LA FERMETURE DES DETROITS
Bordeaux, 30 septembre 1914.
L'incroyable inertie de la diplomatie de la Triple- Entente à Constantinople au début de la crise européenne porte ses fruits. Au lieu de nous prémunir efficacement contre les mauvaises intentions du Cabinet turc, nous avons fait de la surenchère de complaisances à son égard. Nous nous ingéniions à pourvoir le trésor de guerre du comité Union et Progrès en retour de concessions illusoires, alors que le commandement de l'armée ottomane était confié au général Liman von Sanders.
Nous traitions en amis ardents de la France les hommes qui préparaient la remise à l'Allemagne de toutes les forces de terre et de mer de l'empire. Tout indiquait qu'il y avait partie liée entre Constantin ople et Berlin. Il sautait aux yeux que les cajoleries intermittentes des ministres « amis » de la France avaient uniquement pour but le placement d'un emprunt sur le marché de Paris. Si l'on feignait de s'en alarmer à Berlin, c'était pour donner le change à nos hommes politiques et à nos financiers. Pourtant cette ruse grossière réussit. Notre aveuglement persista même après l'ouverture du conflit européen. Nous et nos alliés et amis laissâmes paisiblement les officiers allemands prendre possession de tous les commandements de l'armée ottomane, organiser la mobilisation, reconstruire et armer les ouvrages fortifiés des Détroits. On sait ce qui suivit. Officiers, ingénieurs, ouvriers et soldats allemands arrivèrent par vagons entiers à Constantin ople. Le Gœben et le Breslau trouvèrent asile dans la mer de Marmara, s'y réparèrent et se préparèrent à croiser dans la mer Noire. La Sublime Porte proclama l'abolition des Capitulations et supprima les bureaux de poste étrangers.
Nous assistons aujourd'hui au développement logique de cette situation. De nouvelles batteries sont établies sur le Bosphore et aux Dardanelles. Les bateaux de guerre turcs, où des officiers de Guillaume II ont remplacé les membres de la mission navale britannique, croisent dans la mer Noire, de conserve avec le Gœben et le Breslau. Depuis le 27 septembre, les Détroits sont fermés à la navigation commerciale. Tous les bateaux de mer étrangers qui se trouvaient dans la mer Noire ou sur le Bas- Danube sont bloqués. Or nous sommes à l'époque de grande activité de la navigation internationale dans ces
parages. Pendant les mois d'octobre et de novembre, on exporte la récolte de blé de la Russie méridionale et de la Roumanie, tandis qu'on importe de grandes quantités de charbon. La fermeture complète des Détroits constitue une provocation directe à la Russie et à l'Angleterre en même temps qu'une menace contre la Roumanie. On doit se demander si elle ne va pas être très prochainement suivie d'actes de guerre. En tout cas, elle pose la question de paix ou de guerre avec la Turquie. Seulement l'heure actuelle est défavorable aux Alliés pour agir comme il le faudrait à Constantinople, tandis qu'à la fin de juillet on pouvait sans difficulté sérieuse prendre toutes les précautions utiles. Que de sacrifices ne faudra-t-il pas pour détruire tout ce qui a été machiné depuis deux mois contre nous ?
Très probablement le roi Charles va saisir ce prétexte pour retarder encore le moment de l'intervention roumaine en Transylvanie. Il ne manquera pas de dire à ses ministres que le port de Constantza, construit et outillé à grands frais, ne peut pas être défendu et courrait le risque d'être détruit. Quant à Soulina, l'autre port roumain, par où se fait presque toute l'exportation du Bas- Danube depuis les Portes de fer jusqu'aux embouchures, il est bien sous le contrôle de la Commission européenne du Danube et la sauvegarde du droit international., Mais le respect du droit international est en ce moment le dernier des soucis des Allemands. En réalité la nouvelle provocation de la Turquie devrait être une raison de plus pour la Roumanie d'entrer immédiatement en lice. La fermeture des Détroits va devenir une gêne intolérable pour la Roumanie. Le pays va être coupé de toute communication avec l'Occident. Il ne pourra ni en recevoir ni y envoyer des marchandises. Pour ses armements et
son ravitaillement en munitions, il dépendra soit de l'Autriche, soit de la Russie. Les transports par la voie serbe sont indirects et très pénibles. Il resterait bien la voie bulgare, mais son emploi supposerait un accord avec la Bulgarie et, d'ailleurs, les lignes bulgares dans la région riveraine de la mer Egée sont encore à l'état rudimentaire ; le temps de les organiser convenablement a manqué depuis le traité de Bucarest. En conséquence, si la Roumanie ne veut pas devenir victime d'un blocus ruineux, elle doit prendre une décision qui la tire promptement de l'impasse, et la seule décision efficace serait de hâter la fin de la guerre générale en acculant l'Autriche-Hongrie au désastre irrémédiable.
