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LES HÉSITATIONS DE LA ROUMANIE

Bordeaux, 25 septembre 1914.

Le gouvernement roumain continue de délibérer sur l'opportunité de son intervention dans la conflagration générale. Il prépare militairement l'invasion de la Transylvanie, sans oser encore donner l'ordre de franchir les Carpathes à l'armée frémissante. Il suffirait que le roi Charles parût au balcon de son palais de la rue de la Victoire et prononçât le mot libérateur pour que tout le peuple roumain se levât comme un seul homme. Son appel aux armes scellerait à jamais l'alliance de la dynastie et de la nation. L'amour et la vénération s'ajouteraient au respect un peu froid que Charles Ier a inspiré jusqu'ici à ses sujets. L'héritier de la couronne, qui est le neveu du roi et qui a grandi en Allemagne, jusqu'au moment où le couple royal, désespérant d'avoir un fils, fit désigner comme successeur au trône le prince Ferdinand de Hohenzollern, serait assuré d'un règne paisible dans une grande Roumanie. Au contraire, il n'est pas sûr du tout que la couronne reste longtemps sur la tête de son oncle ou sur la sienne si le peuple roumain, contrecarré dans ses plus ardentes aspirations, voit s'échapper l'occasion unique de créer l'unité nationale.

Les considérations dynastiques, toujours puissantes dans un État monarchique, ne sont pas les seules qui devraient en ce moment déterminer Charles Ier. Ce souverain plein d'expérience doit avoir acquis maintenant la conviction que le triomphe final de l'Allemagne est irréa-

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lisable. Si entiché d'admiration qu'il puisse être pour l'armée allemande, il a constaté l'échec de la fameuse attaque brusquée sur Paris. Il assiste à la transformation d'une campagne foudroyante où, suivant l'expression de M. de Bethmann-Hollweg, la rapidité était une question de vie ou de mort, en une guerre longue, très longue, destinée à épuiser non seulement les troupes allemandes, mais toutes les ressources de l'empire. S'il a conservé la solidité de son jugement, il doit reconnaître qu'en persistant à garder ses sympathies et l'appui indirect de sa neutralité à l'Austro- Allemagne, il lie sa fortune et celle de ses héritiers à un cadavre. Toute hésitation sur le principe de l'intervention en Transylvanie devrait donc disparaître. Il ne resterait plus au roi qu'à choisir le moment. A n'en pas douter, c'est l'avis de ses ministres, de ceux d'aujourd'hui et de ceux que la convenance de constituer un ministère national de coalition pourrait prochainement porter au pouvoir. Or, pour le pays et pour le roi, l'intervention immédiate offre des avantages décisifs.

A l'heure actuelle l'Autriche-Hongrie envahie par les Russes et menacée par les Serbes a dû retirer des comitats transylvains et du banat deTémesvar la plus grande partie des troupes qu'elle y avait envoyées par précaution dans le courant du mois d'août. L'armée roumaine courrait peu de risques en pénétrant sur le territoire hongrois où, d'ailleurs, elle brûle de se mesurer avec les Magyars. En outre, son arrivée serait acclamée par la population, à la seule exception des « Saxons » du Burzenland et des Sicules (ou Szeklers) du coin oriental de la Transylvanie. Enfin sa jonction avec l'armée russe d'occupation de la Bukovine lui permettrait d'opérer en toute sécurité. Militairement, l'entreprise s'annonce fa-

cile et fructueuse. Diplomatiquement, la promptitude dans les résolutions donnerait également les meilleurs résultats. Dans l'état de choses actuel, la Roumanie obtiendrait sans difficultés de la Russie et des Alliés de cette puissance la promesse d'annexion de la Transylvanie et de la plus grande partie de la Bukovine. Plus tard ce serait très différent. La Russie serait tentée de garder toute ou presque toute la Bukovine. Quant à la Transylvanie, les Alliés n'auraient aucune raison d'en octroyer la possession à une puissance qui n'aurait assumé aucun risque, consenti aucun sacrifice, et prétendrait recueillir les fruits de victoires remportées par autrui. Les vainqueurs trouveraient plus équitable et plus commode de laisser ces provinces convoitées, moyennant des compensations ailleurs, à l'État qui se fonderait sur les ruines de la monarchie dualiste. La Transylvanie, jouissant d'une large autonomie dans un Etat fédérâtif, pourrait oublier les frères trop prudents qui n'auraient pas fait un pas au moment critique pour venir les délivrer. Quant au banat de Temesvar, sa population est en partie serbe, et son attribution éventuelle à l'héroïque Serbie paraîtrait alors plus justifiée.

