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LE GOUVERNEMENT BELGE AU HAVRE

Bordeaux, 13 octobre 1914.

Le gouvernement belge vient d'être transféré au Havre. La nouvelle en est donnée par la note suivante, communiquée à la presse ce matin :

« Le gouvernement belge, pour assurer sa liberté d'action, ayant décidé de se rendre en France, une partie de ses membres, accompagnés d'un certain nombre de fonctionnaires, se sont embarqués ce matin à Ostende pour le Havre} «ù le gouvernement français a pris toutes les mesures nécessaires pour leur installation.

» Les autorités d'Ostende ont eu soin d'assurer l'évacuation de tous les blessés et convalescents.

» Le roi Albert est demeuré à la tête de l'armée. »

D'autre part, nous recevons, au commencement de l'après-midi, la note que voici :

(*) Les passages en italique ont été hachés par la censure.

Le gouvernement belge, ne trouvant plus sur son territoire la liberté nécessaire au plein exercice de son autorité, a demandé V hospitalité à la France et a manifesté son désir de transporter au Havre sa résidence.

Le gouvernement de la République a aussitôt répondu que, de même qu'il confond dans sa sollicitude l'armée belge avec V armée française, c'est de tout cœur qu'il recevra au Havre le gouvernement du roi, à qui il assurera, avec la plénitude de ses droits souverains, le complet exercice de V autorité et des devoirs gouvernementaux.

Le ministre de la marine s'est rendu au Havre pour y recevoir le gouvernement belge qui doit y arriver aujourd'hui.

Cette décision était rendue absolument nécessaire par les circonstances. Ostende se trouvait trop près du théâtre des hostilités pour que le gouvernement belge pût y fonctionner normalement. Ce ne pouvait être qu'une étape. Quoique rien ne fasse actuellement appréhender la prise d'Ostende, cette ville est trop exposée pour devenir le siège des pouvoirs publics. Dès lors qu'Anvers devait être évacué, il ne restait plus au gouvernement belge qu'à se transporter hors du. territoire national, sur le sol d'un Etat ami.

Le réduit d'Anvers une fois forcé, aucune autre ville du royaume ne présentait plus d'abri sûr. Dès lors il était naturel que le gouvernement belge vînt demander l'hospitalité à la France. Il ne pouvait choisir qu'entre elle et l'Angleterre, toutes deux voisines, toutes deux alliées et indissolublement solidaires dans la lutte acharnée contre l'Allemagne. Mais l'Angleterre est séparée de la Belgique par un bras de mer qui, bien qu'étroit, constitue un obstacle très sérieux, et où. la navigation en temps de guerre devient scabreuse. Au contraire, la Prance est contiguë, les relations quotidiennes avec elle

sont ininterrompues et, dans l'état actuel de la guerre, on peut dire que son sol est le prolongement du sol belge. En venant s'installer chez nous, nos amis belges peuvent à juste titre se considérer comme chez eux. Nous ne rechercherons point quels problèmes de droit international sont soulevés par ce transfert. S'il vient à s'en poser, ils seront résolus dans un esprit d'intime collaboration, en dehors de toute discussion théorique. Tout ce que les autorités françaises pourront faire pour faciliter leur tâche si pénible à nos héroïques amis, et pour leur rendre moins amère cette expatriation provisoire, elles le feront de grand cœur, sans autre préoccupation que l'ardent désir commun de libérer le plus tôt possible leur patrie cruellement éprouvée.

D'ailleurs, ce n'est point tout le gouvernement belge qui s'installe au Havre. Le roi Albert tient à rester à la tête de ses troupes. Il conserve près de lui son ministre de la guerre. Il dispute pied à pied à l'ennemi le territoire national. Il espère bien ne pas être obligé de le quitter et même reconquérir bientôt, avec le concours des armées françaises, tout son royaume. Comme au début de cette guerre, il donne toujours l'exemple de l'honneur, du courage, de la loyauté, de la fierté, de la foi inébranlable dans l'avenir. Cette foi est aussi la nôtre. A son arrivée sur le sol français, nous saluons très respectueusement le gouvernement belge et nous adressons au roi Albert l'hommage de notre chaleureuse admiration.

POLITIQUE DE CABINET ET POLITIQUE NATIONALE. — - LES FAUX CALCULS DES HABILES.

Bordeaux, 14 octobre 1914.

