclu, en pleine gloire, une paix qui eût reporté ses frontières au delà de l'Ergène au sud-est, au Vardar et à la Chalcidique à l'ouest. De même, pendant l'été critique de 1912, le général Fitchef refusa de trahir l'alliance balkanique et d'approuver l'attaque brusquée de la fin de juin contre les Serbes et les Grecs. Si ses conseils avaient été suivis que de malheurs eussert été épargnés à son pays !
On se plaît à espérer aujourd'hui que sa réintégration à la tête de l'armée présage le retour du gouvernement bulgare à la raison, la renaissance de la Ligue balkanique et l'établissement dans la péninsule d'un ordre de choses
définitif qui, sans léser en rien les intérêts des vainqueurs de 191 2, assure à la fois des compensations sérieuses à la Bulgarie et la paix des Balkans.
En Roumanie le mouvement populaire en faveur d'une intervention en Transylvanie devient de plus en plus vif. Le roi Charles et le prince héritier Ferdinand se convainquent que leur dynastie courrait les plus grands risques s'ils persistaient à refouler le courant national. Guillaume II a tenté sur les Hohenzollern du Bas-Danube une suprême tentative en changeant son ministre à Bucarest. Il vient aussi, paraît-il, de remplacer M. de Flotow par un nouvel ambassadeur près le Quirinal. Mais ces changements de personnes ne modifient pas la situation. Les événements sont plus forts que la séduction de n'importe quel diplomate. En Roumanie comme en Italie, le sentiment national dirige plutôt qu'il n'est dirigé. Seulement, en Roumanie, il est beaucoup plus prononcé ; il est unanime. Chaque paysan sent et sait que le moment est décisif. Il veut en même temps rejoirdre ses frères de race d'au delà des Carpathes et combattre avec ses frères de religion accourus de Russie en Bukovine. La dynastie établie en 1866 lui est moins chère que la réalisation d'un idéal patriotique caressé par ses aïeux de génération en génération.
Aucune intrigue ne prévaudra contre des forces irrésistibles comme les eaux d'un torrent grossi par l'orage. Néanmoins, il est bon de citer quelques exemples des mensonges et des extravagances dont les barbares inondent la presse. En voici deux que nous cueillons dans les journaux turcs. Ils se passent de commentaires :
Berlin. — M. Isvolsky, ambassadeur de Russie à Paris ,
considéré comme le principal auteur de la guerre, a quitté cette dernière ville et s'est enfui en territoire neutre.
Budapest. — Au Conseil municipal, réuni aujourd'hui, le maire de Budapest, M. Harezy, a présenté une motion tendant à donner au boulevard Vaczi le nom de boulevard Empereur-Guillaume. Développant sa motion, le maire a déclaré : Ce boulevard est la voie qui relie notre nation au nord et à V ouest à la nation alliée si forte et si cultivée avec laquelle nous menons maintenant, de concert, une lutte pour la civilisation humaine contre la sauvagerie brutale et la corruption de nos ennemis. L'empereur d'Allemagne, du nom duquel nous songeons à orner notre rue principale, pour nous souvenir, pour tous les temps, de tout ce qui émeut maintenant nos âmes, représente la force alliée à la culture, la puissance alliée à l'humanité, le sentiment du devoir allié à la probité.
C'est lui, c'est ce souverain puissant, chez qui le bon sens s'allie si parfaitement à l'inspiration poétique, qui a reconnu avec le génie de la sagesse et avec une probité sans égale l'importance de notre nation, sa force et ses vertus, et qui, en faisant trembler la terre, mène, de concert avec notre noble et sage souverain, son fidèle allié, et avec nos glorieuses armées, la lutte non seulement avec nous, mais aussi pour nous.
LA GUERRE ET LA POLOGNE. — LE MOUVEMENT UKRAI- NIEN. — MANIFESTE DU COMITÉ FRANCO-POLONAIS.
Bordeaux, 23 septembre 1914-
A la série de déceptions politiques éprouvées par l'Austro-Allemagne, depuis la remise de l'ultimatum du gouvernement de Vienne à la Serbie, il faut encore en ajouter une autre. Parmi les concours qu'escomptaient les auteurs de la guerre européenne, figurait celui des Polonais de Russie. L'administration prussienne en Posnanie n'était pas de nature à séduire les sujets polonais du tsar et ce n'était point à la domination allemande qu'on pouvait espérer les rallier. Mais, depuis très longtemps, l'Autriche avait prodigué les faveurs et les avances à ses Polonais de Galicie. Elle leur réservait une large place dans le gouvernement. Elle choisissait parmi eux de très nombreux fonctionnaires. Elle leur accordait toutes les satisfactions désirées en matière scolaire et religieuse. Elle couvrait même de l'autorité du pouvoir central certains procédés arbitraires traditionnels des grands propriétaires galiciens à l'égard des paysans et ouvriers. Les Polonais étaient vraiment les favoris de la Cisleithanie. En retour, ils donnaient au gouvernement leur appui parlementaire et leur influence locale. A Cracovie et à Lemberg, des établissements d'enseignement supérieur polonais offraient de précieuses ressources à la jeunesse, aux savants et aux littérateurs des trois tronçons de l'ancien royaume des Jagellons. Ainsi, au triple point de vue administratif, politique et universitaire, la
Galicie constituait un centre d'attraction pour toute la malheureuse nation dont Frédéric II et Marie-Thérèse s'étaient partagé les morceaux. L'incohérence des autorités de Varsovie à une époque assez rapprochée et les préventions aveugles des nationalistes russes contre les allogènes venaient encore renforcer cette puissance d'attraction. Enfin d'anciens arrangements secrets russoallemands, datant de l'insurrection de 1863, empêchaient les tsars de prendre, sur leur propre territoire, les mesures qu'il aurait fallu et qu'ils auraient été personnellement disposés à concéder pour gagner le cœur de leurs sujets polonais.