Les considérations dynastiques, militaires et diplomatiques s'unissent donc en ce moment pour décider le roi Charles à céder aux vœux unanimes de ses sujets. Il en est encore une autre, propre à toucher un souverain qui s'est toujours fait de son rôle personnel une très haute idée. En intervenant sans plus tarder, la Roumanie hâterait de plusieurs mois la fin de la conflagration générale. Les trois ou quatre cent' mille hommes qu'elle pourrait jeter en Hongrie assureraient le rapide écrasement des armées de François-Joseph par les Russes. Débarrassés de toute préoccupation sur leurs derrières, les troupes du

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tsar achèveraient en quelques jours d'occuper la Galicie et pénétreraient avec toutes leurs masses en Silésie. De leur côté, les Serbes pourraient opérer à peu près librement sur la rive gauche de la Save. L'Italie saisirait avec empressement l'occasion attendue d'intervenir à son tour. L'Autriche-Hongrie serait hors de jeu, et l'Allemagne, isolée, obligée de capituler. Quel service à la civilisation et à l'humanité! De quelle reconnaissance l'Europe entourerait un souverain dont l'initiative opportune diminuerait à ce point les horreurs d'une guerre sans exemple ! Le roi Charles a le choix entre une gloire immortelle et une piteuse fin de règne. Il ne peut plus hésiter.

LES BARBARES. — LES RAPPORTS SUR LES ATROCITES BELGES. — LA PROCLAMATION DE REIMS. — L'ORDRE DU JOUR DU GÉNÉRAL STENGER. — LE « LIVRE ORANGE » RUSSE.

Bordeaux, 26 septembre 1914.

Le gouvernement allemand essaie de justifier la destruction de la cathédrale de Reims par des explications d'une haute fantaisie contredites par tous les témoins, et il y en a des milliers. Il ne réussira à tromper personne. Tous les observateurs instruits des choses germaniques devinaient, et tout le monde sait aujourd'hui, que les innombrables actes de sauvagerie des troupes allemandes en Belgique et en France étaient commis par ordre, méthodiquement. Au début de la guerre-, il s'agissait de terroriser les populations dans l'espoir qu'elles obligeraient les gouvernements à capituler. Maintenant on se

venge de n'avoir pas réussi, on fait le mal pour le mal, on détruit tout ce qu'on peut dans les régions qu'on est obligé d'abandonner la rage au cœur. Les trois rapports officiels belges sur les atrocités d'Aerschot, de Louvain, de Malines et de Visé viennent d'être publiés par les journaux d'Anvers. Ils contiennent des précisions et des preuves accablantes. Mais ils ne disent pas tout. Il s'est passé des horreurs qu'on ne peut écrire ; elles ont été constatées par des hommes d'une bonne foi au-dessus du soupçon. Aussi le président de la commission d'enquête sur les faits de Louvain, M. Cooreman, ministre d'Etat, termine-t-il son rapport par ces mets : « Nous n'avons pu signaler qu'une faible partie des crimes contre le droit, l'humanité et la civilisation, qui formeront une des pages les plus sinistres et les plus révoltantes de l'histoire contemporaine. » Le rapport que présentera plus tard la commission française nommée cette semaine pour constater sur place les violations du droit des gens sur le territoire français ne sera certainement pas, hélas! moins chargé de récits lugubres. Mais ce qu'il faut relever sans plus tarder, ce sont les ordres en vertu desquels les abominations allemandes ont été exécutées.

Voici d'abord un ordre du général commandant en chef des troupes de Guillaume, affiché dans les villes et villages occupés :

« En cas qu'une seule arme soit trouvée dans n'importe quelle maison ou que quelque acte d'hostilité soit commis contre nos troupes, nos transports, nos lignes télégraphiques, nos chemins de fer, ou qu'on donne asile aux francs-tireurs, les coupables et les otages qui sont arrêtés dans chaque village seront fusillés sans pitié.