Les hésitations de la Bulgarie ne doivent pas être un obstacle. En dépit de toutes les intrigues austro-turques, la Bulgarie ne s'aventurera point dans un conflit avec la Russie. Elle a tout à gagner à rester fidèle à sa libératrice, à la métropole de l'orthodoxie slave. Le triomphe final des alliés de la Serbie permettra d'opérer un remaniement balkanique conforme aux intérêts vitaux de tous les peuples balkaniques, à la seule condition que ceux-ci se soient rendus dignes des sympathies agissantes du vainqueur. Les Bulgares vsont trop avisés pour ne pas le voir, et trop instruits par la catastrophe nationale de l'an dernier pour tomber de nouveau dans les embûches austro-hongroises. Le bruit court actuellement que MM. Ghénadief et Tontchef sont allés récemment négocier à Constantinople et sont revenus à Sofia avec un projet d'entente. Depuis une année, en effet, cette sorte d'intrigues n'a pas cessé entre les deux capitales. Mais au-dessus d'elles il y a le peuple bulgare, qu'aucun gouvernement ne pourra faire maçcher malgré lui, et ce peuple ne fera pas la guerre avec les Turcs contre les Russes. Gauvain. — T. VII. 15
L'ALLEMAGNE DECONCERTEE. — L'iNVASION DE LA PRUSSE ORIENTALE. — LE CHANGEMENT DE PLAN ALLEMAND.
Bordeaux, 2 octobre 1914.
Depuis la fin de septembre, les troupes allemandes sont engagées à fond tout le -long de la frontière orientale. On parle de douze corps d'armée réunis sous le commandement du général Hindenbourg. D'après d'autres évaluations, il y aurait de six à huit cent mille soldats de Guillaume II combattant dans la Prusse orientale et la Pologne russe. Il convient d'y ajouter en tout cas les corps allemands massés en Silésie et les régiments envoyés à Cracovie pour y renforcer la garnison austrohongroise. On arriverait ainsi à un total de près d'un million d'hommes. Ce chiffre devrait être plutôt dépassé lorsque les armées russes auront reçu les corps mobilisés des provinces les plus éloignées de l'empire des tsars. Pendant ce temps, les armées allemandes opérant en France ont été obligées de se retirer de la Marne sur l'Aisne, où elles réussissent très péniblement à se maintenir. Paris n'est plus pour elles la proie sur le point d'être prise ; c'est le paradis perdu. Ainsi personne ne peut plus contester, même en Allemagne, que les plans primitifs du grand état-major de Berlin soient totalement ruinés. Les organes les plus officieux de la chancellerie de la Wilhelmstrasse l'ont eux-mêmes avoué indirectement. Il y a quelque temps déjà, la Gazette de V Allemagne du Nord prémunissait le public contre le trop vif espoir de nouvelles de victoires. La semaine dernière, en exhor-
tant les bons patriotes à souscrire au grand emprunt national, la Gazette de Cologne hissait entrevoir la possibilité de la défaite : « Si nous succombons dans cette guerre, dit le grand journal rhénan, notre fortune et nos biens sont perdus. » Nous voilà loin des assurances triomphales du commencement d'août.