Plusieurs gouvernements européens ne semblent pas encore se rendre nettement compte des raisons profondes et de l'objet véritable de la guerre actuelle. Ils raisonnent et négocient comme si l'enjeu de la conflagration générale consistait en quelques provinces. Ils s'ingénient à se faire assurer la part de butin la plus grosse possible tout en courant un minimum de risques. Cette méthode, traditionnellement en honneur dans les chancelleries, serait en effet excellente si nous nous trouvions en face d'une guerre de magnificence ou de convoitise comme on en vit tant au Xvlle et au XVIIIe siècles. Mais ce n'est point le cas. Il faut être aveugle ou empêtré dans la routine diplomatique pour ne pas constater que l'entreprise austro-allemande a pour objet la domination mondiale. Dans l'alliance des deux empires de l'Europe centrale, c'est naturellement l'Allemagne, plus puissante, plus populeuse et plus envahissante, qui mène le jeu. C'est elle qui profiterait le plus de la victoire. C'est elle dont le poing pèserait le plus lourdement sur le globe. Toutefois on ne peut séparer d'elle l'Autriche- Hongrie qui, en liant partie avec elle dans cette combinaison monstrueuse, s'est décidément constituée le champion du germanisme au sud des Alpes. Il s'agit donc maintenant de savoir, non pas si telle ou telle des puissances engagées dans le conflit en sortira plus ou

moins agrandie ou plus ou moins affaiblie, mais si la domination germanique sera ou non imposée au monde. Cette considération essentielle devrait primer toutes les autres aux yeux des États indépendants restés neutres. En Italie et en Roumanie, par exemple, l'opinion publique, dans son ensemble, l'a compris d'instinct. On y a très bien senti que l'art du gouvernement ne devait pas consister à tergiverser pour attendre le moment de voler au secours de la victoire, et qu'au contraire il fallait dès le premier moment porter toutes ses forces du côté où se trouvaient les grands intérêts nationaux. Plus étaient menacés les belligérants solidaires de ces intérêts, plus il fallait se hâter de se joindre à eux. A quoi servait en effet de se ménager pour s'allier aux vainqueurs si leur triomphe devait fatalement compromettre les intérêts vitaux du pays ? De légers avantages territoriaux ou d'amour-propre ne compenseraient nullement le coup porté au grand idéal national, à la raison d'être et d'espérer d'un peuple plein de vie. Or, pour la Roumanie et l'Italie, la prépondérance mondiale germanique équivaudrait à la ruine, non seulement à celle d'ambitions séculaires, mais encore à celle du commerce et de la civilisation. Lentement peut-être, mais sûrement, les infiltrations allemandes parviendraient à noyer l'existence nationale. A en juger par les empiétements des Allemands avant la guerre, on devine ce qu'ils feraient après la victoire. Ils rendraient la vie intolérable aux nations, même amies, qui ne sont pas nées pour l'assujettissement. La pax germanica serait la tyrannie h plus odieuse que le monde ait encore vue.

Plus le temps s'écoule, plus ce sentiment prend de force chez les neutres. Dans un récent numéro du Corriere délia Sera, le correspondant du grand journal mila-

nais à Rome, le député Torre, réfutait vigoureusement la thèse du professeur Fester, de Halle, d'après laquelle la victoire de l'Allemagne profiterait à la puissance de l'Italie. « Non, dit M. Torre qui, en d'autres temps peu éloignés encore, soutenait volontiers la politique triplicienne ; non, la question est cor. tin en ta le et maritime. Or, sur terre, nous devons avoir en vue surtout notre liberté et l'affranchissement des Italiens qui ont besoin d'être sauvés de l'absorption autrichienne. Sur mer, l'hégémonie continentale de l'Allemagne et de l'Autriche aurait de telles conséquences que, même dans le cas où l'Italie acquerrait de ce fait dans la Méditerranée une plus grande liberté maritime vis-à-vis de l'Angleterre et de la France, elle n'en serait pas au total plus libre de ses mouvements en Europe, ni dans le reste du monde. L'Italie deviendrait un appendice diplomatique des deux empires du centre. » Le Giornale d'Italia, journal du parti dont M. Salandra, le président actuel du Conseil italien, fut longtemps un des principaux membres avec M. Sonnino, concluait de son côté : « Les règles de la morale sont d'une telle nature qu'elles causent la mort de ceux qui les observent quand les autres ne les observent pas également. Quand il y a un honnête homme au milieu des voleurs et des assassins, ce n'est certainement pas lui qui leur survit. Un gouvernement ne doit pas mériter un prix de vertu, mais un prix d'histoire. » Sous cette apparence machiavélique, le langage du Giornale cCItàlia est trop modeste. L'honnête homme ne viole aucune règle de la morale quand il aide les victimes d'un voleur ou d'un assassin à ligotter l'agresseur. Bien au contraire, il remplit un devoir social. Le monde et la morale n'en iraient que mieux si, dans la vie politique et privée, les honnêtes gens, au lieu de gémir dans leur

