L'ALLEMAGNE ET LA BELGIQUE. — LE « LIVRE GRIS' » BELGE
Bordeaux, 5 octobre 1914.
Plus la lumière se fait sur les négociations qui ont précédé et suivi la conflagration générale, plus elle fait ressortir l'impudence de la diplomatie germanique. Les documents déjà publiés montraient que le Cabinet de Berlin avait prémédité de longue date l'invasion de la Belgique. Dès qu'il fut interrogé officiellement sur ses intentions au sujet du respect de la neutralité belge, il se réfugia dans des équivoques. Le 31 juillet, M. de Jagow déclara à Sir E. Goschen « que le gouvernement allemand considérait que des actes d'hostilité avaient déjà été
commis par la Belgique ». Suivant lui, l'embargo aurait été mis sur un chargement de blé à destination de l'Allemagne. Ainsi, dès le 31 juillet, on se ménageait un prétexte d'intervention. C'était un avertissement significatif. Néanmoins le gouvernement belge semblait conserver quelques illusions sur l'attitude de l'Allemagne. Le Ier août, M. Davignon, tout en estimant qu'il était bon d'être prêt à toutes les éventualités, disait à Sir F. Villiers que les Belges pensaient être à même de se défendre contre une intrusion. Le 2 août, l'Allemagne remettait à Bruxelles l'ultimatum réclamant la liberté de passage des troupes allemandes sur le territoire belge. Le même jour, l'attaché militaire de France à Bruxelles offrait au ministre de la guerre belge l'appui éventuel de cinq corps d'armée français. Si cette offre d'appui éventuel avait été immédiatement acceptée, peut-être le cours des événements militaires en Belgique eût-il été très différent de ce qu'il devint. Mais, à ce moment, on espérait encore à Bruxelles faire renoncer l'Allemagne à son projet de violation de la neutralité en faisant appel à l'intervention diplomatique des puissances garantes. Cet appel, en effet, fut adressé le 3 août, et c'est à la suite de la dépêche du roi Albert au roi George que Sir Edward Grey enjoignit à Sir E. Goschen, le 4 août, de demander au gouvernement allemand de donner le même jour, avant minuit, l'assurance de ne pas pousser plus loin la violation de la neutralité belge. (Dans le courant de la journée, on avait appris que les troupes allemandes avaient déjà passé la frontière à Gemmenich.)
On sait à quel point fut vaine cette tentative d'intervention diplomatique. Tandis que les puissances de la Triple-Entente, toujours fidèles à leur désir de maintenir li paix et conservant malgré tout un reste de confiance
dans la légendaire « droiture » du dr de Bethmann-Hollweg, négociaient arec une ardeur que rien ne décourageait, les armées allemandes, préparées depuis longtemps avec une méthode incomparable à l'attaque brusquée sur la France, avançaient à marches forcées vers le but assigné d'avance. Cette fois les illusions diplomatiques s'évanouirent. Mais, à Berlin, on persista à compter sur elles. On y était si habitué au succès des mensonges quotidiens qu'on s'imaginait pouvoir encore duper l'adversaire. C'est ce qu'établit définitivement un Livre Gris que le gouvernement belge vient de publier.
La résistance intrépide de la Belgique jeta l'Allemagne, gouvernement et armée, dans la stupéfaction. Elle menaçait de ruiner le plan du grand état-major, fondé sur la rapidité d'exécution de l'attaque brusquée. Aussi, même après l'outrage commis contre un petit pays dont il avait garanti la neutralité, même après les luttes sanglantes devant Liège, le Cabinet de Berlin s' efforça -t-il de persuader le gouvernement belge de renoncer à défendre par les armes la patrie violée. Il pria tout d'abord d'intervenir le ministre des Etats-Unis à Bruxelles. Mais il se heurta à un refus. Il se tourna alors vers la Hollande. Il fut plus heureux de ce côté. Le ministre des affaires étrangères des Pays-Bas consentit à prier le ministre de Belgique à La Haye de transmettre les propositions allemandes. Celles-ci furent l'objet d'une dépêche du 9 août du baron Fa lion à M. Davignon. Le Livre Gris nous en apporte le texte officiel, ainsi conçu :
« La forteresse de Liège a été prise d'assaut après une défense courageuse. Le gouvernement allemand regrette très profondément que, par suite de l'attitude du gouvernement belge contre l'Allemagne, on en est arrivé à des rencontres sanglantes. L'Allemagne ne vient pas en
ennemie en Belgique, c'est seulement par la force des événements qu'elle a dû, à cause des mesures militaires de la France, prendre la grave détermination d'entrer en Belgique et d'occuper Liège comme point d'appui pour ses opérations militaires ultérieures. Après que l'armée belge a, par sa résistance héroïque contre une grande supériorité, maintenu l'honneur de ses armes, le gouvernement allemand prie le roi des Belges et le gouvernement belge d'éviter à la Belgique les horreurs ultérieures de la guerre. Le gouvernement est prêt à tous accords avec la Belgique qui peuvent se concilier avec ses arrangements avec la France. L'Allemagne assure encore solennellement qu'elle n'a pas l'intention de s'approprier le territoire belge et que cette intention est loin d'elle. L'Allemagne est toujours prête à évacuer la Belgique aussitôt que l'état de guerre le lui permettra. »
Ce monument d'hypocrisie figurera dignement dans la riche collection des fourberies germaniques de Tannée 1914. Cette fois, d'ailleurs, les propositions de M. de Bethmann-Hollweg et de Jagow furent accueillies comme elles le méritaient. La Belgique resta, elle reste encore inébranlablement solidaire des autres puissances garantes de sa neutralité, toutes trois alliées pour la défendre — ■ et défendre l'Europe contre la plus monstrueuse des dominations.
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