CHAPITRE V
L'IMBROGLIO ALBANAIS. — LE PRINCE GUILLAUME DE WIED, ESSAD PACHA ET LE PRINCE BURHAN-EDDINE.
Bordeaux, 9 octobre 1914.
L'albanie ne faisait plus parler d'elle depuis trois mois. Après avoir été le cauchemar de l'Europe pendant près de deux ans, elle était passée en quelques jours, dans le courant de juillet, du premier plan diplomatique au dernier. Personne ne s'intéressait plus, ni même ne pensait à ce fantoche de prince Guillaume qui était venu de la minuscule principauté de Wied étaler à Durazzo la fatuité et l'inconscience des hobereaux germaniques. Choisi par l'Europe pour faire entrer dans l'ordre et la civilisation un petit pays réputé ingouvernable, il se montra dès les premiers jours très inférieur à sa tâche. Trahissant son mandat européen, il prétendit se débarrasser tout d'abord de la .collaboration tutélaire de la Commission internationale de contrôle. Imbu de la mégalomanie teutonne, il décréta la mobilisation générale
d'une armée inexistante. Il se fit l'instrument de la politique austro-hongroise. Il tenta de faire disparaître par la ruse et l'assassinat son ministre Essad Pacha, suspect de connivence avec l'Italie. Unissant la couardise à l'orgueil, il se réfugia à bord d'un bateau de guerre étranger au premier signe de danger. Quand on lui fit honte de cette conduite indigne d'un souverain appelé à donner à son peuple l'exemple du courage et du sang-froid, il revint sur la terre ferme. Mais cette croisière peu héroïque acheva de le discréditer. Quand éclata 1?. conflagration générale européenne, il se tint coi. Un beau jour il s'embarqua sans bruit, avec sa famille, à bord d'un bateau autrichien et depuis oncques on ne le revit dans le pays des Skipétars. On vient seulement d'apprendre, il y a quelques jours, qu'il a été réintégré par Guillaume II, avec son ancien grade de capitaine, dans un régiment des uhlans de la garde. Il a repris ainsi les seules fonctions qu'il fût capable d'exercer, et son uniforme actuel correspond bien à ses sentiments. L'ancien « mbret » d'Al- "banie est rentré dans le néant.
Sa succession, toutefois, n'est pas tombée en déshérence. D'après les dernières nouvelles, Essad Pacha vient d'en recueillir les parties les plus substantielles. On avait un moment parlé de l'intronisation de Burhan-Eddine Effendi, le fils préféré du sultan déchu Abdul Hamid. C'était certainement le vœu du Cabinet de Constantinople qui, depuis de longs mois, s'ingéniait à créer un mouvement islamique en Albanie. En effet, en cette affaire comme dans toutes les autres, le comité Union et Progrès, maître du pouvoir en Turquie depuis l'assassinat de Xazim Pacha, faisait docilement le jeu de l'Austro- Allemagne contre la Serbie et la Grèce. Il s'ingéniait à susciter de tous côtés des embarras aux Cabinets de Bel-
grade et d'Athènes. Et ses manigances redoublèrent naturellement d'intensité quand ses patrons de Berlin déchaînèrent la guerre générale. Vers la fin de septembre, on répandit le bruit que le « Sénat albanais », c'est-à-dire la collection de créatures rassemblées par l'ex-prince Guillaume, sous les auspices du baron Lœwenthal, ministre d'Autriche-Hongrie, avait élu « mbret » le prince Burhan-Eddire. Mais cette information était seulement l'écho des désirs combinés de Constantin op le, de Vienne et de Berlin. La réalité était toute différente.