Parmi tous les symptômes de déceptions du gouvernement allemand, le plus significatif est le transfert en Prusse orientale d'une partie des troupes dirigées au mois d'août et dans les premiers jours de septembre vers les frontières de l'Ouest. On s'est mal expliqué ce mouvement au moment où la prise de Paris paraissait être l'objectif à quoi tout devait être subordonné. Mais, outre les considérations d'ordre purement militaire qui n'étaient point négligeables, il en est d'ordre politique qui méritent d'être relevées, car elles sont destinées à jouer un rôle important jusqu'à la fin de la guerre. L'irruption de l'armée du général Rennenkampf en Prusse orientale ne surprit pas seulement l'état-major de Berlin, qui avait cru pouvoir, avec le concours des armées austro-hongroises, tenir les Russes en échec dans la Po;ogne russe jusqu'au moment cù les armées du kronprinz et du général von Kluck, victorieuses en France, seraient en mesure d'être ramenées à l'Est. L'investissement de Kœnigsberg, la prise d'Osterode, l'apparition des Cosaques sur la basse Vistule, jetèrent le désarroi parmi la population prussienne et la colère chez les Junkers. Les réfugiés affluaient à Berlin. Aucun mensonge officiel ne pouvait prévaloir contre les récits des multitudes chassées de leurs foyers. De plus, les hobereaux du pays occupé, qui comptent parmi les soutiens les plus solides du trône prussien et qui entretiennent à l'armée de très nombreux officiers, se révoltaient à l'idée de voir leurs
demeures envahies et leurs terres dévastées. Leur orgueil intransigeant n'admettait pas la présence du Cosaque vainqueur sur le sol sacré hérité des ancêtres. Enfin la Prusse orientale, pays essentiellement agricole, fournit l'Allemagne industrialisée d'une bonne partie de son grain. Elle ne pouvait être abandonnée sans que fût compromise l'alimentation du reste de l'empire pendant l'hiver difficile qui approche. On comprend donc que Guillaume II ait cédé à des raisons à la fois sentimentales et pratiques.
Peut-être aussi en a-t-il eu d'autres, plus intéressantes pour nous. Il ne met plus en doute la faillite de sa fameuse attaque brusquée. Il voit Paris dégagé, l'armée française bien en main, l'armée anglaise s'augmentant chaque jour à côté de la nôtre de nouvelles unités, la France résolue à soutenir sans défaillance la lutte jusqu'au bout. Il ne lui est plus permis d'espérer de passer sous l'Arc de triomphe des Champs-Elysées, ni même de maintenir longtemps ses troupes sur notre territoire. Alors il a dû concevoir l'idée d'entreprendre l'opération inverse de celle qu'il avait rêvée. Au lieu de détruire tout d'abord l'armée française pour aller ensuite accabler la Russie avec ses forces réunies, il veut peut-être essayer de détruire l'armée russe de Pologne avant l'hiver afin de se retourner ensuite contre l'armée franco-anglaise. Dans cette combinaison, il y aurait une campagne d'hiver en France, alors que les rigueurs du climat russe arrêteraient les opérations sur le Niémen et la Vistule. C'est pourquoi Guillaume II, qui s'est toujours formé la plus haute idée de ses talents militaires, aurait quitté son quartier général de l'Ouest pour aller diriger les opérations des armées de l'Est. Entre temps, le rôle de ses armées en France consisterait à tenir à tout prix sur leurs lignes
actuelles, de manière à faciliter la reprise d'une offensive vigoureuse à la fin de l'automne.
Si c'est là le plan nouveau, il n'aura pas un meilleur sort que l'autre. Loin d'être bousculées, les armées russes regagnent du terrain à la lisière de la Prusse orientale. Elles se renforcent chaque jour. Elles seront toujours en état de retenir de ce côté les corps allemands qui s'y trouvent actuellement Si ceux-ci, comptant sur l'hiver, dégarnissaient la frontière, les Russes, plus habitués au froid, reprendraient immédiatement leur marche en avant, plus lente, mais mieux assurée. Les étangs gelés ne seraient plus un obstacle. Et puis l'armée de Galicie s'avance irrésistiblement vers Cracovie, vers Breslau, vers Posen. Non, le moment n'est pas proche où les Allemands, renvoyés des Flandres en Prusse, pourront reprendre leur place dans les armées de l'Ouest.