L'Autriche exploitait cette situation avec un art consommé. Comme une propagande orthodoxe russophile assez active avait été entreprise dans ces dernières années parmi les paysans riithènes de Galicie, elle lui opposa un mouvement « ukrainien ». C'est de ce nom qu'elle appela les Galiciens orthodoxes ou uniates qui, par la race, les mœurs et la religion se rattachaient plutôt aux Petits-Russiens qu'aux Polonais. Le Cabinet de Vienne créa de toutes pièces un ukrainisme pourvu de tous les rouages -en usage dans les usines viennoises de corruption. Il s'en servait non seulement pour contrebalancer l'influence de Pétersbourg, mais aussi pour essayer de troubler les populations russes de l'autre côté de la frontière. Le zèle de ses agents redoubla pendant la période de préparation de la conflagration européenne. Seulement l'Autriche, qui sait en général bien administrer, n'a jamais réussi à se faire aimer. Les bienfaits matériels qu'elle apporte dsna les pays où elle exerce sa domination ne lui concilient jamais l'attachement des populations. Elle n'a pas la manière. Que ce soit en Lombardie et en Vénétie, ou en Bosnie et en Transylvanie,.
dans les régions occupées depuis des siècles ou quelques décades seulement, l'insuccès a toujours été le même pour les fonctionnaires de . Sa Majesté Apostolique. A plus forte raison, en dépit de quelques apparences, l'Autriche est-elle impuissante à gagner moralement du terrain hors de ses frontières. Ce qui vient de se passer pour les Polonais en est une nouvelle preuve.
On se rappelle la proclamation du tsar Nicolas à toute la nation polonaise au commencement du mois d'août. Elle eut un immense retentissement dans tous les pays, même hors d'Europe, où vivent des Polonais. La perspective de la reconstitution intégrale de l'ancien royaume doué d'une large autonomie sous le sceptre du tsar éveilla l'enthousiasme de l'immense majorité des Polonais dispersés dans le monde. Cela suffit pour ruiner les espérances autrichiennes. Malgré l'irruption des troupes de Frarjçois- Joseph en territoire russe dès les premiers jours de la guerre, la mobilisation s'effectua en ordre parfait dans le gouvernement général de Varsovie et nulle défection n'eut lieu chez les sujets polonais de Nicolas II. Aujourd'hui c'est la Galicie qui est conquise par les Russes. Cruel retour des choses d'ici-bas. Et voici que le comité franco -polonais met le comble à la déception viennoise en publiant un manifeste qui est une vibrante déclaration de guerre à l'Autriche, à cette Autriche qui se flattait d'étendre son despotisme paternel sur les provinces du gouvernement général de Varsovie. Après avoir montré que la victoire des Germains serait suivie « de l'asservissement irrémédiable du peuple slave », le manifeste s'exprime ainsi :
« A son tour, la nation polonaise doit prendre part à cette gigantesque mêlée ; les événements la jettent fatalement dans cette lutte terrible.
» L'Allemagne prussianisée et l'Autriche germanisée menacent la race slave tout entière, et toute la race slave doit relever le défi. Dans cette lutte, qu'on n'attende pas de clémence, qu'on ne compte pas sur la reconnaissance des services passés...
» La Pologne, si longtemps dressée contre le germanisme conquérant, la Pologne, dont Berlin voudrait faire une simple marche allemande, la Pologne, pur foyer de slavisme, refait aujourd'hui son unité contre le Teuton. Cette unité polonaise nous apparaît comme le signe le plus puissant de sa force nationale. Les événements de ces dernières semaines démontrent nettement sa volonté inébranlable de demeurer, contre les assauts du pangermanisme, le rempart qu'elle a toujours été avec les guerriers de Tannenberg comme avec les écoliers de Wreschen.
« A l'appel humiliant et anonyme de la Prusse la: Pologne a opposé le mépris de son silence. Les atrocités de Kalisz et les profanations de Czestochova, commises par les Prussiens, ont été l'explosion de leur rage vis-à-vis de la fidélité polonaise à la cause slave.
» La Pologne sait bien que l'Autriche a cessé d'exister moralement depuis que ses troupes sont au service de l'Allemagne, simple corps expéditionnaire que Berlin jette tantôt sur la Serbie et tantôt sur la France, favorisant, de la sorte, les crimes de Louvain comme ceux de Kalisz. Sous la poussée barbare du pangermanisme, l'Autriche, monarchie d'apparence slave et chrétienne, a trahi tous ses principes, et son vieux souverain a délégué tous ses pouvoirs aux mains avides des Hohenzollern .
» Mais au langage mâle de la Russie les Polonais ont répondu avec élan. Les députés de la nation, les partis politiques, la presse, tous ont compris l'appel qui leur Gauvain. — T. VII. 14
est adressé ; Varsovie a jeté des rieurs aux soldats de l'empire slave, et cette fière capitale polonaise a échangé des vœux pleins de cordialité avec Moscou, l'antique capitale russe... Que la Russie, qui n'a qu'une seule mesure pour les Slaves, des Balkans à la Vistule, s'empresse donc de lever, derrière ses armées, la nation polonaise tout entière, et que celle-ci redevienne ce qu'elle fut pendant mille ans : le rempart inexpugnable des peuples slaves contre l'assaut des Teutons. »
Ce ne sont pas là précisément les paroles qu'on attendait à Vienne quand on déchaîna la guerre.