Essad Pacha veillait. Dans l'attente des événements, il soignait attentivement sa popularité, dans son fief de Tirana et aux alentours. Aussi, le prince Guillaume une fois décampé, dès que la candidature Burhan-Eddine fut mise en avant, Essad Pacha prépara son retour triomphal chez les Skipétars. Dans les derniers jours de septembre, il parut à Dibra, au milieu de troupes fidèles. Le 3 octobre, il faisait son entrée à'Durazzo avec plusieurs milliers d'hommes. Voici maintenant qu'on annonce sa nomination de chef du gouvernement provisoire. Il va sans dire que cette élection est une simple prise personnelle de possession. Mais, en Albanie, la possession est le meilleur titre. En recevant au palais les représentants des puissances, Essad Pacha s'est comporté en maître. Il a remercié chaleureusement le baron Aliotti de l'appui très efficace qu'il en avait reçu et l'a assuré de son étemelle gratitude. Par contre, il a plaisanté le consul, d'Autriche-Hongrie en lui exprimant le regret de ne pas voir le baron Lœwenthal : « J'avais, dit-il, un compte à régler avec lui. »
S'il n'est pas réglé avec M. de Lœwenthal, ce compte le sera avec l'Autriche. Essad Pacha n'oublie rien. Il espère tirer personnellement un grand parti de l'anarchie ac-
tuelle.Mais il sent qu'ilne pourrait indéfiniment se maintenir comme souverain dans un pays dont l'attribution définitive sera fixée après la guerre européenne. Il a donc tout avantage à évoluer de conserve avec l'Italie. Celle-ci, de son côté, doit trouver plus avantageux pour l'instant d'installer un complice à Durazzo que d'y entreprendre un débarquement.
DANS L ADRIATIQUE. — LA TERREUR EN YOUGOSLAVIE. — LA FLOTTE FRANÇAISE DEVANT RAGUSE.
Bordeaux, 10 octobre 1914.
Tandis que s'effondre en Albanie l'influence autrichienne implantée à grands frais par plusieurs générations d'agents débordant de zèle, la monarchie dualiste est attaquée plus au nord de l'Adriatique sur ses propres côtes. Une flotte franco-anglaise, sous les ordres de l'amiral Boue de Lapeyrère, bloque la flotte austro-hongroise enfermée à Pola, attaque les ouvrages des Bouches de Cattaro et renforce l'armée monténégrine qui, par terre, assiège les forts ennemis. A la vérité, les résultats positifs obtenus ne sont pas considérables. La nécessité d'assurer la sécurité des transports des troupes alliées à travers la Méditerranée, du Maroc et du canal de Suez à Marseille ou à Cette, a forcément absorbé l'activité d'un nombre notable de bateaux de guerre des escadres franco-anglaises. Mais le moment est venu de donner une impulsion vigoureuse à notre action navale combinée, particulièrement dans l'Adriatique. Tout d'abord, plus nous, atteindrons l'Autriche dans ses forces vives, mieux nous
servirons nos alliés russes et serbes et plus nous hâterons la fin de la guerre générale. Ensuite nous avons à remplir un devoir d'honneur et d'humanité envers les malheureuses populations slaves du bassin de l'Adriatique, assujetties à la domination de Vienne et de Pest.
Les habitants des pays de la côte orientale de l'Adriatique, depuis l'Albanie jusqu'aux confins de Trieste, sont de pure race slave. Tout l'arrière pays est exclusivement slave. Sur les côtes, sauf à Trieste, dans quelques ports de Tlstrie et dans une ville ou deux de Dalmatie, les Italiens n'ont que des colonies insignifiantes. On parle italien, il est vrai, tout le long du littoral. Mais ici la langue n'est nullement le signe de la nationalité. L'italien est la langue « véhiculaire », apprise avec goût et cultivée avec soin, qui sert depuis des siècles aux relations des Slaves des côtes avec le monde occidental. Son usage quotidien dans les relations « culturelles », commerciales et industrielles est absolument indépendant de la question de race et cfêaffinité politique. Il y a des Dalmates qui parlent mieux l'italien que le slave ; mais ils protesteraient avec véhémence si l'on prétendait les ranger parmi les Italiens. Ils aiment l'Italie sans se confondre avec elle. Ils aspirent avec ardeur à l'entrée de leur pays dans un État slave. On le sait bien à Vienne. Aussi, avant même la déclaration de guerre du commencement d'août, les autorités locales d'Istrie,de Dalmatie et de Croatie s'empressèrent d'arrêter tous les hommes passant pour posséder quelque influence dans le monde slave, et notamment tous ceux qui soutiennent — à juste titre — que Slovènes, Serbes et Croates sont seulement des noms différents appliqués à des hommes de même race et de même langue. Parmi ces suspects, beaucoup étaient des « italianisants » fort distingués. Plusieurs furent fusillés.
