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LES ORIGINES DE LA GUERRE. — LE LIVRE ORANGE RUSSE

Bordeaux, 24 septembre 1914.

Le gouvernement russe vient de publier un Livre Orange contenant une série de pièces diplomatiques allant du 23 juillet 1914, date de la remise de l'ultimatum autrichien à la Serbie, au 6 août, date de la déclaration de guerre de l'Autriche-Hongrie à la Russie. C'est pendant ces deux semaines que s'est jouée la grande bataille diplomatique. Elle a été complètement perdue par l'Austro-Allemagne qui, contrairement à ses prévisions, vit la Russie et la France faire aussitôt bloc pour défendre l'équilibre balkanique, la Belgique résister intrépidement à l'irruption allemande, et l'Angleterre mettre toutes ses forces de terre et de mer à la disposition de la Belgique et de la France. Avec l'impudence qui caractérise leur conduite pendant toutes ces négociations, les Cabinets de Vienne et de Berlin ont prétendu

que la guerre avait éclaté par la faute de la Russie d'abord, de l'Angleterre ensuite. Le Livre Bleu anglais publié au mois d'août a fait justice de ces accusations en ce qui concerne le gouvernement britannique. Le Livre Orange russe rend aujourd'hui le même service en ce qui touche le gouvernement du tsar. Certes, aucune personne impartiale ne pouvait concevoir le moindre doute sur l'extrême modération et la parfaite loyauté de Nicolas II et de ses ministres au cours de cette crise. Mais les États neutres ont été tellement inondés de fausses nouvelles qu'il était nécessaire de leur présenter les événements sous leur véritable jour, dans leur ordre chronologique, avec des documents irréfutables à l'appui.

Tout d'abord, les premières pièces du Livre Orange établissent que, dès le 24 juillet, aussitôt après avoir eu connaissance de l'ultimatum du 23 juillet — remis à Belgrade à six heures du soir, M. Sazonof a prescrit au représentant du tsar à Vienne de déclarer au comte Berchtold que « le mode d'action » du gouvernement austro-hongrois entraînerait « des conséquences incalculables » si le délai de quarante-huit heures fixé pour la soumission de la Serbie n'était pas prolongé : « Un refus de prolonger le terme de l'ultimatum priverait de toute portée la démarche du gouvernement austro-hongrois auprès des puissances (commuuication de l'ultimatum avec exposé justificatif), et se trouverait en contradiction avec les bases mêmes des relations internationales. » Le lendemain, 25 juillet, M. Sazonof informe tous les C.binets que « les derniers événements et l'envoi par l'Autriche-Hongrie d'un ultimatum à la Serbie préoccupent le gouvernement impérial au plus haut degré ». Le même jour Sir Edward Grey disait à l'ambassadeur d'Allemagne à Londres « qu'à son avis la mobilisation autri-

chienne devait entraîner la mobilisation de la Russie, et qu'alors surgirait le danger aigu d'une guerre générale ». A une question du prince Lichnowsky, qui lui demandait si l'Angleterre pouvait consentir à agir à Pétersbourg dans un esprit de conciliation, il répondait que cela était impossible. » Sir Edward Grey ajoutait encore qu'au cas où une mobilisation autrichienne aurait comme suite la mobilisation de la Russie, l'Angleterre se réservait une complète liberté d'action. Etait-il possible d'être plus net, plus loyal ?