» Hors cela, tous les habitants des villages, etc., en question seront chassés, les villages et les villes mêmes

seront démolis et brûlés. Si cela arrive sur la route de communication entre deux villages, on agira de la même manière contre les habitants des deux villages. »

Ainsi, il suffit qu'une seule arme — et que ne peut-on considérer comme une arme? — soit trouvée dans une maison, pour que les otages pris dans la localité soient pendus, les habitants chassés et les maisons détruites. Il convient de rapprocher de cette proclamation de principe celle qui a été affichée à Reims après la bataille de la Marne. Le général allemand signale à la population l'imminence de combats dans les environs et l'invite à « n'entreprendre quoi que ce soit qui puisse être d'une façon quelconque nuisible à l'armée allemande ». Il ajoute ensuite : « Afin d'assurer suffisamment la sécurité des troupes et afin de répondre du calme de la population de Reims, les personnes nommées ci-après ont été prises en otages par le commandement général de l'armée allemande. Ces otages seront pendus à la moindre tentative de désordre. De même, la ville sera entièrement ou partiellement brûlée, et les habitants pendus, si une infraction quelconque est commise aux prescriptions précédentes. »

Ce sont là des documents imprimés, placardés sur les murs, que tout le monde a pu voir et dont il subsiste encore des exemplaires. Il en est un autre qu'une dépêche d'agence a signalée sans qu'on en ait encore pu contrôler l'authenticité. D'après cette information, le général Stenger, commandant la 53e brigade d'infanterie allemande, aurait adressé à ses troupes un ordre du jour prescrivant « de ne plus faire de prisonniers, de passer par les armes tous ceux qui tombent entre leurs mains, isolés ou en groupes, et d'achever les blessés, que ceux-ci soient armés ou sans armes, les Allemands ne devant

laisser aucun Français vivant derrière eux ». Cet ordre semblera peut-être d'une invraisemblable férocité. Mais, chez les membres de la caste militariste prussienne, ce qui semble féroce à tout autre paraît naturel. A Berlin comme à Vienne la raison d'État justifie tout. En somme, au point de vue militaire, les prescriptions du général Stenger relèveraient de la même moralité que les infamies diplomatiques devant quoi n'ont pas reculé en 1908-1909, en 191 3 et en 1914, les agents du Ballplatz et de la Wilhelmstrasse. Dans le même ordre d'idées, elles ne seraient pas plus féroces que le fait de se présenter à la bataille sous un faux uniforme ou de tirer sur l'ennemi après avoir arboré le drapeau blanc. Du moins le général Stenger est franc. Avec lui on sait à quoi s'en tenir. Les diplomates qui ont obligé la Bulgarie à tomber brusquement sur ses alliés le 29 juin 191 3, ceux qui se sont proposé cet été d'exterminer les Serbes, et ceux qui ont machiné les tueries actuelles dans le secret du cabinet, ne sont ni moins coupables, ni d'un cœur plus tendre. Seulement ils sont plus hypocrites.

A ce propos, nous citerons encore quelques extraits caractéristiques du Livre Orange russe que nous analysions avant-hier. Le 27 juillet, l'ambassadeur de Russie à Vienne télégraphie à M. Sazonof : « L'Autriche, sous l'influence des assurances du représentant allemand à Vienne (M. de Tchirschky), lequel, pendant toute cette crise, a joué un rôle d'instigateur, a compté sur la probabilité de la localisation de son conflit avec la Serbie et sur la possibilité de porter impunément à cette dernière un coup grave. » Le 28 juillet, M. Sazonof mande au comte Benckendorf, ambassadeur du tsar à Londres : « C'est à Berlin qu'indubitablement se trouve la clef de la situation. » Le même jour, M. Bronevsky, chargé d'affaires

de Russie à Berlin, adresse cette dépêche à M. Sazonof r « Le bureau Wolf n'a pas publié la note responsive serbe qui lui avait été communiquée. Jusqu'à ce moment cette note n'a paru in extenso dans aucun des journaux locaux qui, selon toute évidence, ne veulent pas lui donner place dans leurs colonnes, se rendant compte de l'effet calmant que cette publication produirait sur les lecteurs allemands. » Ce système de rouerie persista jusqu'à la déclaration de guerre. Le 30 juillet l'ambassadeur de Russie à Berlin, M. Sverbéief, télégraphie à M. Sazonof : a J'apprends que le décret de mobilisation de l'armée et de la flotte allemande vient d'être promulgué. » Mais, le soir, M. de Jagow téléphone à M. Sverbéief que la nouvelle de la mobilisation est fausse : l'ordre de mobilisation a été publié par erreur!

Barbarie et hypocrisie, telle est la définition de la politique germanique.

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