Les victimes de ces arrestations arbitraires étaient si nombreuses qu'on dut les répartir en plusieurs camps de concentration formés à Marburg, à Klagenfurt — deux villes germanisées en pays slave — et jusqu'en Hongrie, à Erlau. Un silence de mort pèse sur ces lieux d'horreur. Aucune nouvelle n'en arrive au dehors. Aucune communication, même par poste, n'est permise aux prisonniers avec leur famille. Tous ces braves gens sont traités en criminels parce que, sujets d'un État où les Allemands et les Magyars sont en minorité, ils veulent substituer à l'oppression germano-magyare un régime où les Slaves jouiraient enfin d'une vie politique libre. Partout dans la monarchie des mesures de rigueur impitoyables ont été prises contre tous les Yougoslaves soupçonnés de sympathie pour la cause serbe. En Syrmie, dans cette région d'entre Save et Danube occupée quelque temps par les troupes serbes, les Hongrois ont fusillé un dixième de la population pour la punir d'avoir bien accueilli les troupes serbes pendant leur court séjour dans le pays. Il est temps d'abréger le supplice des Yougoslaves en leur portant le plus tôt possible les secours qu'ils attendent avec angoisse. Sitôt qu'ils auront des armes et des munitions, ils travailleront eux-mêmes à leur libération.
Un communiqué de notre ministère de la marine publié hier annonce que la flotte de l'amiral Boue de Lapeyrère s'est présentée devant Raguse et Gravosa. « Les autorités autrichiennes de Raguse, dit-il, ont, à la vue des cuirassés, quitté la ville avec les notables sur deux trains lancés à toute vitesse. La population italienne et slave est restée très calme. » Les notables dont il est question ne peuvent être que des otages, car, à- Raguse, tous sont d'ardents partisans de la cause slave. Quant à la population, toute slave aussi, son calme ne fut sûre-
ment qu'apparent. Elle put contenir, de crainte de représailles, l'enthousiasme qui lui gonflait le cœur à l'apparition du pavillon libérateur sous les murs de la cité où la mémoire du maréchal Marmont est encore toute vivante. Elle ne resta certes pas calme. Elle attendait en frémissant que de ces bateanx provideutiels descendissent des frères ou des amis, avec des canons et des armes. Quelle ne dut pas être sa déception en voyant disparaître à l'horizon la flotte espérée depuis deux mois! Le communiqué d'hier ajoute qu'il eût été facile de réduire Raguse en cendres, mais que nous ne pouvions songer à frapper une population dont les sympathies pour la France sont 'connues. C'est exact, quoique exprimé de singulière façon. Non, il ne s'agissait pas de réduire en cendres Raguse ni aucune autre ville de la côte dalmate ; il s'agit de leur fournir à toutes les moyens de s'affranchir.
MORT DE CHARLES Ier DE ROUMANIE.
^Bordeaux, 11 octobre 1914.
Les hésitations de la Roumanie vont peut-être cesser à la suite d'un événement imprévu : le roi Charles Ier est mort hier matin, en son château dePélesch, dans les Carpathes, près du vieux monastère de Sinaia, à quelques kilomètres seulement du col de Prédéal, frontière de cette Transylvanie tant désirée, où ses troupes impatientes brûlaient depuis le mois d'août d'entrer en libératrices. Charles Ier, qui était âgé de soixante-quinze ans, avait été souffrant assez gravement il y a plusieurs années ; mais, depuis, sa santé s'était rétablie et n'éveillait
plus d'inquiétudes dans son entourage. Les émotions de ces deux derniers mois ont été fatales au vieux souverain.