coin, se mettaient à la chasse des cambrioleurs de tout acabit.

Le moment semble donc venu où les gouvernements restés neutres, mais indirectement intéressés dans le conflit européen, doivent s'attacher à mériter un prix d'histoire qui serait en même temps un prix de vertu. Il est permis d'espérer que la Roumanie ne tardera plus à se décider. La proclamation adressée au peuple par le Cabinet Bratiano,le lendemain de la mort de Charles Ier, se termine par ces mots : « Le nouveau souverain continuera l'œuvre de son glorieux oncle en vue de la réalisation des destinées de la race roumaine. » D'autre part, le correspondant du Secolo à Bucarest assure que le vieux souverain mourant aurait dit à M. Bratiano : « Je tiens particulièrement à ce que vous sachiez que je ne suis pas adversaire de la réalisation de notre idéal national. » Cette réalisation ne peut s'effectuer qu'au moyen d'une prompte intervention contre les agresseurs de l'Europe, contre les oppresseurs des nationalités. La guerre déchaînée par Guillaume II et François-Joseph Ier est une guerre de race, nationale, féroce. Des bords de la Seine à. ceux du Tibre et aux bouches du Danube, le sort de la race et de la civilisation latine est en jeu. Le peuple n'en a pas douté un instant en Italie et en Roumanie. C'est pourquoi, dans ces deux États, un gouvernement mal inspiré n'aurait pu réussir à faire marcher le pays avec l'Allemagne et l' Autriche-Hongrie. Il reste aux gouvernements à se conformer enfin aux vœux populaires qui s'identifient aujourd'hui avec les intérêts nationaux les plus certains.

REMANIEMENT MINISTERIEL EN ITALIE. — M. SALANDRA AUX AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET LE GÉNÉRAL ZUPELLI A LA GUERRE.

Bordeaux, 15 octobre 1914.

Deux modifications de première importance viennent de se produire dans le ministère italien. A la suite de la démission du général Grandi, le portefeuille de la guerre a été confié au général Zupelli. M. Salandra, président du Conseil, vient d'être nommé ministre des affaires étrangères par intérim, en remplacement du marquis de San Giuliano gravement malade.

[Ce dernier changement résulte d'un événement fortuit et revêt en apparence un caractère temporaire. En réalité, il est définitif, en ce sens que le marquis de San Giuliano ne reviendra plus à la Consulta. La santé de l'honorable ministre est trop ébranlée pour qu'il soit en état de reprendre la direction des affaires étrangères à une époque où cette charge est exceptionnellement lourde en Italie. Il convient aussi de tenir compte du fait que la politique extérieure suivie par M. de San Giuliano est très discutée dans la péninsule et que ce diplomate, qui fut jusqu'à la crise actuelle un partisan très chaud de la Triplice, semble peu propre à présider à une politique d'indépendance envers l'Allemagne et V Autriche-Hongrie. Encore moins serait-il désigné pour préparer ■ une intervention contre ces deux puissances. Sans doute, depuis le commencement d'août, il a correctement pratiqué la neutralité proclamée par le gouvernement italien. Mais ses relations avec MM. de Beth-

mann-Holhveg, de Jagow et de Berchtold, avaient été trop ultimes pour qu'il pût, avec V autorité nécessaire, diriger la nouvelle politique commandée par les circonstances. Il était difficile d'oublier qu'il passait pour avoir inspiré une longue campagne de presse, d'une rare violence, contre la Triple- Entente. Uécho des irritantes polémiques des deux dernières années résonne encore dans beaucoup de mémoires (^.J