Pourtant les chancelleries de Vienne et de Berlin n'ont cessé d'accuser de duplicité celles de Pétersbourg et de Londres. Elles prétendaient avoir été dupées. Elles osaient reprocher à la Russie d'avoir mobilisé clandestinement sous le couvert de feintes assurances de modération. Elles entassaient mensonges sur mensonges. Les ambassadeurs d'Allemagne déclaraient que leur gouvernement n'avait pas eu connaissance du texte de la note autrichienne à la Serbie avant qu'elle eût été remise « et n'avait exercé aucune influence sur son contenu ». « C'est à tort, affirmaient-ils, qu'on attribue à l'Allemagne une attitude comminatoire. » Mais ils ajoutaient que le conflit austro-serbe devait rester localisé. Si la sommation de laisser le conflit localisé ne constituait point une attitude comminatoire, quel sens peut bien avoir cette expression en style diplomatique ? Quant à l'ignorance du texte de la note autrichienne par le Cabinet de Berlin, il est prouvé que les termes inouïs de ce papier provocateur ont été minutieusement élaborés de concert par les représentants autorisés des deux puissances. De leur côté, les ambassadeurs de François- Joseph tenaient un langage aussi hypocrite. Alors qu'on mobilisait secrètement dans toute la monarchie, ils

« expliquaient qu'on ne devrait pas attribuer à la note du comte Berchtold le caractère d'un ultimatum ». Décidément, dans la bouche des agents de Guillaume II et de François-Joseph, les mots perdaient tout leur sens.

Le samedi 25 juillet, malgré la soumission presque totale de la Serbie, à six heures et demie du soir, le baron Giesl, ministre d'Autriche-Hongrie à Belgrade, rompait les relations diplomatiques avec la Serbie. Celle-ci, sur les conseils de la Triple-Entente, avait poussé la conciliation au delà de tout ce qu'il était raisonnablement permis d'attendre d'un État indépendant. La note du 23 juillet aboutissait à un succès diplomatique éclatant. Si l'Autriche-Hongrie cherchait seulement à rehausser son prestige en Orient, à humilier les Serbes tout en obtenant des satisfactions positives de tout premier ordre, elle devait clore avec joie l'incident. Elle gagnait une belle partie. Si elle rompait malgré cela, il était évident qu'elle voulait la guerre avec la complicité ou à l'instigation de l'Allemagne. A tel point que, le 26 juillet, l'ambassadeur d'Autriche à Paris ne put cacher son étonnement devant le directeur politique du Quai d'Orsay « de ce que la réponse serbe n'ait pas donné satisfaction à Giesl ». Mais l'effronterie de certains diplomates ne connaît point de bornes. Le 26 juillet, le baron de Schœn déclarait au Qaai d'Orsay : « L'Autriche a pour but unique d'assurer sa propre tranquillité. Par conséquent il dépend de la Russie d'éviter la guerre. L'Allemagne se sent solidaire avec la France dans le désir ardent de conserver la paix et espère fermement que la France usera de son influence à Pétersbourg dans un sens modérateur. » Le lendemain matin, le baron de Schœn revenait à la charge et posait de nouveau ce principe : a L'Allemagne et la France, complètement soli-

daires dans l'ardent désir de ne pas rompre la paix, doivent agir sur la Russie dans un sens modérateur. » En signalant cette insistance à M. Sazonof, M. Isvolsky ajoute : « Le baron de Schœn a spécialement souligné l'expression de la solidarité entre la France et l'Allemagne.» Ces extraordinaires démarches avaient pour but de désunir la Russie et la France. On comptait sur le désarroi du gouvernement français en l'absence du président de la République et du ministre des affaires étrangères, qui voguaient alors sur la mer Baltique, après leur visite à Pétersbourg.

On sait comment échoua cette attaque brusquée de la diplomatie austro-allemande. A défaut de ministre compétent, il y a toujours au Quai d'Orsay des agents conscients des grands intérêts nationaux et capables de déjouer les ruses d'adversaires sans scrupules. Il est aussi dans la presse des publicistes au courant des intrigues internationales et résolus à ne laisser à aucun prix engager leur pays dans une politique funeste. Les uns et les autres firent leur devoir. L'opinion publique française fut unanime à reconnaître la bonne foi de la Russie, la perfidie de l'Allemagne et de l'Autriche, la nécessité de maintenir indissolublement la solidarité avec la Russie et l'obligation de défendre, avec la cause serbe, l'indépendance des Etats balkaniques, l'équilibre général et les libertés de l'Europe.

LA VICTOIRE DE LA MARNE 2l£

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