Né prince de Hohenzollern, ancien officier prussien, ami personnel de l'empereur François-Joseph, Allemand de naissance, d'éducation et de sentiments, tenu envers l' Autriche-Hongrie et l'Allemagne par des engagements personnels dont on ne connaît pas bien l'étendue, pleinement confiant dans la force et le triomphe final des deux empires du centre, Charles Ier était d'esprit et de cœur avec l'Allemagne dans la guerre actuelle. Certes, il était aussi ambitieux pour la Roumanie que le Roumain le plus patriote. Il sentait profondément et remplissait en conscience ses devoirs de roi. Mais son cœur ne battait pas à l'unisson de celui de ses sujets. Il était surtout prudent, réfléchi, attentif, laborieux, patient. C'étaient de grandes qualités ; elles le servirent admirablement pendant les crises qui traversèrent son règne de près de cinquante ans. Son bon sens naturel et son sang-froid s'opposèrent souvent, pour le plus grand bien du pays, à l'entraînement généreux ou passionné de certains de ses ministres. Il était tenace aussi, l'histoire de ces dernières semaines le prouve assez. Mais il manquait de hardiesse, de chaleur d'âme, et aussi de coup d'œil dans les grandes occasions. En bon Hohenzollern, il ne voulait rien risquer de ce qu'il possédait, tout en nourrissant de secrètes convoitises sur le bien du voisin. Il voulait s'agrandir sans péril. Ce fut du moins le trait caractéristique de la seconde moitié de son règne, car, dans la première, lors de la guerre turco-russe, il céda au courant national qui poussait irrésistiblement la principauté vers la conquête de l'indépendance.
Mais Charles Ier garda précisément de cette guerre,
décrétée d'enthousiasme, à l'appel du tsar Alexandre II, un souvenir amer. Obligé, après la victoire à laquelle il avait glorieusement contribué, de rétrocéder à la Russie, en échange de la Dobroudja ottomane, la partie de la Bessarabie restituée à la Moldavie en 1856 après la guerre de Crimée, il ressentit de cette humiliation imméritée une rancune et une méfiance qui persistèrent jusqu'à son dernier jour. La diplomatie et la presse austro-allemandes s'attachaient d'ailleurs à rouvrir et à envenimer la plaie mal cicatrisée de la Bessarabie. Aussi, pendant les deux guerres balkaniques et à l'origine de la conflagration actuelle, toutes les influences germaniques furent-elles mises en jeu pour inciter les Roumains à réclamer cette ancienne province moldave comme prix de leur neutralité ou de leur concours éventuel. C'eût été, en effet, un sûr moyen de brouiller à fond les cours de Bucarest et de Pétersbourg. Pendant la première guerre balkanique, le roi Charles s'enferma dans l'abstention. Comme Guillaume II et François- Joseph Ier, il avait foi dans la victoire des Turcs. Comme eux, il comptait, sans prendre part au conflit, profiter de l'épuisement des belligérants. D'accord avec eux, il espérait établir la suprématie roumaine sur le Bas-Danube, à côté d'une Macédoine placée sous la tutelle autrichien e. Ici déjà l'excès de prudence et de complaisance pour les Cabinets de Vienne et de Berlin faillit lui être fatal. La victoire écrasante de la ligue balkanique mit la Roumai ie en fâcheuse posture. Sans l'attaque brusquée de la Bulgarie contre ses deux alliés, l'équilibre, balkanique eût été rompu aux dépens des Roumains. Heureusement cette seconde guerre offrit à ceux-ci l'occasion inespérée de ressaisir l'occasion perdue. Cette fois le roi Charles dut s'incliner devant la volonté populaire. Malgré une Gauvain. — T. VII. 16
pression formidable de la diplomatie autrichienne, instigatrice et complice du roi Ferdinand, il intervint contre la Bulgarie et lui imposa une paix; qui, du même coup, rétablit l'équilibre en Orient, agrandit la Roumanie d'une nouvelle province et en fit l'arbitre des Balkans.