M. Salandra a résolu le problème difficile du remplacement du titulaire des affaires étrangères en se chargeant lui-même provisoirement de ce département. Cette décision s'explique aisément. Dans les circonstances actuelles, il est naturel que le chef du gouvernemert soit en même temps le chef de la diplomatie. Les afï.ires traitées maintenant à la Consulta sont essentiellement d'ordre politique et national ; elles ne peuvent être traitées qu'en coll boration très étroite avec le président du Conseil. Jusqu'à ce que certair es décisions aiet t été prises, il est tout irdiqué que ceLi-ci surveille personnellement la marche des afï ires. Plus tard, il verra s'il pe^t sans inconvénient remettre le fardeau supplémentaire qu'il viei t d'assumer à un homme d'État capable d'assurer l'unité de vues dans le gouven ement. Aujourd'hui la détermination de M. S Iindra par ît d'autant plus justifiée qu'il \Jv eût été difficile de f ire un choix dans le corps diplomatique ou dois le Parlement it lien. Les ambassadeurs qu'il aurait pu prier de s'installer à la Consulta ne pouvaient guère être remplacés à leur poste actuel à un moment aussi critique. Quart aux hommes politiques, on ne voit pas bien lequel possède à la fois la compétence et le prestige indispensables. Il y a bien d'anciens présidents du Conseil remplissant cette double

(') Passage supprimé par la censure dans l'édition de Bordeaux. Gauvain. — T. VIL 17

condition. Seulement li désignation d'un, d'entre eux eût inévitablement provoqué dans le Parlement des mouvements dangereux pour le Cabinet actuel. M. Salandra aura déjà bien assez d'embarras le mois prochain, lors de la réouverture de la Chambre élue sous les auspices de M. Giolitti, pour qu'il ne se soucie pas de s'en créer de nouveaux. En ce qui concerne la France, il suffira de dire que, depuis l'arrivée de M. Salandra au pouvoir, elle a toujours entretenu avec le gouvernement italien des relations d'une parfaite courtoisie et que les campagnes de presse contre nous dans la péninsule ont heureusement cessé. Nous n'avons eu qu'à nous féliciter, sous tous les rapports, du changement de Cabinet survenu cette année et nous espérons avoir de nouveaux sujets de nous réjouir de l'orientation donnée par M. Salandra à la politique italienne.

Le choix du nouveau ministre de la guerre est une autre indication dans le même sens. Le général Grandi s'en est allé parce qu'il se trouvait en désaccord avec l'état-major général sur les réformes militaires. Lors de la constitution du Cabinet actuel, le portefeuille de la guerre avait été tout d'abord offert au général Porro, dont la valeur est incontestée. Après quelques jours passés à étudier à Rome la situation militaire, le général Porro déclara ne pouvoir accepter que s'il recevait l'assurance que certaines réformes seraient accomplies, et surtout si certains crédits, se montant à 600 millions environ, étaient votés pour l'armée. Le chiffre effraya M. Salandra, qui n'avait pas encore acquis l'autorité légitime dont il jouit maintenant et qui se sentait environné de pièges à Montecitorio. Le général Grandi fut nommé parce qu'il se contentait de crédits de moitié moindres. L'événement prouva que la prudence financière ne con-

cordait pas toujours avec la prudence politique. Le général Grandi fut fort en peine, lorsqu'éclata la guerre européenne, de mettre l'armée italienne sur un pied correspondant aux exigences de la situation extérieure. Des dissentiments avec l'état-major général se tirent jour et s'accentuèrent avec le temps. Le général Grandi s'aperçut que les lacunes à combler étaient plus vastes qu'il n'avait cru. Il dut reconnaître qu'il s'était trompé dans ses évaluations. Il est donc parti.

Son successeur, le général Zupelli, était le plus intime collaborateur du général Cadorna, chef de l'état-major. Il est né à Capo d'Istria et passe en Autriche pour irrédentiste. Sa nomination est accueillie à Vienne avec inquiétude et mauvaise humeur. Quoi qu'on pense de ses opinions, sa mission est de renforcer l'armée par tous les moyens capables de la mettre en état de jouer un rôle dans la crise actuelle. Déjà un décret vient de régulariser des dépenses militaires de 181 millions effectuées hors budget depuis le Ier août dernier et d'augmenter le budget de la guerre de 160 autres millions. Le décret déclare que ces dépenses sont nécessaires « en vue des événements internationaux ». Cela dispense de tout autre commentaire.

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