Ce magnifique résultat, dû à la netteté de la décision et à l'énergie de l'action devait, semble-t-il, encourager le roi Charles à persévérer dans une méthode aussi avantageuse. Ses sujets l'espéraient. Au mois d'août dernier, quand l'Austro- Allemagne déchaîna la conflagration européenne, l'occasion se présentait d'autant plus belle que la Roumanie pouvait réaliser son grand rêve national avec l'appui illimité de la Russie, de la France et de l'Angleterre unies par un pacte indissoluble. En donnant la main aux Serbes à l'ouest et aux Russes à l'est, elle acculait en quelques semaines l' Autriche-Hongrie à un désastre définitif. Elle hâtait la fin d'une guerre désolante. Elle aidait au triomphe du droit et de la justice et se haussait au rang de grande puissance. Charles Ier ne sut pas se décider, ou plutôt il employa ce qui lui restait d'énergie à retenir ses ministres et son peuple. Ses dernières forces s'usèrent dans cette lutte. Il eût pu mourir dans une apothéose. Il s'est éteint tristement, incertain du sort de son pays et de sa dynastie.
Le prince Charles de Hohenzollem ne paraissait nullement destiné à occuper un trône. Second fils du prince Antoine de Hohenzollern-Sigmaringen, frère cadet de ce prince Léopold dont la candidature à la couronne d'Espagne en 1870 fut l'occasion de la guerre franco-allemande, il était, en 1866, simple lieutenant dans l'armée prussienne quand Napoléon III conçut l'idée de suggérer sa candidature à la succession du prince Alexandre-
Jean Ier de Roumanie, qui venait d'être obligé de quitter le pouvoir à la suite d'une révolution de palais. Les Roumains professaient une vive gratitude à l'égard de l'empereur des Français, qui avait été le plus fidèle soutien de leur nationalité et de leur autonomie pendant et après la guerre de Crimée. Leurs hommes i fL.evts venaient volontiers puiser leurs inspirations à P ris. Ils étaient disposés à recevoir des mains di protectear de leur cause un prince étranger qui mît fi; une fois pour toutes à leurs querelles de familles et de clairs. Le choix de Napoléon III se porta sur le prince Cru ries de Hohenzollern pour diverses raisons. Tout d'abord, à cette époque, ce souverain français nourrissait pour l'Allemagne une étrange ter dresse. Ensuite la mère des e; fants du prince Antoine était la princesse Joséphii e de B: de, fille d'une Beauharnais. E, fin Mme Cornu, sœur de lait de Napoléon III, était en relations de co; fi nce avec les parents du prince Charles.
Négociée avec Jean Bratiano, chef du parti libéral roumain et père du président actuel d.. Cabinet de Bucarest, approuvée secrètement par Bismarck, cette candidature fut agréée à Bucarest. Le prince Charles fut élu par un plébiscite le 20 avril 1866. M is son installation et sa reconnaissance n\ lièrent poii t toutes seules. Les principautés de Moldavie et de Valachie n'étaient alors unies qu'en fait. Plusieurs puissances, l'Autriche notamment, qui ne se consol it pas d'avoir dû évacuer la Valachie après le Congrès de P ris de 1856, chicanaient encore les Roumains sur leur ré t ion. Le prince Charles dut recourir à un déguisemei t pour pénétrer d.ins ses États en passant par le territoire austro-hongrois. Il réussit à dépister les agents autrichiens et débarqua, d'un bateau hongrois, à Turnu-Severin, premier port roumain sur le Danube.
A peine sauté du bateau sur le sol roumain, le jeune voyageur fut salué, à la stupéfaction des officiers du bord, par les acclamations des représentants du peuple accourus à sa rencontre.
De tels débuts, sous de tels auspices, auraient dû resserrer les liens entre la France et la Roumanie. A la vérité celle-ci fut toujours reconnaissante. Elle le témoigna bien lorsque éclata la guerre de 1870. Mais le prince Charles ne partagea point ses sentiments. A ce moment le désaccord entre le pays et lui devint si profond que Charles Ier fat sur le point d'abdiquer. Comme hier, il fut en opposition avec les vœux populaires. Les événements ne lui permirent malheureusement que trop de justifier sa prudence. Et, sans doute, il n'a pas manqué, durant la crise actuelle, de rappeler plusieurs fois cet ancien souvenir à ses ministres. Pourtant, entre 1870 et 1914, quelle différence! En 1870 la France était isolée, jalousée, et la politique incohérerjte de Napoléon III avait semé la défiance. En 1914 elle est l'alliée de plusieurs des plus grandes nations du globe, sans compter d'autres qui, pour être plus petites, n'en représentent pas moins, moralement et militairement, une force appréciable. Avec ses alliés et amis elle combat pour la civilisation contre la barbarie, pour la justice contre les abus les plus révoltants de la force. Son bon droit et la certitude du succès final sont trop évidents pour que le gouvernement roumain ne se résolve point enfin à se joindre à la coalition contre les oppresseurs des nationalités. Le changement de règne d'aujourd'hui est la dernière occasion qui s'offre à lui. Le roi Charles, qui n'a eu de son mariage avec la princesse Elisabeth de Wied qu'une fille morte en bas-âge, meurt sans postérité. Il laisse pour successeur son neveu Ferdinand, second fils
de son frère aîné, marié à la princesse Marie d'Angleterre, fille du duc d'Edimbourg (devenu plus tard duc de Saxe-Cobourg-Gotha) et de la grande-duchesse Marie Alexandrovna. Ferdinand Ier, qui est né en 1865, a fait en Roumanie toute sa carrière militaire, depuis le grade de sous-lieutenant jusqu'à celui d'inspecteur général de l'armée. Il ne peut pas ne pas comprendre ce que le pays attend de lui.
LA MOBILISATION DES REPTILES. — LE VENIN DU « TA- NINE ». — LES AMBASSADES D 'ANGLETERRE ET DE FRANCE A CONSTANTINOPLE. — LE POISON ESPAGNOL.
Bordeaux, 12 octobre 1914.
La mobilisation des armées de l'Austro- Allemagne a été précédée par celle de sa presse. Depuis le fameux article où un correspondant de la Gazette de Cologne à Pétersbourg — *un des membres de l'ambassade d'Allemagne — célébrait la nécessité d'une guerre préventive contre la Russie, les innombrables journaux à la dévotion des Cabinets de Vienne et de Berlin n'ont cessé de préparer l'opinion publique de l'Allemagne et de l'Autriche- Hongrie à la guerre. Seulement leur langage d'alors ne s'accorde guère avec celui d'aujourd'hui. Avant l'ouverture des hostilités, ils s'ingéniaient à soutenir que l'Allemagne devait se faire envers et contre tous sa place au soleil, et que l'Autriche-Hongrie devait détruire à tout jamais l'indépendance serbe. Ils traitaient de troublepaix les pays qui cherchaient tardivement à rattraper une partie de l'avance prise ailleurs pour les armements, ou
qui se préoccupaient de sauvegarder la paix en maintenant le statu quo.Si les interprètes de la Wilhelmstrasse et du Ballphtz avaient été logiques, ils seraient restés à ce point de vue au moment de la guerre. Ils auraient revendiqué le droit de l'offensive en vue de la réalisation de leurs ambitions qualifiées de légitimes. Mais leur hypocrisie égale leur audace. Aussitôt la guerre déclarée, ils ont désavoué toute pensée d'agression en essayant de rejeter toute la responsabilité de la conflagration européenne sur la Russie, la France et l'Angleterre. Aujourd'hui ces reptiles, bien dressés à distiller le venin, continuent à empoisonner l'opinion publique des deux hémisphères.
Le monde, il est vrai, se mithridatise petit à petit contre un poison versé méthodiquement depuis des mois. L'Amérique réagit vigoureusement ; elle trouve dans la presse britannique un antidote efficace. L'Italie, l'ancienne partenaire de la Triplice, est écœurée ; elle s'est débarrassée du virus germanique dans des nausées salutaires. La Hollande, qui absorbait volontiers les doses fabriquées à Berlin, reste encore sous leur effet ; mais elle commence à craindre pour ses énergies vitales et songe à se reprendre. La Norvège est agacée, la Suède observe, le Danemark s'inquiète. La Roumanie s'apprête à prendre les empoisonneurs à la gorge. Il reste malheureusement deux pays où le venin germanique poursuit ses ravages.
Le premier est l'empire ottoman. On connaît de reste le succès des intrigues et des séductions allemandes près du gouvernement turc actuel. Le Cabinet présidé nominalement par Saïd-Halim Pacha est un simple jouet entre les mains du baron de Wangenheim, ambassadeur de Guillaume II. Quelques-uns de ses membres affectent
bien des sympathies personnelles pour tel ou tel pays de la Triple-Entente. Mais ils n'adhèrent pas moins > sans réserve, à toutes les propositions présentées par ceux de leurs collègues qui sont les instruments notoires de l'Allemagne. Leurs protestations apparentes d'amitié pour la France ou l'Angleterre ont pour but de leur ménager une ligne de retraite en cas de malheur et de mieux duper ces deux puissances. Une preuve décisive de leur mauvaise foi se trouve dans les appréciations des journaux qu'ils inspirent, notamment dans le Tanine, dirigé et rédigé par des hommes qui se prétendaient les meilleurs amis de la France. Le Tanine insère scrupuleusement toute la copie que lui fait passer le baron de Wangenheim. Par contre, il s'abstient de publier aucune information de source française ou anglaise, à plus forte raison de source russe. Il imprime que l'Italie restera l'alliée loyale et fidèle de l'Allemagne et de l'Autriche, que l'armée de von Kluck est sur le point d'entrer à Paris, que les Russes sont écrasés, que lord Kitchener est atterré, que les trois puissances alliées, parties, en guerre à l'instigation de la Russie, n'ont aucune confiance l'une dans l'autre et qu'elles ont signé la convention de Londres du 5 septembre en raison de leur situation désespérée. Le Tanine aamnonce aussi que les voyageurs étrangers venant en France sont astreints à payer une surtaxe de 50 0/0 sur les billets de chemins de fer, que les Polonais se sont déclarés en faveur de l'Allemagne, que les Allemands ont fait 220.000 prisonniers (13 septembre), qu'on ne sait plus où sont les Français. Voilà les nouvelles que répandent dans tout l'empire les « amis de la France ». On peut juger par là de celles que propagent nos ennemis.
L'ambassade britannique à Constantinople a jugé convenable de communiquer à la presse locale un exposé
rectificatif des origines de la guerre et de la situation respective des puissances. Sans doute ce communiqué n'apprend rien de nouveau aux lecteurs du Livre Bleu et du Livre Orange. Mais les sujets du padischah n'ont point eu l'occasion de lire ces documents diplomatiques que les journaux ottomans se sont gardés de reproduire ou d'analyser. Il était donc fort utile que le représentai"! officiel d'un État calomnié quotidiennement par les organes habituels du gouvernement fît paraître un exposé que ceux-ci ne pussent s'abstenir de publier.
[// n'est pas à notre connaissance que V ambassade de France à Constantinople ait rien fait de pareil. Nous aimons à penser qu'elle ne néglige point de distribuer l'antidote aux populations intoxiquées par les soins de M. de Wangenheim et de l'agence Wolff. Nos intérêts en Turquie sont assez considérables pour que leurs protecteurs attitrés les défendent par tous les moyens à leur disposition.
Le second pays qui sert de champ fécond d'opérations aux reptiles germaniques est l'Espagne. Ils pullulent à noire frontière même. Ils joignent le métier d'espions à celui d' empoisonneurs . Ils recourent à tous les stratagèmes, à tous les déguisements. Dans ce pays catholique les sujets de l'empereur protestant qui se pose en émanation de Dieu lui-même excitent le clergé contre la France. Ils s'allient aux carlistes, surtout dans les provinces basques, pour discréditer la République française et Alphonse XIII, son loyal ami. Ils préparent une révolution. Ils fomentent des grèves dans les régions industrielles. Nous ne savons s'ils trouvent des concours dans certains groupes politiques conservateurs oh l'on n'a pas perdu l'espoir de renverser M. Dato, coupable de présider un Cabinet conservateur sans l'approbation de M. Maura. Nous savons seulement que dans plu-
sieurs villes, et à Saint- Sébastien même, des prélats expriment du haut de la chaire leurs vœux chaleureux pour la victoire de V Allemagne et de V Autriche (x).]
Nous supposons que M. Dato prend les mesures nécessaires afin de prévenir des troubles funestes. En ce qui nous concerne, nous serions impardonnables de ne pas exercer une vigilance toute particulière à notre propre frontière, dans le voisinage du siège du gouvernement. Le poison germanique se distille plus près de nous que beaucoup de personnes ne le pensent.